Le Monde en mouvement et en guerre

Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 08:55

Soixante-six journalistes ont été tués et un millier arrêtés dans le monde en 2011, une année marquée par le " printemps arabe " et les contestations liées à la crise, rapporte le bilan annuel de Reporters sans frontières publié jeudi 22 décembre.

La place Tahrir du Caire, la ville de Misrata en Libye, la place du Changement au Yémen, Abidjan en Côte d'Ivoire, Manama au Bahreïn, Mogadiscio en Somalie et l'état de Veracruz au Mexique figurent parmi les dix lieux les plus dangereux pour les journalistes recensés par l'organisation de défense de la presse.

Sur les 66 journalistes tués cette année, un chiffre en hausse de 16% par rapport à 2010, 20 l'ont été au Moyen-Orient et presqu'autant en Amérique latine.

Avec dix tués, " assassinés pour la plupart ", le Pakistan a été le pays le plus meurtrier au monde pour les journalistes pour la deuxième année consécutive.

" La Chine, l'Iran et l'Érythrée restent les plus grandes prisons du monde pour la presse ", ajoute RSF.

L'organisation explique l'explosion du nombre d'arrestations (1.044 en 2011 contre 535 en 2010) par la multiplication des soulèvements populaires en Afrique du Nord et la contestation dans des pays comme le Soudan, l'Azerbaïdjan, la Grèce, l'Ouganda, le Chili ou encore les Etats-Unis, avec le mouvement Occupy Wall Street.

" Le danger était bel et bien dans la rue en 2011, souvent lors de manifestations qui donné lieu à des heurts violents avec les forces de l'ordre ou dégénéré en conflits ", écrit Reporters sans frontières.

 

Source : Reuters

 

Par ERASME - Publié dans : Le Monde en mouvement et en guerre
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Mardi 20 décembre 2011 2 20 /12 /Déc /2011 14:27

Le président, Hamid Karzaï, veut que cessent " immédiatement " en Afghanistan les raids nocturnes de l'OTAN et les fouilles de domiciles par des soldats étrangers, a indiqué son porte-parole Aimal Faizi à l'AFP. Le chef de l'Etat " ne veut plus qu'aucun étranger entre dans les domiciles d'Afghans pour les fouiller ", a-t-il ajouté.

La veille, le porte-parole de la force de l'OTAN en Afghanistan (ISAF), le général allemand Carsten Jacobson, avait affirmé que ces raids de nuit, très controversés, allaient se poursuivre malgré la mort d'une femme au cours de l'un d'eux aux premières heures samedi. " Les déclarations des responsables de l'OTAN sont en totale contradiction avec les décisions de la Loya Jirga, les demandes du peuple afghan relayées par la Jirga et avec ce que veut le président ", a réagi Aimal Faizi.

La Loya Jirga, grande assemblée traditionnelle réunie à la mi-novembre, avait demandé l'interdiction des perquisitions de domiciles afghans par les forces étrangères comme condition à la signature d'un partenariat stratégique avec Washington, devant définir les modalités de la présence militaire américaine à l'issue du retrait des troupes de combat de l'OTAN, prévu pour la fin de 2014.

Dimanche 18 décembre, les autorités afghanes ont condamné un raid de l'OTAN, mené, selon les autorités locales, contre le domicile d'un chef provincial de la police antidrogue et au cours duquel une femme a été tuée. " Un conseil de sécurité national au palais présidentiel dimanche a évoqué et condamné le raid nocturne des forces internationales sur la maison du chef de la lutte contre les stupéfiants dans la province [orientale] de Paktia, au cours duquel une femme a été tuée et quatre personnes ont été blessées ", indique la présidence afghane.

Selon la présidence, le chef de l'ISAF, le général américain John Allen, " s'est excusé auprès du président pour cet incident et a présenté ses condoléances ". Le porte-parole de la coalition, le général allemand Carsten Jacobson a lui indiqué à l'AFP qu'il n'y avait " pas eu d'excuses de l'ISAF car une enquête était en cours " sur cette opération menée aux premières heures de samedi. La coalition avait reconnu samedi que deux femmes avaient été découvertes blessées par balle, dont l'une mortellement, dans le bâtiment visé après une fusillade, sans donner d'autres précisions.

Hamid Karzaï avait déjà demandé dimanche la fin des opérations nocturnes des forces de la coalition contre les domiciles afghans, un des sujets de friction récurrents avec ses alliés de l'OTAN. Ces raids, et les pertes civiles attribuées à l'ISAF, irritent fortement la population afghane et alimentent le ressentiment contre l'Occident après dix ans de présence militaire étrangère.


