Les grands enseignements de l'Histoire

Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 11:02

Pour les première et deuxième parties de cet article, voir :

 * La place centrale de " l'action d'ensemble " dans l'oeuvre du Général Lyautey au Maroc : une leçon utile à tirer de l'Histoire ! - Première partie - 

ainsi que 

 * La place centrale de " l'action d'ensemble " dans l'oeuvre du Général Lyautey au Maroc : une leçon utile à tirer de l'Histoire ! - Deuxième partie - !
... / ...                                                      
L'un des permiers actes de l'occupation fut de tracer tout autour des villes de larges routes bien empierrées. Routes stratégiques, routes économiques et pistes provisoires, sortirent du même coup sous la pioche des services du génie. le but était de relier par un réseau deplus en plus serré les centres d'échanges et de multiplier le va-et-vient de la zone commerçante, en la reliant aux zones militaires.
De Rabat à Fez et à Marrakech, la piste d'abord, puis le petit rail stratégique à voie étroite, qui précède la voie ferrée définitive, la route ensuite. Tout cela se suit ou se superpose, et l'indigène marocain prouve une fois de plus ses facultés d'adaptation en se hâtant d'adopter, chaque fois qu'il le rencontre, le dernier perfectionnement.
A peine la route établie, il quitte la piste, et défile lentement sur la voie nouvelle avec ses chameaux et ses ânes. Dès que les wagonnets crculent, il n'hésite pas à faire voyager ses produits par le rail auquel il confie également sa famille et lui-même.
Rien ne l'étonne, ou du moins, rien ne lui arrache un geste d'étonnement. Sa passion pour l'auto fut immédiate. Homme des villes et des plaines, agriculteur ou commerçant, d'habitudes pacifiques, il ne s'effraie pas aisément. le goût du danger subsiste encore en lui car, comme le dit l'adage arabe : " Le Tunisien est une femme, l'Algérien est un homme, le Marocain est un guerrier ". 
Il est aussi un incorrigible curieux, de compréhension rapide, capable de soutenir l'effort prolongé du travail et, même s'il se trouve être de souche plébéienne et paisible, il garde encore en lui un peu de l'âme du conquérant. Tout ceci forme, dans son ensemble, une population très spéciale, très vivante, à cent lieues de l'éternelle lassitude qui anémie les gens de l'Orient méditerranéen et le fellah d'Egypte ; ceux-ci ne se résignent qu'au minimum de l'effort ; le Marocain a des muscles plus solides et son activité est intense.
Ce qui reste des populations décimées par une hygiène si longtemps insouciante et par les razzias périodiques forme un noyau d'hommes solides, résistants, duts à la peine, économes de leurs deniers, fort prévoyants. Pour les contenir, il fallait leur montrer du même geste la force prête à sévir maisprête aussi à protéger.
Ces laborieux à la fois audacieux et prudents, réfléchis et impulsifs, suivent attentivement la leçon des faits. Immédiatement ils comprirent les raisons d'être de la route et du dispensaire et mirent à profit ce que le maître du moment leur accordait. Tout les intéressa, ils pressèrent à la consultation médicale aussi bien qu'au marché, et ce sens si précis de l'occasion fugitive qui les porte à la saisir, avant qu'elle ne s'échappe, devint pour le Protectorat un très grand argument.
Ils n'ont pas de fanatisme sincère ; âprement jaloux de leurs coutumes et de leurs traditions, passionnément attachés à leur vie locale, ils admettront que le maître étranger relève de leurs villes, répare leurs enceintes et fasse de l'ordre dans leur désordre, mais un geste maladroit suffit à déchainer l'émeute qui, de suite, crée de l'irréparable ; la grande force du général Lyautey fut d'arrêter ce geste.
La ligne Fez, Meknès, Rabat, Casablanca, Marrakech, au long de laquelle l'oeuvre et s'enchaine, sera toujours l'armature centrale d'une construction qui s'étend déjà bien au-delà des limites de la première heure. Mais, lors même que le Maroc actuel se trouverait deux fois élargi, cette armature demeurera le centre vital de l'empire, sa grande région de richesse et d'influence. Les trois millions et demi d'indigènes qui peuplent le Maroc français sont répartis, aux trois quarts, sur ce grand foyer d'influence. Dès les premiers mois, le Protectorat concentra là son effort économique. Il y obtint ses premiers résultats, opérant par des bonds progressifs vivement menés.
A Rabat, centre des services, le Bureau des Etudes Economiques élargissait rapidement les baraquements des premières heures, le public s'y pressait de plus en plus nombreux ; tout un personnel spécial était formé sur place pour organiser dans chacun des grands centres marocains un bureau semblable qui devait centraliser les questions économiques particulières à la région. Toutes ces décisions urgentes qui s'imposaient entrainaient une série d'études : ouverture d'un port sur le Sebou, rendement commercial des ports de Rabat et de Casablanca, utilisation de Fedalah comme port de débarquement ; cette mise au point des questions économiques appelait une réorganisation administrative et financière immédiate ; la révision des domaines, des biens maghzen ne pouvait plus être différée. Il s'agissait de répartir à nouveau et de consolider un tiers du Maroc pacifié. Les biens habous, ces fondations pieuses si nombreuses sur terre islamique, étaient également en détresse ; il fallait en surveiller la gérance, tout en sauvegardant les intentions des donateurs. Ces divers contrôles entrainaient un remaniement complet du cadastre, une réforme profonde de la justice indigène.
Avant tout, il importait d'organiser la justice française, ce qui seul pouvait permettre la suppression des capitulations et des juridictions consulaires dont les fréquents abus étaient intolérables. Les " protégés ", ces parasites des consultats et des légations, se recrutaient dans les pires éléments des populations citadines, parmi ces bandes d' " outlaws " que les régimes en décadence laissent se former autour d'eux. La plupart des clients de ces juridictions consulaires avaient un lourd passé, des appétits énormes. L'Allemagne recrutait dans leurs rangs ses partisans et ses intermédiaires les plus résolus. Neutraliser leurs intrigue était fort difficile ; la confusion de luttes diplomatiques les abritant toujours en temps voulu. Il fallait opposer à ces éléments flottants une juridiction française qui devait s'adapter au pays, se plier à ses exigences et s'assouplir aux nécessités des différentes régions tout en gardant sa claire ordonnance.
Cette organisation judiciaire apparaissait, dès la première accalmie, comme une part essentielle de l'action protectrice, peut-être la plus pressante. L'accord franco-allemand de 1911 admettait la suppression des juridictions consulaires, mais sous cette réserve que le Protectorat fût en état dde les remplacer par des tribunaux assurant aux étrangers toutes les garanties nécessaires.
Le Résident Général se trouvait aux prises avec les difficultés d'une triple législation : capitulations, Protectorat, autorités chérifiennes, chacune ayant son code particulier. Un pareil état de fait ne pouvait se prolonger sans interrompre à tout moment la marche de l'organisation. L'antinomie intolérable entre le régime des capitulations et celui du Protectorat s'aggravait à mesure que l'essor économique s'amplifiait. Un statut judiciaire, applicable à tous, pouvait seul amener les puisances à renoncer aux droits de juridiction qui étaient la négation même du Protectorat qu'elles avaient accepté.
Il s'agissait encore d'organiser les tribunaux de telle daçon que les étrangers fussent désireux d'en devenir justiciables.
Le code Napoléon, légèrement modifié et adpaté, fut mis en pratique avec une procédure relativement simplifiée. Il devint ainsi, dirent les jurisconsultes français et étrangrs, un modèle de clarté et de législation rapide. Sous cette forme renouvelée, il apparaissait comme le plus souple et le plus moderne des instruments de juridiction. Des juges de paix à pouvoirs très étendus, doublés de secrétaires-greffiers, supprimaient les notaires, les huissiers et toute la coûteuse procédure des tribunaux européens. La grande réduction des frais judiciaires fut appréciée de tous, bientôt les juridictions consulaires tombèrent d'elles-mêmes.
Ce monument historique, très hardi, contenait une série de codes établis par les premier juristes de France, sur des traditions essentiellement françaises mais tenant compte, dans la plus large mesure, des progrès accomplis à l'étranger et des conditions particulières du Maroc.
Ces codes étaient d'une netteté, d'une équité indiscutables, les solutions se rapprochaient presque toujours des dernières formules adoptées par la Convention internationale de la Haye.
Le Maroc français, sitôt doté de sa législation nouvelle, mit à létude le remaniement complet de la justice indigène, question des plus délicates pour laquelle tout le tact et la science des spécialiste en droit mulsuman n'était pas de trop
. Le vieux Maroc cruel et fermé s'adaptait cependant avec une docilité inattendue (cf. Dépêche marocaine, 22 mai 1913). Son excellente mémoire enregistrait les leçons reçues, il n'en gardait pas rancune. Les tribus rudement châtiées la veille venaient le lendemain participer à la vie courante. Nous avions éveillé ce grands corps engourdi, il acceptait le présent et ses bénéfices.
On lui avait murmuré : " vous serez comme le fellah réduit en esclavage ", mais les évènements démentaient ces fâcheux propos ; l'indigène marocain ne croit guère qu'aux faits palpables. Il voyait, autour de lui, chaque maître de ses profits, et le mouvement laborieux dont il était l'un des rouages convenait à son esprit pratique. Il profitait des travaux municipaux activement conduits dans les villes, de l'outillage agricole, et s'intéressait aux expériences tentées dans les jardins d'essais ; rien ne lui échappait dans cette mise nen valeur méthodique du pays.
Se serait-il désintéressé de l'effort, lui opposant son hostilité, que la conception du Protectorat s'effondrait comme tant d'autres tentatives. Le mot du Général au début des grands travaux : " J'aime les guerres coloniales parce qu'elles ne sont pas destructives mais constructives "acquérait déjà sa signification complète. L'oeuvre pacifique se propageait à travers tout l'empire.
Le Protectorat entrait en possesssion de outes ses directions : travaux militaires, travaux urbains, postes et télégraphes, voies ferrées, transports automobiles sillonnaient le Maroc. Jamais de promesses, des réalisations.
[...]