Par De La Boisserie - Publié dans : Le Monde en mouvement et en guerre
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 16:27

Après dix mois de dialogue secret avec les insurgés taliban d'Afghanistan, de hauts responsables américains estiment que les pourparlers ont atteint un point critique et qu'on saura bientôt si des négociations de paix sont envisageables.

En dix ans, la guerre en Afghanistan a tué près de 3.000 soldats étrangers et coûté 330 milliards de dollars au Pentagone. Elle est loin d'être terminée sur le terrain, les militants pouvant toujours aller et venir dans des zones de non-droit au Pakistan, où le chef des taliban a trouvé refuge.

Depuis le début des pourparlers avec des représentants des insurgés entamés par Hillary Clinton, les discussions ont surtout porté sur la question de savoir si les taliban étaient ouverts à la réconciliation.

Les responsables américains disent aujourd'hui être sur le point de conclure une seconde phase du processus de paix. S'il réussit, ce processus aboutirait à une troisième étape qui ouvrirait la voix à des discussions entre les taliban et le gouvernement afghan.

D'après des informations obtenues par Reuters, les Etats-Unis envisagent de transférer un certain nombre de prisonniers taliban de la prison militaire de Guantanamo, à Cuba, vers des prisons afghanes.

Un peu moins de 20 ressortissants afghans sont aujourd'hui emprisonnés à Guantanamo. On ignore lesquels seraient transférés ou quelles sont les garanties obtenues par la Maison blanche pour que le gouvernement d'Hamid Karzaï les garde emprisonnés.

Ce transfert sera le fruit d'une "décision nationale" faite en consultation avec le Congrès américain, dit-on de même source.

UN TOURNANT DES NÉGOCIATIONS

Les Etats-Unis ont demandé aux représentants des taliban de prendre également de leur côté des mesures destinées à rétablir la confiance.

Ce qui pourrait se traduire par une dénonciation du terrorisme international et une volonté affirmée de participer à des pourparlers politiques formels avec le gouvernement dirigé par le président Hamid Karzaï.

Les responsables américains ont reconnu que l'établissement d'une diplomatie afghane était encore un objectif lointain.

Les difficultés de ces pourparlers sont multiples: divisions internes chez les taliban, suspicions de Karzaï et de ses conseillers, insistance du Pakistan pour jouer un rôle clé dans l'avenir de l'Afghanistan.

Les responsables américains ont organisé une demi-douzaine de rencontres avec leurs contacts auprès des insurgés taliban, la plupart du temps en Allemagne et à Doha avec des représentants du mollah Omar, qui dirige la "choura (conseil) de Quetta".

Un échec des négociations condamnerait l'Afghanistan à un conflit permanent, peut-être même à une guerre civile. Un succès marquerait en revanche la fin de la guerre et la possibilité d'une réconciliation interne chez les taliban, qui conduirait à des pourparlers.

Si les efforts portent leurs fruits, l'une des prochaines étapes se traduira par le soutien sans équivoque des Etats-Unis à l'ouverture d'un bureau des taliban à l'étranger.

Ce bureau servirait uniquement à faciliter les négociations futures et à permettre en dernier ressort aux taliban de participer à la gouvernance afghane.

Par De La Boisserie - Publié dans : Le Monde en mouvement et en guerre
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 00:57

Alors que les Etats-Unis concrétisent leurs engagements en mettant un terme à la présence de leurs forces militaires sur le sol irakien, Regards-citoyens.com propose à ses lecteurs de prendre connaissance de l'article qu'Alain Gresh a consacré en août 2010 à cette guerre (cf. http://blog.mondediplo.net/2010-08-31-Guerre-d-Irak-le-crime).

 

" Les dernières troupes combattantes américaines ont quitté l’Irak. C’est ce qu’annoncent les Etats-Unis, même si 50 000 de leurs soldats, regroupés sur des dizaines de bases, demeureront encore jusqu’à fin 2011, « en appui » à l’armée irakienne. Ce retrait s’opère conformément à l’accord-cadre stratégique signé par l’administration Bush sur le départ avec le gouvernement irakien à la fin 2008. Le président Obama a décidé de respecter ce texte et d’accélérer le désengagement.

On peut certes prétendre que, par rapport à la situation existante à la fin 2006, avec une insurrection active et des attentats quotidiens meurtriers, le contexte actuel est meilleur. Il faut néanmoins prendre du recul par rapport à cette vision et essayer de dresser un bilan de cette guerre qui ne fut pas seulement une faute, mais un crime dont on aurait tort de dédouaner les Etats-Unis (lire « “Leurs” crimes et les “nôtres” »).

Cette guerre d’agression, non provoquée, déclenchée sous le faux prétexte de chercher des armes de destruction massive, est d’abord une violation des principes des Nations unies qui, le 14 décembre 1974, à travers leur assemblée générale, adoptaient un texte définissant l’agression (PDF). Son article 3 s’énonce ainsi :

« L’un quelconque des actes ci-après, qu’il y ait eu ou non déclaration de guerre, réunit, sous réserve des dispositions de l’article 2 et en conformité avec elles, les conditions d’un acte d’agression :

a) L’invasion ou l’attaque du territoire d’un Etat par les forces armées d’un autre Etat, ou toute occupation militaire, même temporaire, résultant d’une telle invasion ou d’une telle attaque, ou toute annexion par l’emploi de la force du territoire d’un autre Etat ;

b) Le bombardement, par les forces armées d’un Etat, du territoire d’un autre Etat, ou l’emploi de toutes armes par un Etat contre le territoire d’un autre Etat ;

c) Le blocus des ports ou des côtes d’un Etat par les forces armées d’un autre Etat ;

d) L’attaque par les forces armées d’un Etat contre les forces armées terrestres, navales ou aériennes, la marine ou l’aviation civiles d’un autre Etat ».

Au-delà de cette dimension juridique et des querelles qu’elle peut susciter, le bilan de la guerre américaine, menée sans l’aval des Nations unies, est accablant :

— Destruction du pays, de ses structures étatiques et administratives. Il n’existe plus d’Etat irakien qui fonctionne. Sept ans après la guerre, l’électricité arrive à peine quelques heures par jour, la production pétrolière stagne, l’administration ne fonctionne pas, les écoles et les universités sont à l’abandon, etc. Reconstruire une structure unifiée et efficace nécessitera sans doute des décennies.

— Le confessionnalisme, encouragé dès les premiers jours par l’occupant, a été institué dans toutes les fonctions, et la répartition des postes se fait désormais en fonction de l’appartenance communautaire ou nationale. Les principales forces politiques sont « chiites », « sunnites » ou « kurdes ». Et demeurent une série de bombes à retardement, comme la délimitation des « frontières incertaines du Kurdistan ». La question de Kirkouk, où un référendum est prévu depuis décembre 2007 (et sans cesse reporté) pour décider du rattachement ou non de cette ville à la région autonome du Kurdistan, n’est pas le moindre des défis.

— Le bilan humain est terrible. Si on connaît précisément les pertes américaines (environ 4 400 tués), celles des Irakiens ont fait l’objet d’évaluations très diverses : on ne recense pas un mort « arabe » comme on recense un mort « occidental » ; seul ce dernier a un visage. Entre cent mille et plusieurs centaines de milliers de personnes tuées, des milliers de disparus, des centaines de milliers de personnes déplacées et de réfugiés (notamment en Syrie – lire Theodor Gustavsberg, « Silencieux exil des Irakiens en Syrie » – et en Jordanie), des centaines de milliers de blessés.

— Malgré les coups qui lui ont été portés depuis 2007, Al-Qaida, qui, rappelons-le, était absente d’Irak jusqu’en 2003, s’y est implantée. Elle garde des structures efficaces, comme le prouvent les attentats coordonnées de ce mois d’août 2010. Des milliers de combattants du monde arabe et musulmans ont transité ces dernières années par l’Irak et ont ensuite porté le combat en Afghanistan, en Somalie, au Liban, en Afrique du Nord.

Seul point positif, la chute de la dictature de Saddam Hussein, l’une des plus brutales de la région. On ne peut que s’en féliciter, mais cela valait-il de telles souffrances ? D’autant que le risque est grand de voir émerger un « pouvoir autoritaire à dominante chiite ».

Et la question que personne ne posera : qui sera jugé pour ce crime ? Comment s’étonner que nombre de pays ne suivent pas le Tribunal pénal international quand il inculpe le président soudanais Omar Al-Bachir, ou des criminels de tel ou tel petit pays africain, alors que MM. George W. Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld continuent tranquillement à couler des jours heureux en donnant des conférences sur le monde libre, la démocratie et le marché pour quelques dizaines de milliers de dollars la prestation ?