Par Patrice Cardot - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 10:58

Pour la première partie de cet article, voir La place centrale de " l'action d'ensemble " dans l'oeuvre du Général Lyautey au Maroc : une leçon utile à tirer de l'Histoire ! - Première partie - 
.../...

Le projet d'emprunt marocain admis par le gouvernement, - le vote allait en êtr retardé par une longue sériue d'interruptions malencontreuses, - s'élevait à 230 millions.
Les dettes du Makhzen étaient de 25 millions, la créance du gouvernement français atteignait 70 millions ; ceci formait pour le passif seul du Makhzen un total de 95 millions.
C'était un gros chiffre, mais la liquidation de ce lourd passé s'imposait.
Les 135 millions restants se répartissaient ainsi :
 - 10 millions d'indemnité pour les victimes des évènements de Fez et de Marrakech ;
 - 50 millions pour les travaux du port de Casablanca déjà bien avant d'adjudication ;
 - 26 millions 250 000 francs pour les routes, ce chapitre essentiel de la pénétration marocaine.
 - 15 millions pour les services publics, chiffre modeste qui devait être forcément dépassé, mais nul ne pouvait alors prévoir l'extension si rapide de l'action protectrice ;
 - 10 millions pour les hôpitaux et les dispensaires. L'énergie et le dévouement du corps médical allaient exploiter ces ressources à l'extrême, et l'un des arguments principaux de notre présence au Maroc allait être l'assitance médicale aux indigènes ;
 - Il fallait encore compter 10 millions pour les écoles et les collèges ;
 - 5 millions pour les postes, télégraphes et téléphones ;
 - 2 millions pour les forêts ;
 - 800 000 francs pour les irrigations et les champs d'essai ;
 - 50 000 francs pour la carte du Maroc ;
 - 2 500 000 francs pour le cadastre ;
 - 3 250 000 pour les travaux des villes.
Cette répartition des 230 millions de l'emprunt, énumérée ainsi, ne paraît qu'une sèche nomenclature du budget administratif. Elle contenait cependant de quoi faire rêver tous ceux que le Maroc avait déjà conquis par sa forte emprise, et si, à notre époque, tout se résume par le chiffre, ce chiffre-là semblait plus qu'une promesse : il était un programme en plaine réalisation. Devant toute cette activité, le " mektoub " musulman, l'inéluctable " c'était écrit ", contemplait avec intérêt l'allant français. Celui-ci ne cherchait pas à le contraindre et se bornait à entraîner par la contagion de l'exemple et les avantages du travail à deux. Le fatalisme indigène trouvait aussi chez le nouveau maître deux vertus qu'il admire : le brio et le sentiment des réalités. Conquis pas ces deux facteurs, il consentait à s'émouvoir et donnait un effort sans lequel la protection ne pouvait agir.
La répartition du Maroc en régions administratives distinctes, pourvues chacune d'une large autonomie, favorisa dès les premiers mois les effets de l'association. A Fez, Meknès, Rabat, Casablanca, Marrakech, surces cinq territoire aussi résolument acquis aux bénéfices de la tranquillité que les banlieuses de Paris ou de Londres, des populations que rien ne rapprochait encore conservaient leurs coutumes et leurs juridictions locales. Tout se passait à l'opposé de nos méthodes algériennes : " Les résultats obtenu permirent, en 1913, c'est-à-dire après moins d'une année de Protectorat, d'envisager l'installation d'une administration civile, en Chaouïa et dans le Gharb, ainsi que dans la banlieue Rabat ". (cf. L'histoire et l'organisation du Protectorat, par M. Henri Gaillard. Conférences franco-marocaines, tome 1er).
Il était déjà loin, ce passé qui datait d'hier, lorsque le Sultan et son Makhzen, suivis du coffre aux archives, se promenaient entre les différentes capitales chérifiennes, à la tête d'une harka qui razziait tout sur son passage. Aujourd'hui les cinq grandes croisées de routes des plaines marocaines, ces carrefours où viennent aboutir les échanges, se trouvaient sillonnées par les premières voies de pénétration, le rail allait les unir, chacune recevait, dans une répartition à peu près égale, les organismes nécessaires à toute vie civilisée. On créait ainsi, peu à peu, un Maroc homogène, englobant les grandes régions agricoles et forestières, le pays makhzen, ses villes et ses richesses. Le système vital de l'empire, actionné pour la première fois par une seule impulsion, trouvait enfin ce qui lui avait toujours manqué jusqu'ici : un noyau central protégé contre l'invasion.
Le Sultan et le Makhzen apprenaient à vivre et, si leurscasses se remplissaient moins vite qu'auparavant, elles acquéraient par contre cette faculté inattendue de conserver quelques réserves.
Les cinq grandes régions chérifiennes : Fez, Meknès, Rabat, Casablanca, Marrakech, étaient organisées simultanément, ce qui privait la résistance de son procédé le plus familier : le désordre reprenant ses droits sitôt que le vainqueur se tourne vers un nouvel obstacke. La simultanéité, l'impulsion pareille, partout à la fois, allaient éviter ce perpétuel reflux de la guerre. En accordant ainsi, d'un même coup, au pays pacifié les mêmes privilèges, le Protectorat s'assurait un nombre considérable de partisans qui lui épargnaient le sort de toutes les occupations précédentes, rejetées à la côté après une résistance plus ou moins longue.
Les rivalités chroniques des grands centres cédaient devant la force du régime protecteur. Ainsi pour les gens de Rabat-Salé, de Fez ou de Meknès il n'y avait plus de honte à s'entendre. Une force supérieure les y contraignait, l'honneur était sauf.
A Paris, tous ces mots : " pacification, chemins de fer, ports, voies de pénétration, politique indigène " que prodiguaient, très fiers de leur science nouvelle, les touristes arrivant de Rabat ou de Casablanca, semblaient dénués de signification. L'oeuvre semblait inconnue de ceux qui ne s'en étaient pas approchés.
L'action marocaine ne s'entrevoyait que vaguement, à travers les dépêches parlant d'opérations militaires ou relatant la marche des colonnes, leurs pertes, leurs combats : le reste semblait l'inévitable redite de toute oeuvre coloniale. Mais le Maroc eut l'heureux destin de s'attirer l'appui de quelques personnalités qui s'attachèrent à lui et plaidèrent pour lui devant le Parlement, avec une conviction ardente, aux moments les plus critiques. Ce fut sa chance
.
C'est qu'il suffisait d'aller sur place, de le voir au travail pour devenir son meilleur partisan, et si le Protectorat fut, à ses débuts, méconnu par la foule, ses quelques amis et les pionniers de la première heure le soutinrent ardemment. Indifférent aux blâmes et aux éloges, emporté par sa propre impulsion, il se hâtait dans sa progression rapide, sachant qu'il fallait, avant tout, doubler les étapes.
Le budget enfin à peu près établi, le rail militaire lancé provisoirement comme agent de liaison entre les différents centre, il devenait possible de vivre et de respirer, mais sans perdre la vitesse acquise.
Chaque fois qu'une menace troublait le ciel marocain, Fez était, pour le Résident Général, le baromètre enregistreur de son entente avec le monde musulman, et c'est sur Fez que se portait toute sa vigilance. Les efforts des premiers instants étaient continués. La municipalité indigène, le Medjless, tenait ses premières promesses et s'adaptaient aux innovations qui lui étaient imposées. Les notables indigènes discutaient avec les officiers européens sur pied d'égalité. Ceux-ci avaient pour consigne de ne pas ordonner, mais de persuader. Fez apprenait les principes sanitaires dont elle ignorait jusque-là les premiers rudiments, et s amétamorphose surprenait tous ses habitués.
On cessa d'y mourir à toute occasion, les hôpitaux et les dispensaires luttèrent contre les maux affreux qui décimaient une population résignée à tout, sauf à construire ailleurs que sur des collines d'immondices. Les épidémies qui, sans raison apparente, la ravageaient d'un bout à l'autre de l'année, furent enrayées. L'oeuvre médicale de notre domination à Fez occupa certainement, dans la conquête marocaine, l'une des premières places; Il en fut ainsi dans toutes ces grandes cités de la plaine, dont le nom revient forcément à chaque page de l'histoire du Protectorat. Raconter l'une, c'est raconter l'autre. Si leurs physionomies diffèrent, si leurs façons d'être ne se ressemblent pas, le lien français qui les unit a sur chacun posé sa marque. C'est lui quileur donne ce même trait si frappant qui partout apparaît au premier abord, ainsi que cette netteté, cette ferme élégance d'une maison parfaitement ordonnée.