Personne n’affirme plus que les Etats-Unis ont gagné la guerre en Irak, surtout si l’on se reporte aux objectifs initiaux du président George W. Bush : installation à Bagdad d’un gouvernement allié, prêt à collaborer avec Washington, à lui accorder des bases et disposé à établir des relations diplomatiques avec Israël ; ouverture des ressources de l’Irak au marché libre ; démocratisation du Proche-Orient ; isolement du régime iranien.

Personne n’explique plus doctement que, certes, la guerre était une erreur, mais que si les Etats-Unis se retiraient ce serait encore pire. Il faut le répéter : c’est la présence américaine qui est la cause de l’instabilité, et non l’instabilité qui nécessite la présence américaine.

Les conséquences régionales de cette guerre sont aussi graves. Incontestablement et paradoxalement, elle a renforcé le poids de l’Iran, même s’il ne faut pas croire que les chiites irakiens regardent tous vers Téhéran, ni sous-estimer le poids du nationalisme irakien et arabe. L’absence de pouvoir central entraîne forcément l’ingérence des puissances voisines dans les affaires irakiennes : ni la Turquie, ni l’Arabie saoudite, ni la Syrie, ni bien évidemment l’Iran ne s’en privent. Ankara a ouvert plusieurs consulats, dont un à Bassorah, dans le sud chiite ; il a aussi développé ses relations avec le pouvoir autonome kurde, ce qui n’a pas mis un terme à ses bombardements contre les forces du PKK réfugiées au Kurdistan.

Quel est désormais le poids des Etats-Unis en Irak ? Les élections de mars 2010 ont débouché sur une impasse et le pays n’a toujours pas de gouvernement. Quatre forces se partagent le Parlement : un bloc kurde qui représente une région vivant sous autonomie de fait ; le bloc du premier ministre en exercice Nouri Al-Maliki, à majorité chiite ; le bloc de l’ancien premier ministre Iyad Allaoui, chiite qui a obtenu le vote de nombreux sunnites ; et, enfin, l’Alliance nationale composée de l’organisation de Moqtada Al-Sadr et du Conseil suprême islamique, deux formations chiites.

Joost Hiltermann, dans un article de la New York Review of Books (19 août 2010) intitulé « Iraq : The impasse », remarque :

« Ce qui est frappant avec l’approche actuelle de l’administration Obama n’est pas seulement sa préférence pour un parti donné, celui de Allaoui en l’occurrence, mais son manque de volonté inexplicable de pousser pour une solution donnée, un fait que tous les politiciens ont noté. Les Etats-Unis essaient d’exercer une forte pression uniquement de manière sporadique, sous la forme d’une visite du vice-président Joe Biden, l’envoyé spécial de facto de l’administration en Irak. » Mais leurs tentatives d’obtenir la formation d’un gouvernement d’unité entre Maliki et Allaoui avant leur retrait n’ont pas abouti. Et Hiltermann de conclure que les Etats-Unis sont « une puissance en déclin »en Irak.

Ce n’est pas l’avis de tous les commentateurs, comme en témoigne un éditorial de Seumas Milne dans le quotidien britannique The Guardian (4 août 2010), « The US isn’t leaving Iraq, it’s rebranding the occupation ». Pour Milne, les Etats-Unis donnent simplement un autre visage à une occupation qui se poursuit sous d’autres formes.

Alexander Cockburn lui répond vertement dans « Thank You, Glenn Beck ! » (CounterPunch, 27-29 août). Il reprend certains arguments de Rosen et explique aussi que, sur le pétrole, pour l’essentiel, ce ne sont pas les compagnies pétrolières américaines qui ont bénéficié des premiers contrats passés, mais des sociétés russe, norvégienne, chinoise, malaisienne, etc.

Alors, poursuite de l’occupation sous d’autres formes ou non ? Ce qui est sûr, c’est que, en ce XXIe siècle, aucune puissance ne peut gouverner durablement un pays étranger, lui imposer sa volonté. A ceux qui rêvaient d’un retour de l’empire, la guerre d’Irak a apporté un démenti flagrant. Un démenti qui sera confirmé demain en Afghanistan. "

 

 

Par ERASME - Publié dans : Le Monde en mouvement et en guerre
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Samedi 17 décembre 2011 6 17 /12 /Déc /2011 16:04

Nefertiti : Une sanction internationale (intervention,...) serait-elle une erreur stratégique et diplomatique ou un succès ?

Bertrand Badie : Nous sommes bien d'accord pour considérer que sanction et intervention ne sont pas synonymes. Au contraire. La sanction est supposée construire une situation qui devrait dispenser d'une intervention politico-militaire. Historiquement, la sanction se retrouve dans les profondeurs du temps. Elle était explicitement destinée alors à dispenser de l'intervention. Ainsi en était-il du blocus, qui isolait un pays et permettait de ne pas intervenir sur son sol, ou de l'embargo, qui par le passé consistait à immobiliser des navires appartenant à l'adversaire ou à celui sur lequel on voulait faire pression, dans la seule fin de l'amener à renoncer à ses buts. Une sanction réussit dès lors, précisément, qu'elle évite une confrontation directe. Le grand problème tient au fait que la mondialisation enlève une partie de son efficacité au régime des sanctions, et donc risque de le conduire d'autant plus à l'échec. Notons dès à présent qu'il est rare de trouver dans la période immédiatement contemporaine des sanctions qui aient abouti à des résultats probants.

Du temps de la SDN, les sanctions n'aboutissaient qu'à de maigres résultats parce qu'il était difficile de les faire appliquer par tous. Du temps de la guerre froide, la sanction était rare du fait de l'opposition frontale entre Etats-Unis et URSS. Et il n'est pas sûr que les rares cas de sanction (contre l'Afrique du Sud ou contre la Rhodésie) aient été les vrais facteurs ayant conduit à libérer ces deux Etats du régime d'apartheid dont ils étaient affectés. Depuis 1989, les sanctions n'ont connu d'efficacité ni en direction de la Corée du Nord ni en celle de l'Irak de Saddam Hussein ; aujourd'hui, les cas iranien et syrien montrent, comme celui du Bélarus, que ce type de pression n'atteint que de faibles résultats.

La raison en est triple. D'abord, la mondialisation offre une palette beaucoup plus large de substitutions : lorsqu'un groupe d'Etats sanctionne un gouvernement déviant, celui-ci peut trouver dans l'extrême variété des autres Etats des moyens de compenser la pression ou la privation dont il est victime. La Chine, en particulier, excelle dans l'accomplissement de ce rôle de substitution.

La même mondialisation favorise aussi les pratiques de contournement : les groupes multinationaux, les acteurs transnationaux servent de support à des stratégies qui permettent d'éviter les effets les plus néfastes des sanctions prises par les Etats. L'autonomie gagnée par ces acteurs non étatiques, mais présents de plain-pied sur la scène internationale, leur permet sur ce plan d'être efficaces.

Enfin, la sanction, paradoxalement, se révèle plus efficace sur les Etats riches que sur les Etats pauvres, dans la mesure où elle crée chez les premiers de vraies privations et donc des mobilisations protestataires chez ceux qui en sont victimes. Dans un contexte de pauvreté, allié en plus à l'autoritarisme, la sanction est aisément récupérée par le gouvernement visé, qui dénonce les acteurs répressifs comme des sources illégitimes du malheur de leur peuple. Il est donc bien difficile, pour toutes ces raisons, de trouver un avenir diplomatique radieux à cette pratique, qui pourtant est au centre de toutes les rhétoriques politiques d'aujourd'hui.

Jérôme : Comment définissez-vous une arme diplomatique ?

Bertrand Badie : Je rappellerai d'abord la définition qu'il convient de donner à la diplomatie : c'est l'art de gérer les "séparations" de manière à les rendre supportables. Le diplomate a pour rôle principal d'agir dans le sens d'une réduction des fossés entre acteurs, et notamment des fossés entre Etats.

Logiquement, une arme diplomatique devrait s'inscrire dans cette ligne et définir toute une batterie d'instruments destinés à favoriser, directement ou indirectement, des rapprochements, sans ne rien céder, bien sûr, des intérêts nationaux que chaque Etat doit promouvoir. Il est donc paradoxal de concevoir la sanction comme une arme diplomatique, sauf la considérer comme un moyen directement destiné à empêcher l'aggravation fatale du fossé, c'est-à-dire la guerre.

Or, aujourd'hui, la sanction est de plus en plus dissociée de cette fonction de pacification et s'impose en fait comme préalable de la guerre. D'où, effectivement, la tendance de la reconstruire comme une agression de la part de celui qui en est victime et qui va à son tour l'utiliser comme moyen de stigmatiser un adversaire qui viendrait ainsi à se dévoiler et à mobiliser le peuple contre les effets néfastes ainsi déclenchés.