... / ...

Pour la troisième partie de cet article, voir : La place centrale de " l'action d'ensemble " dans l'oeuvre du Général Lyautey au Maroc : une leçon utile à tirer de l'Histoire ! - Troisième partie -






Par Patrice Cardot - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 10:55

Considérant que son contenu présente un réel intérêt à l'heure où les "épopées" militaires connaissent toutes, sans exception, des issues des plus improbables quand elles ne s'avèrent pas tout simplement dramatiques pour les populations indigènes autant que pour les forces d'occupation / pacification / libération ..., je propose ici la reprise fidèle d'un chapitre (le chapitre III intitulé : L'action d'ensemble) de l'édition de 1919 du livre de Berthe Georges-Gaulis intitulé : La France au Maroc - L'oeuvre du Général Lyautey publié chez Armand Colin.

                                                                                              ******************

" Pacifier et organiser, tout à la fois, mener d'un seul trait cette double direction, la faire une et la poursuivre d'après une même méthode, voilà l'idée maîtresse qui dirigea la pénétration marocaine et provoqua ses résultats rapides.
Jusqu'alrs, tous les conquérants s'étaient heurtés contre le mur berbère. Rome, les dynasties arabes, les premiers Chérifs, le Makhzen avaient usé leurs forces contre ce bloc qu'ils ne pouvaient désagréger. La conquête s'étendait sans laisser aucune trace durable, elle détruisait, elle passait.
L'histoire du vieux Maroc est une longue redite, le vainqueur eut toujours tort et se volatilisa, on ne sait trop comment, sous les rayons brûlants du soleil africain. Cette fois encore, si la formule coloniale courante avait été mise en oeuvre comme elle le fut en Algérie, cinquante ans d'efforts et de combats auraient certainement laissé les clans montagnards en possession paisible de leurs repaires. L'action d'ensemble dissémina la résistance par son double effet.
Conduire d'un même geste l'effort économique et politique, c'était décupler le prestige des armes et lui permettre enfin d'avoir un lendemain. Pour saisir la hardiesse de ce plan, adapté à des circonstances si complexes, il fut feuilleter la grnde presse de 1913, y surprendre l'ironique bienveillance des amis, la haine triomphante des ennemis, et retrouver, chez les uns comme chez les autres, cette conviction, que l'effort possible à mener sur un terrain limité : Haut-Tonkin, Madagascar, confins algéro-marocains, allait se heurter, devant un aussi gros morceau, à toutes les vicissitudes. Cependant, cette audace si vivement attaquée allait venir à bout du plus fameux des nids de guêpes que le vieux monde eût légués à sa descendance.
L'infiltration méthodique procéda par une série d'actes à la fois mesurés et rapides, amorcés d'après un plan nettement défini, accomplis d'un seul trait. Jamais il n'y a d'ébauche, la ligne jetée sur le papier est définitive. - L'action civile et l'action militaire vont du même pas alerte et sûr. Elles ont pour lien la simultanéité.
Conquête militaire et action politique gardent cetet vive allure, ces coups directs et adroits qui tous portent juste et ce même principe plus ou moins apparent : ne jamais tenter ce que l'on n'est pas certain d'accomplir. Préparer soigneusement l'investissement, mais, une fois l'assaut donné, aboutir. Quel que soit le terrain d'influence ou de combat, l'indigène ne doit jamais se sentir le plus fort.
Vaincu par les armes, apprivoisé par la persuasion, ses éléments indécis se rallieront les premiers, le prestige du succès séduira les autres, enfin l'appât de l'association fructueuse en bénéfices tangibles dissipera les dernières résistances.
La conquête s'attachera ainsi, peu à peu, les têtes de clans, l'élite directrice : oulémas de Fez, grands caïds du Sud, chefs des tribus de l'Atlas. Elle créera partout le marché, le contact entre proteteurs et protégés, par l'échange commercial et par le dispensaire indigène. Elle posera ces foyers d'entente jusqu'aux entrées de la dissidence ; mais quelle conviction, quelle énergie pour s'engager à fond sur ce bled incertain où tant d'autres s'étaient égarés après quelques victoires éphémères !
Dès ses premiers pas, l'action conquérante se posait en pacificatrice : ce fut son grand argument contre les remous de la rébellion. Elle organisait sans retard ce qu'elle venait d'acquérir et montrait aux insoumis la zone nouvellement déblayée comme un exemple de ce que peuvent obtenir l'ordre et le travail solidement protégés. Tout ceci est fort bien, à condition que le conquérant s'impose à lui-même une impitoyable discipline et n'ofre aucune prise aux remarques du plus observateur, du plus ironiste et du plus subtil des primitifs. Le Berbère a le sens critique remarquablement aiguisé.
La méthode appliquée au Maroc, méthode si simple et si claire pour laquelle tout gain de terrain est définitif et déclenche, sans retard, le jeu de l'organisation, unit deux formules contradictoires. Elle les amalgame tout en prenant à chacune la hardiesse ou l'habileté qui les caractérisent. L'action militaire devient politique et, par là, souple et prudente, l'action politique acquiert la force et le prestige de l'action militaire. Ce ne sont plus deux rivales qui cherchent à se nuire, mais deux associées travaillant en véritable accord. Dès 1912, ce fut la grande originalité de l'oeuvre. Une seule tactique, une seule stratégie civile et militaire, voilà ce que l'on retrouve à chaque tournant difficile de ces premières années de Protectorat.
Que de protestations accueillirent cette manière toute nouvelle d'organiser !
C'est que " l'esprit des hommes de gouvernement, à son degré supérieur de puissance et de clarté, est le génie des ensembles. Leur force est là, et, pour ceux qui sont grands, leurs lacunes mêmes, souvent à demi volontaires, viennent de là. Ce qu'on croit qu'ils méconnaissent n'est souvent que ce qu'ils négligent comme contrariant leur vue générale, mais trop secondaire ou trop accidentel, à leurs yeux, pour que la vérité de leur vue d'ensemble en soit altérée (Cf. Etudes et portraits littéraires du XVIIème siècle, par Emile Faguet). "
Le général Lyautey quitta Paris, le 20 janvier 1913, après une grande bataille parlementaire. Il venait d'obtenir le principe de l'emprunt qui devait " liquider le passé tout en préservant l'avenir " et rentrait au Maroc avec des pouvoirs encore plus étendus. C'était la certitude de pouvoir agir dans une indépendance relative. Il venait d'obtenir du pays, fort anxieux déjà de ses destinées immédiates, tout ce que celui-ci pouvait encore donner aux efforts extérieurs. Les promesses de l'emprunt permettaient d'agrandir le programme des grands travaux ; la second phase commençait.
Une importante nouvelle militaire l'accueillit à Casablanca : la prise de la Kasbah du caïd Anflous, dont la défection avait un instant compromis tout l'équilibre du front Sud. la culbute du nid d'aigle réputé imprenable effaçait le récent échec du détachement Massoutier. Celui-ci était resté à peu près seul, au moment critique, en face des dissidents, les contingents indigènes ayant tourné bride.
Aussi, dorénavant, les forces locales ne seront-elles plus utilisées ; les troupes sénégalaises combleront, dans le Sud, l'extrêe pénurie des effectifs métropolitains. Le commandement de la zone frontière était confié au général Brulard. Le partisan mahdiste El Hiba, le vaincu de Marrakech, " l'homme bleu ", l'agent toujours fidèle de l'Allemagne et grand meneur de guerre sainte, se réfugiait à Taroudant, sur le versant Sud de l'Atlas, et le général Lyautey réitérait une fois de plus ses directives : " Quand on devra agir, ce sera toujours par mesures irrésistibles, en ne dispersant pas les efforts, en évitant tout risque, en négligeant les affaires de détail afin de se réserver pour les buts qui en valent la peine, en ne se laissant pas entrainer par des appels intéressés et divergents, en ne perdant jamais de vue les situations générales du Maroc et du pays, en sachant limiter et sérier l'effort. "
Toutes les zones indécises, toutes ces marches frontières, placées sur les premières ondulations des grands contreforts de l'Atlas, continuaient à vivre sous la progression lente et mesurée de la conquête militaire. Le général Brulard montrait aux populations flottantes du Sous les troupes d'occupation. Il promenait ses colones d'un bout à l'autre de son secteur, ce léger rideau de figurants tenait en respect les masses hostiles, le prestige des armes françaises étant considérable.
De temps à autre, les Glaoua, nos grands vassaux du Sud, lançaient leur harkas contre les harkas d'El Hiba. En 1913, comme en 1918, il ne pouvait être question, pour nous, d'en finir d'un seul coup, nos ressources étant strictement limitées. Temporiser, maintenir à notre profit une situation indécise, élargir progressivement " la tâche d'huile " et poursuivre adroitement la marche, telles étaient les règles du jeu.
Au Tadla, toute l'action se bornait à maintenir la couverture protectrice de la Chaouïa ; derrière l'échelonnement du frêle cordon militaire, la grande zone des cultures prenait son plein essor.
Dans la région de Meknès, l'agitation chronique se reformait et deux tribus très belliqueuses qui sont aujourd'hui nos meilleurs auxiliaires, les Beni M'Guild et les Beni M'Tir, nous harcelaient sans répit. Un cercle d'investissement s'organisait contre leurs attaques ; le colonel Henrys - l'un des officiers les plus experts en politique indigène - allait obtenir l'apisemen d'un centre en perpétuel bouillonnement et rallier au Protectorat des partisans de choix.
Sur la Moulouya, jusqu'aux avancées orientales, toujours ardemment disputées, le réseau des postes tressait des mailles nouvelles. C'était bien là le noeud de la pacification marocaine, le trait d'union entre deux fragments d'un même territoire qu'avait autrefois sectionné un partage maladroit. Il fallait avoir combattu longuement sur les confins oranais pour connaître les données du problème. Le général Lyautey le connaissait sous son double aspect, et son plan de pacification marocaine tenait compte de toutes ses modalités.
La progression des armes partout assurée, le principe de l'emprunt admis, il devenait possible d'attaquer de front l'oeuvre économique. Tous l'attendaient, tous la réclamaient, les services du Protectorat fonctionnaient, l'heure de l'éclosion complète était venue.
Celà signifiait-il que Paris arrêtait ses attaques ? Non, très certainement.
[...]
Dans toutes nos actions militaires, c'est l'oeuvre individuelle qui toujours apparait, c'est elle que l'on retrouve avec sa ferme empreinte, son indéfinissable originalité, ses résultats durables. Oeuvre individuelle et désintéressée, qui fera bon marché du profit immédiat, voilà ce qui partout la caractérise.
Au Maroc, les questions vitales se posaient toutes à la fois, il était imposssible d'en écarter aucune. L'organisation esquissée dès les premiers instants avait assumé de lourdes charges en promettant d'agir sans retard. Cet engagement liait le Protectorat et, déjà, l'échéance était là.
Les entraves des traités s'aplanissaient quelque peu, le gouvernement allemand venait d'adhérer aux conventions internationales du 30 mars 1912, qui plaçaient le Maroc sous la tutelle française. Le texte du traité franco-espagnol était mis sous les yeux de la Commission des Affaires étrangères et le rapporteur du traité, M. Noulens, faisait l'historique de nos relations avec l'Espagne depuis 1900 (cf. Bulletin de l'Afrique française, février 1913). Il rappelait les accords de 1902 et 1904 conclus entre la France et l'Espagne, la convention de 1904 signée avec l'Angleterre, convention qui réglait les litiges soulevés par les questions égyptiennes et marocaines. Le rapporteur, résumant l'ensemble des évènements survenus au Maroc depuis 1904, en montrait toutes les répercussions possibles sur nos rapports avec l'Espagne.
M. Jonnart, alors ministre des Affaires étrangères, exposait à son tour la situation si spéciale du Haut Résident français qui, bien qu'investi de la représentation diplomatique du Sultan, pour tout ce qui concernait l'empire chérifien, devait cependant traiter, en chaque circonstance, d'égal à égal avec le résident espagnol. Celui-ci était - théoriquement - seul maître dans sa zone d'influence et d'action. En réalité, c'est à peine s'il arrivait tout juste à s'y maintenir, en ne se hasardant pas au-delà des limites de quelques postes tenus par ses soldats.
Cette anomalie du Maroc, réparti en deux sphères d'influence de dimension et d'activité si disproportionnées, apparaissait, vue de Paris, un cs à peu près insoluble ; les discussions parlementaires n'y pouvaient rien changer. Par contre, sur place, devant la logique des faits, ces débats oratoires semblaient tout académiques et sans rapport direct avec la réalité. Entre la politique coloniale et la politique métropolitaine, mille interprétations opposées s'interposent et l'optique diffère totalement. Pour agir au loin, il est indispensable de s'abstraire des jugements hâtifs ou contradictoires qui s'abattent en fule sur chaque oeuvre, à peine est-elle commencée.
Pour s'organiser en grand et relier - quels que soient l'époque et le lieu - ce qui fut à ce qui doit être, ne faut-il pas oublier les discussions extérieures, se créer une ambiance spéciale, favorable à l'action, seule riposte effective à toutes les attaques ? C'est la rapidité même de cette action qui permit d'obtenir du Maroc, dans un délai si court, la mise en mouvement de l'ensemble.
Le général Lyautey avait dit en quittant Paris : " Les cinq premiers mois du Protectorat ont été consacrés au déblaiement, nous avons déblayé très loin. de Fez à Marrakech, la paix française, base du développement matériel et social du Maroc, s'impose par la victoire à qui ne l'accepte pas. A présent, il faut construire. "