Julie P : Et si sanctions il y avait, seraient-elles respectées ?

Bertrand Badie : Précisément, on insiste insuffisamment sur le fait qu'aujourd'hui, les sanctions sont de moins en moins respectées, pour cette raison bien simple que j'énonçais déjà tout à l'heure : la mondialisation est porteuse d'un nombre sans cesse plus élevé d'acteurs intervenant de façon autonome sur la scène internationale, et capables de contourner ou d'aider à contourner les sanctions. Le phénomène est évident si le pays visé est riche. Sanctionner l'Iran revient à créer des appétits nombreux chez ceux, Etats ou compagnies transnationales, qui s'intéressent à ses hydrocarbures, au gaz, et donc à un ensemble de richesses trop rares aujourd'hui pour que les sanctions décrétées par les uns ne créent pas un effet d'aubaine chez les autres.

La même remarque vaudrait en matière financière. Certaines places, comme par exemple Dubaï, ont un besoin d'absorber des flux financiers qui commencent à s'y raréfier, et seraient on ne peut plus disposés à accueillir les avoirs iraniens refusés ailleurs. La sanction, comme je l'indiquais plus haut, appartient à un contexte de relations interétatiques limitées, parfaitement illustrées par le XVIIIe ou le XIXe siècle, mais reste étrangère aux moeurs du jeu international présent.

Jérôme : Selon la définition que vous donnez d'une "arme diplomatique", on peut comprendre que cette stratégie soit limitée dans son efficacité : favoriser des rapprochements en sanctionnant ?

Bertrand Badie : Théoriquement, ce serait l'idéal : après tout, il s'agit bien là d'un des deux versants de la sanction internationale, celui qui empêche la guerre et non celui qui, au contraire, la prépare et l'annonce.

Néanmoins, cet usage pacifique de la sanction, largement déserté dans le contexte contemporain, supposerait la relance du dialogue, un effort d'inclusion, une volonté active de compromis. Or, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les sanctions sont décidées dans des situations où l'absolu devient la règle du jeu, où le compromis est présenté comme impossible. Attaquer l'apartheid signifiait en son temps, fort logiquement, ne pas composer avec lui, mais chercher tout simplement à l'abolir. Sanctionner aujourd'hui la Syrie suppose d'obtenir de Damas un changement complet de politique ; quant à l'Iran, les propos occidentaux ne laissent apparaître aucune porte de sortie dans la construction d'un futur projet nucléaire.

Dans une logique où le compromis est exclu de la négociation, la sanction devient tout simplement instrument de confrontation et se trouve dissociée de son rôle de solution à un conflit potentiel ou réel. Dans les dossiers présents, la sanction n'est mobilisée que pour conduire celui qui en est la cible à capituler : il s'agit bien d'une méthode purement clausewitzienne et d'une montée mécanique aux extrêmes. En réalité, les sanctions sont condamnées à l'échec car elles ne s'inscrivent dans aucune construction diplomatique cohérente.

François : Quelle est la sanction idéale au XXIe siècle ?

Bertrand Badie : En fait, on en est loin. Et pour tenter d'approcher d'une réponse, il faudrait quelque peu remonter dans le temps. A l'époque de la SDN, lorsque la sanction était accueillie au coeur même du multilatéralisme, l'hypothèse était que cet acte n'était efficace et crédible que s'il était réellement consensuel, alliant l'ensemble de la "communauté internationale" dans une seule et même pression ainsi devenue unanime.

La SDN avait échoué dans ce projet ambitieux, notamment face à l'Italie et au Japon, l'un et l'autre responsables d'actes évidemment délictueux en droit international. Mais cet échec tenait déjà aux attitudes de cavalier seul, beaucoup d'Etats jouant leur propres cartes et faisant défaut à cette unanimité internationale qui aurait pu conférer en même temps efficacité et légitimité à la sanction.

En devenant, au gré de l'histoire, un acte non plus consensuel, mais partitif, la sanction changeait de nature et devenait un instrument de puissance. Pensez, par exemple, que les Etats-Unis aujourd'hui ont décidé de sanctions à l'encontre de quelque soixante-quinze Etats dans le monde : autant dire que leur choix de puissance l'emporte largement sur leur adhésion à une action diplomatique cohérente.