... / ....

Pour la deuxième partie de cet article : La place centrale de " l'action d'ensemble " dans l'oeuvre du Général Lyautey au Maroc : une leçon utile à tirer de l'Histoire ! - Deuxième partie -







Par Patrice Cardot - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 12 juillet 2011 2 12 /07 /Juil /2011 08:04

Pour la première partie,  voir : Du Chemin des Dames à Kaboul : la même erreur stratégique - première partie -

  .../...

TAPER DANS DU MOU

Tentons d’expliquer les causes de cet aveuglement, nous qui avons été élevés dans le culte de la honte des années trente, et qui répliquons pourtant les erreurs de nos anciens. Si nos adversaires sont dans l’asymétrie, pense-t-on, c’est qu’ils n’ont finalement pas d’autre choix. C’est d’ailleurs la preuve qu’ils sont eux-mêmes des barbares, que de ne pas pouvoir nous suivre dans le progrès. La théorisation de la guerre asymétrique relève d’une auto-justification de la supériorité occidentale : nous échouons parce nous sommes trop en avance, trop développés, trop supérieurs, trop… civilisés. Et nous sommes engagés dans un combat global, forcément global : nous avons perdu une bataille, mais nous finirons par gagner cette guerre. Ce n’est même plus le : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » de 1940 ; c’est : « Nous restons les plus forts quoique nous soyons vaincus ». Avec deux corollaires : nous avons d’ores et déjà remporté une demi-victoire, car nous avons « canalisé » les Talibans en leur interdisant tout débordement « par le haut », et les avons acculés à une guerre primaire. Et ceci est finalement rassurant et nous conforte dans nos choix : s’ils le pouvaient, ils choisiraient notre type de guerre. Autrement dit, saisis un jour prochain par le progrès, ce grand fleuve qui emporte le genre humain, ils finiront par nous ressembler et venir enfin sur notre terrain, et alors nous pourrons les vaincre militairement. Tout le discours sur les menaces de cyberguerre et autres inepties des experts ne vaut que par ce besoin de valider leurs propres prémices. D’ailleurs, nos adversaires ne réussiraient que lorsqu’ils consentent à nous singer. On nous dit que les Talibans usent de téléphones portables pour gérer leurs embuscades, ce qui, dans un pays où les rares communications sont surveillées par tout ce que la panoplie américaine possède de moyens d’écoute – CIA, NSA ou DEA – est en soi un nouveau signe de notre échec. En attendant, les Talibans sont aux portes de Kaboul, détruisant les convois de ravitaillement de l’OTAN dans une « petite guerre » qui n’a pas changé depuis les détrousseurs de diligences, et usant pour cela, téléphones portables ou pas, des seules informations utiles : sur quelle route et à quelle heure passera le prochain convoi ? Nul besoin de drones pour cela : mais Guderian ou Patton n’y auraient pas davantage eu recours, eux qui firent à quatre ans d’intervalle grand usage des cartes routières Michelin ? Aller au plus court : c’est le principe de moindre action de Maupertuis, et l’asymétrie n’est rien de plus.

Car même si souvent nécessité fait loi, l’asymétrie n’est pas ontologiquement fondée sur la faiblesse : elle est un choix. Bien sûr, c’est souvent le faible qui choisit, ou plutôt qui n’a pas le choix. Mais on attaque toujours l’adversaire là où il est fragile, quelque soit sa propre force. « La règle unique est absolument la même que celle des voleurs qui, au coin de la rue, se trouvent trois contre un autour du passant, à cent pas d’une patrouille de dix hommes, écrivait Stendhal ; qu’importe la patrouille qui arrivera dans trois minutes au malheureux volé ! » Or les malandrins seraient dix ou vingt, qu’ils ne s’en attaqueraient pas pour autant directement à la patrouille.

L’asymétrie n’est pas l’apanage du faible au fort, c’est aussi le modus operandi du fort au fort, et même du fort au faible. C’est toujours le principe de moindre action sur lequel ironise René Goscinny dans Astérix chez les Bretons : pourquoi les Légions de César, qui peuvent aisément écraser les tribus anglaises, se lanceraient-elles dans d’interminables sièges et batailles rangées meurtrières, alors qu’il leur suffit d’attaquer à l’heure du thé ? C’est exactement ce que Marc Bloch avait constaté : les divisions blindées allemandes ne tapèrent jamais que « dans du mou » . Comme les Stosstruppen de Ludendorff en 1918, lorsqu’ils s’infiltrèrent, presque sans préparation d’artillerie, dans la jointure entre les armées françaises et britanniques. C’est la loi première de la nature, que l’Amérique semble ignorer quand elle s’obstine à faire exactement l’inverse, à l’exemple de Nivelle en 1917 : tenter de passer en force dans une stratégie d’attrition. Déjà au Vietnam, il fallait 10 $ de dépense militaire pour causer 1 $ de dégâts au potentiel nord-vietnamien et vietcong ; et la guerre d’Afghanistan coûtera en 2009 davantage que n’a coûté celle d’Irak au début : un milliard de dollars tous les six jours. L’Amérique, ou le contre-exemple parfait du productivisme, qui ne comprend pas comment font les autres tout simplement parce qu’elle n’a jamais su faire autrement.

Ainsi à la question : « Pourquoi les Iraniens auraient-ils besoin d’armes nucléaires et de missiles ? » ; on serait tenté de répondre que vu la proximité des Emirats et des voies de navigation des pétroliers, deux à trois centaines de canots rapides montés par un millier de Pasdarans, traversant de nuit le détroit d’Ormuz pour débarquer à l’aube sur la skyline du front de mer de Dubaï, sont effectivement amplement suffisants pour prendre en défaut l’Occident. Qui se récriera : on vous l’avait dit, ces gens sont des tricheurs !

LA NOVLANGUE DU MANAGEMENT STRATEGIQUE

Nous mettons le doigt sur la vraie faille du modèle de guerre américain : ce n’est pas qu’il a technologisé la guerre, c’est qu’il l’a modélisée et verrouillée. C’est l’aboutissement de la managed battle, ou guerre conduite de Nivelle, Pétain puis Gamelin, celle que les historiens militaires américains admirent tant. Elle se déploie autour et à partir de cette novlangue du management qui est devenue la lingua franca des armées otanisées, et qui joue parfaitement son rôle de carcan intellectuel, et empêche de penser « out of the box ».