La même idée court au Conseil de sécurité, où le jeu des sanctions est davantage à la merci d'une négociation entre puissances, donc d'un acte partitif et de "connivence". Il est devenu, hélas, facile de présenter dans ce contexte la sanction comme davantage associée à la puissance qu'au consensus. Seul un vrai multilatéralisme global arraché à l'attraction de la puissance pourrait recrédibiliser et relégitimer la sanction, rehausser son poids moral et sa valeur d'expression collective, et peut-être ainsi la recycler dans un espace plus diplomatique que guerrier.

Kuya : Les sanctions internationales sont-elles représentatives d'un consensus "mondial" ou seulement le reflet des intérêts ou volontés du bloc occidental ?

Bertrand Badie : Nous touchons ainsi le noeud du problème : la dérive de la sanction la place dans l'univers de la puissance et des intérêts nationaux. Nous voyons bien, en résumé, que la sanction se heurte à deux obstacles : d'une part, la mondialisation, qui favorise son contournement ; d'autre part, le défaut de multilatéralisme réel et global qui la déporte de sa vertu d'énonciation du droit vers une proclamation de force.

Jose : Comment expliquez-vous le revirement de la Russie dans la question syrienne ?

Bertrand Badie : C'est effectivement la question du jour, que j'aurais tendance, pardonnez-moi, à rattacher à une logique banale de "connivence" : dans un monde oligarchique, dominé et conditionné par une diplomatie de club, l'attitude de cavalier seul d'un des oligarques se révèle de plus en plus coûteuse au fil du temps.

La France de Jacques Chirac n'avait pas pu longtemps tenir sa ligne d'opposition à l'action américaine en Irak, d'où un pâle ralliement initié dès juin 2003 et le G8 déviant. Aujourd'hui, la Russie ne peut pas à elle seule se distinguer à ce point des autres membres du "club". On notera qu'elle se "rallie" de manière habile, en proposant une lecture de la crise syrienne qui lui ménage encore un rôle d'intermédiaire, puisque son projet de résolution dénonce aussi le comportement des forces d'opposition, et notamment l'introduction d'armes sur le territoire syrien.

On est donc loin du consensus, comme on est encore très loin d'un régime de sanction. La question demeure en outre de savoir comment évoluera l'attitude de la Chine : celle-ci, comme membre du seul G20, est dans un rôle de "connivent", moins ferme et moins contraignant que son partenaire russe. Elle profite davantage encore de son attitude de cavalier seul et de la contribution qu'elle peut apporter pour déjouer toute tentative de sanction à l'encontre de l'Iran. Mais au fil des temps, une distinction fait de plus en plus son chemin : on ne se sanctionne pas entre membres du club, et on sait se rallier à toute sanction majoritairement ou "occidentalement" décidée contre ceux qui sont à l'extérieur.

Salam : Est-ce le début de la fin de l'axe Syrie-Iran, désormais dans le collimateur du Conseil de Sécurité (dont la Russie) ?

Bertrand Badie : Il n'est pas dit du tout que la commune exposition de ces deux alliés à un régime de sanction décrétée par la "communauté internationale" ne vienne pas les rapprocher davantage. La densité des liens entre l'Iran et la Syrie n'est pas seulement de nature politico-militaire : on est loin du modèle du pacte Molotov-Ribentrop ! Il y a dans cet axe des fondements sociaux, culturels, idéologiques et religieux. De telles interdépendances ne se dissolvent pas. Qui dit qu'elles ne seront pas même renforcées par une identification, facile mais presque inévitable, au martyre décidé et décrété par plus grands et plus forts.

Raphael : Comment déloger Assad sinon manu militari ? Saddam Hussein est resté environs 10 ans après la I° guerre du Golfe !! Peut-on tolérer 10 ans de régime brutal avec son cortège de victimes ?

Bertrand Badie : La très grande difficulté tient à la quasi-impossibilité de mener une action militaire en Syrie. D'abord pour des raisons de nature diplomatique : même si la Russie a fait un pas substantiel en avant, elle n'est pas prête de laisser se banaliser une intervention de la gendarmerie occidentale dans chacun des pays en crise. Il en va de même des puissances émergentes : certains excès de l'intervention en Libye ont en fait dressé la jurisprudence de l'action internationale sur des pays en crise, insérant celle-ci dans un étiage beaucoup plus étroit.

Par ailleurs, intervenir en Syrie est stratégiquement très dangereux : la proximité d'Israël et de la Palestine d'une part, du Liban d'autre part, la position d'alliée de l'Iran, la densité des principales villes syriennes où réside l'écrasante majorité de la population, rendent une action de cette nature des plus risquées. Ajoutons enfin que toutes les expériences récentes montrent qu'un contrat social ne se reconstitue pas de l'extérieur : l'Irak post-Saddam est certes bien différent de la dictature qu'elle était, mais est très loin de correspondre aux voeux et aux attentes de Washington.

Nul ne peut prédire l'évolution du nouveau régime libyen. Et que dire de l'Afghanistan ? L'intervention telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui s'est installée dans une impasse définitive, faute d'avoir été pensée, d'avoir été clairement insérée dans un vrai multilatéralisme capable de la mener et de la contrôler. Faute aussi d'avoir trouvé le moyen d'associer convenablement les acteurs locaux au processus de reconstruction.

Quant au régime d'Assad, il peut certes survivre à coups de répression, peut-être même un certain temps, mais il est mutilé à jamais et a perdu notamment la capacité diplomatique qui rejaillissait sur le régime et refaisait son prestige. Il sort de cette dramatique expérience totalement handicapé.

G-Free : Pourquoi serait-ce à l'ONU et/ou à l'OTAN d'intervenir en Syrie et dans les pays adjacents et pas à la Ligue Arabe ?

Bertrand Badie : En tous cas, certainement pas à l'OTAN, ou alors il faudrait démontrer que la Syrie est bordée par l'océan Atlantique et s'inscrit au coeur de la dynamique qui avait conduit à la création de l'Alliance. Toute intervention ne peut se comprendre que validée par le mode de l'inclusion, soit une inclusion globale, qui revient alors aux Nations unies, soit une inclusion régionale, qui impliquerait alors la Ligue arabe.

Mais la force et la validité de celle-ci se trouvent singulièrement affaiblies : de facto, elle n'a plus qu'un leader, l'Arabie saoudite, à laquelle s'adjoint peut-être le Qatar. Une improbable intervention de la Ligue arabe signifierait une action conduite par la monarchie wahabbite au sein du Levant. Ce serait tout simplement, après les chutes successives de Bagdad, du Caire et de Damas, l'apparition d'un quatrième califat dans le monde arabe, avec une connotation étrange et qui serait difficile à plaider. Où est la créance démocratique de Riyad ?

Rami Abou Diab : Se dirige-t-on véritablement dans une guerre diplomatique entre l'Iran et l'Arabie Saoudite dans la région ?

Bertrand Badie : Celle-ci existe depuis déjà un bon moment, aiguisant même l'autonomie des autres Etats du Conseil de coopération du Golfe, qui craignent par-dessus tout de devoir s'aligner sans mot dire sur Ryad et rompre avec un Iran très présent socialement, culturellement et économiquement dans plusieurs Etats du Golfe. Oman, les Emirats arabes unis, et à un moindre degré le Koweït, n'ont rien à gagner à ce type de confrontation. Mais il y a plus : l'opposition entre l'Iran et l'Arabie saoudite devrait, aux yeux des démocrates, faire songer à Charybde et Scylla, tant il s'agit alors du choc de deux autoritarismes et de deux formes, certes très différentes, de fondamentalisme. L'un est allié de l'Occident, l'autre pas ; voilà qui fonde une différence qui ne saurait suffire pour réguler un conflit si complexe.

Maintenant, si des sanctions aussi sévères qu'annoncé viennent s'abattre sur l'Iran, elles constitueraient alors une aubaine pour les groupes les plus radicaux en Iran, viendraient définitivement museler les courants réformistes qui se sont exprimés dès 2009, et conduiraient à une montée aux extrêmes qui ne profiterait à personne. Dans une affaire de cette gravité, c'est à la diplomatie de reprendre le dossier dès son début : rien, hélas, ne préfigure une telle manoeuvre qu'en leur temps Brésil et Turquie avaient pourtant tentée avec succès.

 

Voir également :

 * Syrie : à quoi sert le Conseil de sécurité ? par Gérard Araud (Le Monde)

 * "Syrie : une crise à hauts risques", par Jules Thibault (note du groupe Orion de la Fondation Jean Jaurès)

 * Attention ! Danger ! La Syrie n'est pas la Lybie ! La réponse de la communauté internationale à la dégradation de la situation en Syrie doit être non seulement graduée mais responsable !

 * Géopolitique fiction : et si les printemps arabes annonçaient un vaste chantier de reconfiguration des Etats et des frontières au sud et à l'est de la Méditerranée ? (nouvelle édition)

 

 

Par ERASME - Publié dans : Le Monde en mouvement et en guerre
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