Prenons le terme Improvised de IED, pour Improvised Explosive Device ? Bombes artisanales ou bricolées, traduit-on en français, toujours incapables que nous sommes d’entrer dans la logique de la pensée américaine. D’abord, un véhicule à l’arrêt ou en mouvement, un camion banalisé mais chargé d’explosif qui saute avec ou sans kamikaze au passage d’un convoi, d’une foule ou d’un blindé, ce n’est jamais qu’une « machine infernale » de la rue Saint-Nicaise. Rien de nouveau sous le soleil, même si les Américains adorent réinventer l’eau tiède. Comme l’écrivait encore Stendhal, « tous les trente ans, selon que la mode fait donner plus d’attention à telle ou telle recette pour battre l’ennemi , les termes de guerre changent et le vulgaire croit avoir fait un progrès dans les idées quand il a changé les mots . » En s’inventant de la modernité là où il n’y en a pas, la pensée américaine s’imagine changer les termes de l’équation, et réussir là où d’autres nations ont échoué avant elles : les choses étant différentes, l’issue en sera différente. Sauf qu’« improvised » ne veut pas dire bricolé mais bien improvisé. Pour qui ? Rien n’est plus planifié, minuté que ces attentats, les engins sont méticuleusement préparés, vérifiés et leur mise à feu déclenchée à la seconde près. Mais parce que ce n’est pas dans le modèle américain, c’est donc que c’est improvisé ? Un général autrichien disait déjà lors de la Campagne d’Italie de 1797 : « Il n’est pas possible de méconnaître, comme ce Bonaparte, les principes les plus élémentaires de l’art de la guerre. » Ben si ! Aussi lorsqu’un officier américain s’étonne en mars 2003 que « l’ennemi que nous affrontons n’est pas le même que celui que nous avons rencontré lors des exercices sur papier », il explique en quelques mots pourquoi son armée trébuche en Orient.

La surprise des Américains est totale et non feinte lorsqu’ils découvrent que « le malappris ne fait jamais ce qu’on attendait de lui . » Ce fut déjà celle de Gamelin qui croyait, au matin du 10 mai 1940, que l’ennemi attaquait selon ses plans à lui. La rhétorique américaine reste invariable : si rien ne fonctionne comme prévu, c’est toujours la faute de ceux d’en face, qui ne se trouvent jamais là où ils devraient être, ou qui ne font pas ce qui est rationnellement prévu pour eux et à leur place, et qui n’ont pas compris qu’ils doivent se contenter de n’opposer à l’occupation de leur terre que le seul silence de la mer. Les Talibans, plutôt que de parler en pachtoune sous notre nez, n’ont qu’à parler anglais comme tout le monde, ou faire en sorte, dans leurs embuscades, de ne pas aller au corps-à-corps pour neutraliser notre appui-feu, mais de laisser la distance de sécurité réglementaire prévue par les manuels d’instruction du Pentagone. Et surtout, surtout, il faut qu’ils restent sur place en attendant l’arrivée du 7th Cavalry. Etc etc.

L’asymétrie n’est jamais que la décision de l’adversaire de se placer, quoiqu’il arrive et quelque soit le modèle, en dehors de celui-ci. Du coup le chef taliban est terroriste comme le fut le commandant de panzers, non parce qu’il s’introduit par effraction dans une case vide qu’on avait négligée, mais parce qu’il ne tient pas le rôle qui avait été prévu pour lui. Le Pentagone, jamais à court de concept, a même trouvé un terme qui désigne les insurgés irakiens ou afghans : « reluctant and unwilling participant », autrement dit mauvais joueurs. Le technologisme semble avoir atteint son but : fermer l’horizon de la pensée, tout simplement parce que, originellement, il a été créé par une pensée formatée. C’est cet hubris qui aboutit à l’échec dont nous discutons, davantage que la dérive technologique qui n’en est qu’une des conséquences civilisationnelles.

Il exclut par principe et a priori la liberté de l’Autre, qui ne peut être que structuré comme nous, moulé dans la même matrice, égal parce que semblable comme le proclame l’homothétie de la Déclaration américaine de 1776, et non pas égal parce que différent comme le postule le syllogisme de notre Déclaration française de 1789. Lorsque le Pentagone dépêche en 2007 des ethnologues et des anthropologues auprès de ses troupes, ce n’est pas, comme le firent nos Massignon, Foucault ou Lawrence, pour comprendre les différences, mais pour traquer les points communs. Et lorsqu’il est impossible de faire rentrer l’Autre « in the box », c’est qu’il est irréductiblement un barbare hors du monde et appelé à disparaître, comme les Amérindiens, « ces sauvages sans pitié » que Thomas Jefferson vouait au génocide dans son texte fondateur. D’où l’utilisation conjointe dans la stratégie américaine de la technologie la plus poussée et des armes de destruction les plus massives.

CONDORCET A WEST POINT

L’échec de la guerre en Irak, en Afghanistan et au Pakistan n’est pas l’échec de la technologie, mais de la pensée qui nous a précipités vers le tout-technologique. Pourquoi alors nous obstiner à suivre une manière de faire la guerre si contraire au sens commun ? Parce que derrière tout cela, il y a une certaine philosophie occidentale, parce que derrière ces concepts américains, c’est l’illusion d’un monde déterminé donc déterminable qui se profile, celui de Laplace, un monde de progrès continu, celui de Condorcet. Ce n’est pas simplement le mépris de l’adversaire qui nous piège, c’est l’utopie qui nous porte vers l’idée qu’il se trouve comme nous dans un système globalisé, et que ses actions sont, comme les nôtres, conditionnées par cette universalité. Et que si ce monde semble incertain et chaotique, c’est qu’il nous manque encore des informations, ces variables cachées dont la connaissance nous ouvrira les portes du savoir total.

Cet abandon à un déterminisme mou ou, ce qui est la même chose, à une sur-détermination, connaît sa traduction militaire à partir de 1916 dans le concept de guerre totale, protéiforme, managée, gérée comme une entreprise, depuis la fonte du boulon jusqu’à l’obus qui explose. « Le but à atteindre était la confection de tableaux exempts de ratures, ce qui donna la possibilité de se dire approuvés par les techniciens . » Ce sont, pour reprendre une excellente formule de Jean Lacouture dans son De Gaulle, les parterres de ce beau « jardin à la française » que le « colonel moteur » vint piétiner. En pure perte. Car l’idée était déjà ancrée dès cette époque qu’il fallait refermer le monde parce que le monde était un. Cette pensée totalitaire doit éviter de se confronter à la réalité pour prévenir toute réfutation : en un mot, faire de la nouvelle guerre un concept infalsifiable au sens où Karl Popper l’entendait. La leçon de Sedan n’avait servi à rien, celle de Kaboul n’a pas davantage de chance d’être comprise, tout simplement parce qu’admettre l’échec remettrait en cause les fondations mêmes de la pensée qui l’a provoqué. D’où le déni de réalité.

Georges Bernanos n’avait pas tout à fait raison : l’Occident américain ne se rue pas aux machines comme vers un aimant, il met sa technologie au service d’un vieux projet. Ce n’est pas l’accélération du progrès qui l’a précipité dans le culte de ses objets de puissance, c’est l’esprit déterministe qui a trouvé dans la technologie un instrument tout à la fois efficient et probatoire de la justesse de son parti-pris. La guerre américaine ne participe-t-elle pas de cette utopie, qui avait déjà été développée par Jomini et Bülow, et non d’un tropisme hobbésien ? Que veut l’Amérique : vaincre l’ennemi ou contrôler le monde ? Pour vaincre il faut certes contrôler : mais n’est-ce pas là le but ultime voire unique ? Ce dont nous parlons, est-ce de la guerre des temps derniers, ou de l’instauration d’une société de « poursuite du bonheur » sous haute surveillance, celle devinée outre-Atlantique dès 1830 par Alexis de Tocqueville, construite sur le modèle panoptique d’un Guantanamo planétaire ?

Quoi qu’il en soit, l’addiction à la technologie, forme dégradée de l’optimisme scientifique dont Jules Verne fut le plus grand vulgarisateur, est une impasse, et on le constate à chaque nouvelle information révélant que nos systèmes, de plus en plus complexes, sont bel et bien contournés tous les jours. Outre, dans une logique de réciprocité quantique qui n’est pas de notre propos, que la guerre informationnelle nous rend également transparent à ceux-là mêmes que nous surveillons (le prisonnier finit par en savoir autant sur son geôlier que ce dernier n’en découvre sur son détenu, ce que ne comprendrons jamais des Américains butés sur les concepts classiques de la physique newtonienne, persuadés qu’ils peuvent se planquer derrière leurs écrans d’ordinateurs comme derrière une glace sans tain), cela a fragilisé nos armées en ce sens qu’elles ne savent plus opérer sans. C’est une véritable drogue, comme celle que nous connaissons tous avec le téléphone portable : comment faisions-nous avant ? Eh bien, nous faisions ! Mais ce ne sont pas les nouvelles technologies d’information qui vont transformer un Grouchy en un Desaix : il y a ceux qui savent marchent au son du canon sans avoir besoin de drones (Desaix, s’il en avait attendu des informations, serait très certainement arrivé une demi-heure trop tard à Marengo), et ceux qui ne sauront jamais marcher à l’intuition, et resteront suspendus à leurs téléphones portables comme ils guettèrent naguère les estafettes de l’Empereur. Or les Desaix, les Turenne ou les Leclerc semblent avoir disparu, et il faudra au moins deux générations pour les retrouver. Comment faire dans l’intervalle, tant que nous ne formerons dans nos universités et nos écoles de commerce que ces Nivelle qui ont investi les gouvernements et les entreprises, et qui s’étonnent des batailles qu’ils s’obstinent méticuleusement à perdre ?

 

Jean-Philippe Immarigeon © mai 2009

 

 

 

Par Jean-Philippe Immarigeon - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 12 juillet 2011 2 12 /07 /Juil /2011 07:58

NB : Ce texte a été préalablement prononcé lors du colloque organisé à l'Ecole militaire par le Club Participation & Progrès les 4 & 5 mai 2009 sur le thème "La guerre technologique en débats", et publié dans l'ouvrage éponyme réalisé sous la direction de Pierre Pascallon (cf. LA GUERRE TECHNOLOGIQUE EN DÉBAT(S), Sous la direction de Pierre Pascallon (L'Harmattan) ).

« La technique hypertrophiée par l’abondance des outils accapare l’activité cérébrale de l’homme, et finit par en faire un esclave des machines qu’il croyait conduire… L’homme n’a pas encore compris la nécessité de limiter l’emploi des instruments qu’il a récemment inventés : il a cru, par exemple, que les appareils (téléphone, automobile, machine à écrire) étaient des outils de commandement, alors qu’ils ne sont que des moyens de renseignement et de vulgarisation, et que la multitude des détails qu’ils apportent est nuisible à la création de la pensée . » Ce texte est vieux de quatre-vingt ans, il date de 1929. Depuis, le téléphone et la machine à écrire ont été remplacés par l’informatique, mais rien n’a changé. L’homme serait-il condamné, dans le domaine de la guerre comme dans tous les autres, à être tributaire de la machine, et à ne plus savoir s’en passer ? Le progrès technologique serait-il devenu une contrainte, une sainte obligation ? « “Nous sommes en retard de cent ans sur nos inventions, cet écart ne fera que croître”, s’irritait Georges Bernanos. Telle est la puissance et la malfaisance de ces images, à la fois ingénieuses et sommaires, que les imbéciles accueillent avec tant de faveur, parce qu’elles leur tiennent d’idée générale. Que signifie, à la réflexion, cette avance de la civilisation sur les hommes ? La civilisation n’est pas une chose après laquelle on court ».

Sans doute. D’autant que dans le domaine militaire, le résultat est loin d’être à la hauteur des espérances et des projets. La technologie n’a-t-elle pas abouti à ce que la guerre, que nous avions peu ou prou domestiquée, nous échappe, ou plutôt, pour reprendre un mot de Hitler à la veille de l’offensive de mai 1940, nous a été arrachée des mains par des adversaires aux méthodes et aux objectifs frustres ?

Mais relevons que ce débat a lieu dans d’autres cénacles, concernant d’autres modèles tout aussi raisonnés, et je pense à ce qui fut nommé révolution conservatrice puis ultra-libéralisme. Et les termes du débat ne sont pas différents que l’on discute de la guerre, de la finance ou de la planification industrielle. Ils se ramènent alors à une même problématique : l’Occident ne s’est-il pas totalement fourvoyé ? Et si tel est le cas, depuis quand ?

DE L’ININTELLIGENCE HISTORIQUE

Débattre de l’explosion de la bulle militaire, qui intervient après celle des bulles informatiques, immobilières, financières et même écologiques, c’est en effet mettre en cause un modèle vendu comme universel et définitif, celui de la « Fin de l’Histoire », hier porté au pinacle mais aujourd’hui accusé de tous les maux, lors même qu’il reste l’horizon indépassable de nos prétendues élites. Il en découle une schizophrénie bien française qui consiste, à l’heure où la France réintègre le commandement intégré de l’OTAN, à accuser les Etats-Unis de nous précipiter dans le mur, dans la finance comme dans la guerre, tant par leur refus de changer les règles du capitalisme que par leur obstination à sauver les RMA et autre Transformation. Et je n’entends ici que vitupérations contre un mode de pensée dénoncé verrouillé et obtus, pour ne pas dire totalitaire. Or cette vindicte utilise le vocabulaire qu’elle dénonce, ce qui trahit l’acceptation liminaire de ces mêmes erreurs, fixe les limites de l’exercice et surtout empêche de voir le vrai problème.

Il suffit de prendre la manière dont est abordée la question des combats menés au sein des populations civiles, et de s’étonner de ce que l’on s’étonne de découvrir que, lorsqu’on va se battre chez les autres, les autres soient là. La France a pourtant depuis 1830, si l’on excepte les trois invasions allemandes et quelques expéditions du style Crimée ou Suez, mené une longue succession de guerres de projection dans des conditions qui ne diffèrent pas radicalement de celles de nos engagements actuels. La résistance d’Abd-el-Kader ou la révolte d’Abd-el-Krim présentaient déjà les mêmes particularités que celles que nous rencontrons en Afghanistan. Et c’est en Indochine que l’armée française a compris et anticipé le contexte post-colonial qui perdure actuellement et qu’il faut avoir constamment à l’esprit, à savoir l’impossibilité qu’il y a à lutter contre un adversaire qui se trouve comme un poisson dans l’eau au milieu d’une population qui ne peut que lui être acquise, et au sein de laquelle l’Occident en armes n’est plus légitime et ne le sera jamais plus. La France y a appris les premiers rudiments de ce « nouveau » mode de guerre, ce qui ne l’a pas empêché de perdre à l’issue d’une vraie bataille rangée en 1954.

La surprise actuelle est donc surprenante. Oui, dès lors qu’on choisit de faire la guerre chez les autres, on viole un lieu de vie où se trouvent femmes et enfants, civils et commerçants. Oui, quelque soient ses possibles bonnes intentions, une armée étrangère qui se bat au milieu d’un peuple qui n’est pas le sien est, qu’elle le veuille ou non, une armée d’occupation. Et oui, lorsque nous sommes attaqués par les Talibans sur la route de Kandahar, ils sont chez eux et nous sommes aussi chez eux. Ces évidences semblent avoir été oubliées. On s’offusque : vous rendez-vous compte, les Talibans, le Hezbollah et le Hamas se servent des populations civiles comme de boucliers humains ! Cela évite de trop s’étendre sur la dérisoire faiblesse des moyens et des armes dont ils disposent au regard de l’écrasante supériorité, y compris numérique, des Occidentaux. Mais si on ne veut pas se heurter à ce problème, il ne faut pas entrer dans les villages afghans, les hôpitaux libanais ou les écoles de Gaza. Car si dans notre modèle de guerre, la place d’un gamin palestinien n’est pas d’être assis sur son banc d’école, quelle est donc sa place ?

Il ne s’agit pas de porter un jugement moral qui de toute manière ne nous aide en rien à résoudre le problème posé, mais de savoir quel type de guerre voulons-nous faire, nous. Jean Jaurès écrivait que la grande faiblesse de la France sur l’Allemagne était qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait, alors que son adversaire lui, le savait, et « à fond » . Le Taliban sait ce qu’il veut, et il le sait à fond : que nous ne frappions plus à sa porte. Et nous, savons-nous au moins pourquoi nous y frappons ? Pour ne plus nous battre chez nous, et c’est très louable pour une Europe dont chaque fondation depuis un millénaire doit tant à la guerre. Aller la faire chez les autres permet à nos écoliers de profiter d’un continent enfin en paix avec lui-même. Fort bien, et après tout, bravo ! La logique et le bon sens commanderaient alors d’adapter nos armes et nos tactiques aux terrains et aux adversaires que nous allons chercher chez eux. C’est tout le contraire qui est fait depuis trente ans : l’Occident a décidé que la guerre serait ce qu’en ont décidé ses bureaucrates, décrétant que l’adversaire devrait être contraint de se plier aux nouveaux paradigmes – le mot à la mode. C’est à l’adversaire de venir là où nous excellons, et nous allons faire en sorte qu’il en soit ainsi en le disséquant, en numérisant son terrain, en le dépossédant de son territoire, en violant son intimité. Et voilà pourquoi par-delà les acronymes de la RMA qui prétendent à la nouveauté, cette guerre reste, dans son esprit et sa conception, aussi vieille que celle de Nivelle au Chemin des Dames, avec ses cartes d’état-major qui modélisaient déjà le terrain, ses dénivelés et des cotes, ses « trucs follement orthodoxes, ses heures zéro et toute la suite des mouvements », ironisait alors Lawrence d’Arabie .

SEDAN - KABOUL

Nous voulons une guerre que nous appelons technologique, parce que la guerre doit être « progressiste ». Derrière cette prégnance du complexe militaro-industriel et du maintien du plan de charge de ses bureaux d’études, il y a tout de même un projet plus ambitieux qu’exposent les Reviews américaines depuis plus de vingt ans : il faut que plus personne n’ait l’idée folle de nous faire la guerre. Elle doit devenir impossible parce qu’impensable. Et la vitrine de ce nouvel âge a été non pas la seconde guerre d’Irak mais la guerre d’Afghanistan.

Au tout début de celle-ci, le numéro de Science & Vie de janvier 2002 a publié un long dossier au titre évocateur, « Le pouvoir absolu des armes électroniques ». On y vantait les bombes GPS, les drones et les mini-bombes atomiques (sic), photos et diagrammes à l’appui, montrant l’Afghanistan encerclé, représentation à relent colonialiste accompagnée de légendes au racisme à peine refoulé (Ben Laden fuyant les drones à dos de mule tel Fernandel dans Ali Baba…). Il faut relire, pour bien comprendre l’échec d’aujourd’hui, ces délires de médias occidentaux saisis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 d’un mélange de trouille à prétention eschatologique et d’orgueil prométhéen. Cet article de Science & Vie – qui n’aurait pas déparé dans un vieux Match ou L’Illustration de la Drôle de guerre vantant les mérites de la Ligne Maginot ou du dernier modèle de chasseur Dewoitine – détaillait par le menu les technologies d’un Occident enfin maître du monde : B.61-11 nucléaires, mais aussi bombes à dispersion CBU-87B, ou cet écorché de C-130 Hercules Gunship étalé sur une double page, autrement dit un système d’armes dont la raison d’être est de frapper les populations civiles. Car la RMA et la Transformation n’avaient pas simplement comme objectif de doter les Etats-Unis d’armes sans concurrents possibles « par le haut », mais également d’interdire tout contournement « par le bas ».

On se plaint que nous sommes pris en défaut par un adversaire qui semble avoir trouvé une faille et s’y engouffre. Le modèle technologique serait contourné « par le bas » : plutôt que de relever le gant et nous suivre dans la voie de l’hyper-technologie, l’adversaire abaisse son niveau de réponse et nous oppose une guerre frustre et barbare. C’est exactement comme lorsque les Allemands renoncèrent en 1940 à taper dans la Ligne Maginot. Après tout, nous devions nous y attendre, nous savions que l’adversaire ne pourrait pas nous suivre dans la course technologique : n’avions nous pas également anticipé la percée par les Ardennes ? Elle avait été jouée en Kriegspiel par notre état-major à deux reprises, et l’on connaît la réponse de Philippe Pétain : « On les pincera à la sortie ! » On nous assure pourtant, pour l’Irak et l’Afghanistan, que cette possibilité de contournement « par le bas » avait été mal évaluée, et qu’on n’a finalement pincé personne.

Mais c’est se donner bonne conscience à peu de frais : à quoi servent les Gunship inventés au Vietnam, si ce n’est à terroriser une population supposée complaisante pour les rebelles, insurgés, résistants, c’est comme on voudra ? Il est faux de prétendre que la guerre américaine n’avait pas prévu l’intervention des populations dans les nouveaux conflits. Elle s’est équipée pour résoudre la question par une méthode très simple : on tire dans le tas. Ensuite, les spin doctors du Pentagone s’excusent pour la « bavure », jusqu’à la prochaine fois. La puissance américaine n’est pas contournée « par le bas », comme il lui plaît de le faire croire : elle a échoué sur un terrain où elle se croyait en position de suprématie absolue, et où elle a utilisé tous les moyens possibles, toutes les armes disponibles. L’adversaire est non seulement là où nous sommes allés le chercher, mais il utilise des méthodes que notre guerre technologique devait précisément neutraliser grâce à cette quincaillerie de ferraille et de puces électroniques dont une presse spécialisée se vante toujours. Et l’échec n’est pas celui du contournement qui n’avait pas été envisagé, il est celui du contournement qui a été réalisé alors que tout le système avait été pensé pour le rendre impossible. Comme à Sedan.

Faut-il adapter la guerre technologique au défi qui nous est posé, concrètement, mettre davantage de moyens pour colmater les failles et boucher les trous ? Cela voudrait dire que le choix du modèle était correct. Est-ce en prolongeant la Ligne Maginot jusqu’à Zuydcotte que nous aurions pu empêcher que les panzers ne passent dans ses failles ? La faute fut-elle dans l’incomplétude de la « Muraille de France », ou dans son principe même ? On croyait connaître la réponse, et pourtant : les Talibans ne trouveront plus à se faufiler dans notre dispositif, dit-on au Pentagone, lorsque nous aurons mis suffisamment de drones au-dessus de leurs montagnes. Admirable obstination que cette course au précipice, tant il est bien connu qu’on ne change ni une équipe qui perd ni un modèle en faillite : « Modifier le plan et les décisions prises dans ces conditions, c’est céder aux sollicitations de l’ennemi, disait déjà ce pauvre Nivelle ; c’est nous subordonner à la volonté de l’ennemi au lieu de continuer à lui imposer la nôtre. C’est la pire défaite que l’on puisse subir. A moins d’y être forcé, on ne renonce jamais à une décision prise . »

.../...

Pour la seconde partie, voir :

 

 

Par Jean-Philippe Immarigeon - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Penser pour agir !

" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime !
 "
  (Voltaire)

 

" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller

jusqu'au bout de sa pensée " (Léon Blum)

 

 

Recherche

Catégories

Recommander

Conseils de lecture

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés