Mercredi 28 septembre 2011 3 28 /09 /Sep /2011 08:31

Monsieur le Président de la Commission européenne,

Indépendamment et quelle que soit l’évolution de la situation en Grèce, il est désormais évident que le futur de l’euro, voire de l’Union elle-même, est à la croisée des chemins. Il est dès lors à la fois crucial et urgent d’élaborer une stratégie de sortie de crise. Nous souffrons depuis plus d’un an de l’incapacité des Institutions européennes et de ses Etats membres à concevoir des solutions durables. Si l’Europe avait agi plus tôt de manière décisive, nous ne connaîtrions pas la situation dramatique d’aujourd’hui.

Pire que ce manque d’initiative, les Etats membres ont chargé le Conseil européen de trouver des solutions. Mais le Conseil européen n’est pas apte à assumer ce rôle. Ainsi que cela s’est vérifié maintes fois, le Conseil européen est au mieux à même de prendre des mesures temporaires mais demeure incapable de s’accorder sur un plan global et une vision d’avenir.

De son côté Parlement européen représente le coeur de l’intérêt général européen. Confronté à la crise et au besoin de prendre des décisions énergiques, le Parlement européen a fermement insisté et obtenu que le paquet de supervision financière et le paquet de gouvernance économique soient significativement renforcés. Mais cela ne suffit pas. Face à une détérioration extrêmement sérieuse de la situation, tergiverser n’est plus une option.

Pour toutes ces raisons, je crois que la Commission européenne devrait présenter une approche nouvelle, globale et détaillée pour sortir de la crise, basée sur les éléments suivant, tous formant un ensemble cohérent.

Avant tout, l’Union doit être en mesure de fonctionner et de réagir rapidement.

Les dispositifs actuels de gestion de crise (le FESF et le futur MES) sont inadaptés. Il faut un Fonds monétaire européen (FME), opérant selon la méthode communautaire, décidé à la majorité et responsable devant le Parlement européen. L’euro ne peut plus se permettre d’être l’otage de la frange eurosceptique des Etats membres de l’Eurozone. L’unanimité finira par avoir raison du système. En outre, le FME devra être suffisamment doté pour répondre aux défis auxquels nous faisons face.

Deuxièmement nous avons besoin d’un vrai gouvernement économique pour l’Eurozone qui gère les politiques économique et budgétaire au niveau de l’Union. Un membre expérimenté de la Commission devrait être nommé ministre européen des Finances. A cette fin, la Commission devrait être réorganisée. Le ministre européen des Finances devrait définir les principales orientations de la politique économique de l’Eurozone et présider l’Eurogroupe. Nous devrions aussi réfléchir comment les fonctions des Présidents du Conseil européen et de la Commission européenne pourraient être fusionnées pour renforcer la cohérence.

Troisièmement, il est nécessaire et urgent de recapitaliser le secteur bancaire européen. Cela doit se faire de manière transparente, la seule manière de restaurer la confiance interbancaire et de relancer les capacités de prêts et d’emprunts.

Quatrièmement, l’Union doit créer un système commun d’émission d’obligations mutualisant progressivement et partiellement la dette des Etats membres de l’Eurozone jusqu’à 60 % maximum de leur PIB. Ce système devrait conduire à une plus grande discipline mais aussi accroître la solidarité. Un tel système pourrait être basé sur le concept de « dette bleue » et « dette rouge » telle qu’envisagés par plusieurs Think Tanks.

Cinquièmement, et j’ai déjà souligné ce point, nous avons besoin d’un Pacte de convergence économique pour la croissance et l’emploi. Ce Pacte devrait reposer sur un code de convergence contraignant avec des normes maximales et minimales à appliquer de manière flexible aux principaux piliers des économies des Etats membres. L’austérité nécessaire doit être assortie d’un programme quantitatif et qualitatif de croissance. Le Pacte devrait être supervisé par la Commission qui devrait veiller à sa mise en oeuvre. Simultanément, une stratégie de croissance devrait être élaborée, financée par des obligations d’investissement de l’UE et une utilisation intelligente des Fonds structurels et de cohésion.

Sixièmement, il devrait y avoir une représentation unique de l’Eurozone dans les institutions financières internationales afin de promouvoir l’euro comme monnaie de réserve mondiale à moyen et long terme.

Enfin la responsabilité et la légitimité démocratique de l’Union doivent être garanties. Il est essentiel que toutes les actions de l’Union soient contrôlées par les Parlements nationaux et européen.

M. Barroso, je vous exhorte, vous et votre Commission, à user de votre droit d’initiative pour présenter les transformations dont la gouvernance de l’Eurozone a si clairement besoin. Une feuille de route précise et un agenda détaillé pour chaque phase de ce plan sont essentiels pour restaurer la confiance et montrer la voie. Ce plan ne peut plus attendre et doit être présenté au plus tard au prochain Conseil européen à la mi-octobre. Nous ne pouvons plus repousser l’échéance si nous voulons la survie de l’euro et de l’Union.

 

Guy Verhofstadt est Président du groupe de l’Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe au Parlement européen



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Source : http://www.europolitique.info/institutions/lettre-a-jose-manuel-barroso-etat-de-l-union-septembre-2011-art313937-32.html

 

 

Par ERASME - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 21:48

Jean Monnet, l'un des "pères de l'Europe" avec Robert Schuman et Alcide De Gasperi, disait en 1952 : "Aussi longtemps que l'Europe restera morcelée, elle restera faible, et sera une source constante de conflits. Avec le plan Schuman (...), nous avons posé les fondations sur lesquelles nous pourrons construire les Etats-Unis d'Europe, libres, vigoureux, pacifiques et prospères."

Le spectacle qu'offrent les gouvernements européens, incapables de s'entendre sur la façon de gérer le retour de la crise financière, est éloquent : faute d'avoir fait aboutir le projet d'Union, l'Europe se morcelle à nouveau.

Pour les uns, l'abandon de la monnaie unique est souhaitable, parce qu'il permettra aux Etats de reconquérir les moyens de leur souveraineté économique face aux marchés financiers.

Pour les autres, il est inéluctable, parce que dicté par les lois "naturelles" de l'économie : le différentiel de compétitivité entre le centre et la périphérie de la zone euro est devenu trop important pour que celle-ci perdure, et les marchés ne font donc qu'anticiper cette réalité. Dont acte, de décès.

Mais l'effet immédiat d'un éclatement de la zone euro serait celui d'une cascade de défauts souverains et de faillites bancaires ; l'effet à moyen terme serait l'exacerbation des tensions sociales et des extrémismes politiques.

5 000 MILLIARDS DE DOLLARS EN 2008

Alors qu' en 2008 les principaux Etats avaient réussi à adopter, au G20, une position commune qui a permis d'injecter 5 000 milliards de dollars dans une économie mondiale moribonde, les ministres des finances de la zone euro, tout occupés à prouver que leur "plan d'austérité" est plus rigoureux que celui du voisin afin de garder leur triple A, ont rejeté la stratégie proposée le 18 septembre par leur homologue américain, Timothy Geithner, lors de leur réunion de Wroclaw (Pologne).

D'abord conjurer le risque de récession mondiale et d'éclatement de la zone euro par des dépenses supplémentaires, quitte à user au maximum du rôle de prêteur en dernier ressort des banques centrales ; ensuite, définir l'objectif, et surtout les moyens fiscaux, d'un retour à long terme de l'équilibre budgétaire.

Les dirigeants européens, plus royalistes que le gouverneur de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, qui les avait pourtant appelés à avoir"les poches profondes", ont préféré rester dans le cadre tracé par le mythe de la toute-puissance des marchés.

Mais celle-ci n'existe qu'à proportion de leur pusillanimité. Le ballet des dirigeants internationaux qui s'est tenu la semaine dernière à Washington et à New York, à la faveur des assemblées générales de l'ONU, du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, n'a pas démenti ce constat.

C'est à un Munich de la politique économique que l'on assiste aujourd'hui.

  

 Source :

Une du "Monde Economie" du mardi 27 septembre 2011.

 

 

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 20:01

Beaucoup de membres de la zone euro aimeraient aujourd'hui démonter le kit qu'ils ont acheté il y a près de vingt ans.

Mais ils n'ont d'autre solution que de le casser, avec l'ensemble de la structure de coopération européenne. Dans le même temps, le monde horrifié redoute que la zone euro ne déclenche bientôt une vague de crises, bancaires et de dettes souveraines.

S'il en est ainsi, ce ne sera hélas pas la première fois que la folie européenne ruinera le monde.

L'IDÉALISME ORIGINEL A DISPARU

L'idéalisme qui a présidé au projet originel a disparu. Mais il apparaît que l'intérêt personnel ne suffit pas à le remplacer.

Les tâtonnements des politiciens nationaux, qui doivent rendre des comptes à un électorat frustré, ne font qu'aggraver les choses.

Jacques Cailloux, chef économiste Europe à la Royal Bank of Scotland (RBS), recense leurs erreurs dans un article récent. Les dirigeants de la zone euro, accuse-t-il, ne saisissent ni l'ampleur ni la nature de la crise, ils jouent de manière insouciante pour leurs galeries nationales respectives et vouent les malfaisants au pilori, alors que les mauvais prêteurs sont tout aussi coupables que les mauvais emprunteurs.

Aujourd'hui, ajoute-t-il, deux nouveaux éléments sont apparus : tout d'abord, l'opinion allemande est en train de se retourner contre sa banque centrale ; en second lieu, certains politiciens, parmi lesquels Mark Rutte, le premier ministre néerlandais, évoquent la possibilité d'une sortie forcée.

Pourtant, le point central de l'union monétaire était son irrévocabilité, dont dépendaient ses avantages supposés. Toute évocation d'une sortie réintroduit le risque monétaire.

Désormais, les investisseurs sont confrontés aux risques financiers, aux risques de dette souveraine et... aux risques de sortie. Cela entraînera, entre autres conséquences, un désengagement massif vis-à-vis des dettes souveraines et bancaires, et même la dislocation du marché des capitaux en composants nationaux.

Cependant, une fois le tabou levé, la possibilité d'une sortie doit être examinée. Est-elle possible, ou même souhaitable ?

LA GRÈCE DEVRAIT À LA FOIS FAIRE DÉFAUT ET SORTIR

Toute discussion à ce sujet doit commencer par la Grèce. Nouriel Roubini (Stern School, université de New York) soutient que la Grèce devrait à la fois faire défaut et sortir.

Je n'ai aucune difficulté à être d'accord avec la première proposition. Rares sont ceux qui croient encore qu'un énorme allégement de la dette publique du pays pourra être évité. La question est de savoir quand.

Cela signifierait-il pour autant une sortie forcée de la zone euro ? Non. C'est ce que montrent Willem Buiter et Ebrahim Rahbari de Citi dans un autre article. La sortie interviendrait en effet si rien n'était fait par le reste de la zone euro, y compris la Banque centrale européenne (BCE), pour recapitaliser et maintenir la liquidité des banques grecques. Les partenaires de la Grèce peuvent éviter une telle issue.

Mais la Grèce devrait-elle, dans son propre intérêt, chercher à sortir de la zone ?

Là, les économistes sont en désaccord. M. Buiter pense qu'une dévaluation de la monnaie serait inutile, car elle serait aussitôt érodée par l'inflation.

M. Roubini, en revanche, l'estime indispensable. Je suis de son avis. La Grèce souffre à la fois d'un énorme déficit des comptes courants et d'une économie en berne. Une importante dépréciation est nécessaire. Il est beaucoup plus facile de la réaliser via une dépréciation de la monnaie que par la déflation des coûts.

C'est toutefois extrêmement difficile à mettre en oeuvre.

Du point de vue juridique, cela exigerait que le pays quitte l'Union européenne (UE). Celle-ci prendra-t-elle ensuite la peine de réintégrer le mouton égaré en son sein ? Peu probable. Par conséquent, le pays serait sans doute également exclu du marché unique.

De plus, il lui serait impossible de sortir de façon rapide et indolore. Dès que la nouvelle se répandrait, on assisterait à un désengagement massif à l'égard de toutes ses dettes.

INSTAURER DES CONTRÔLES DE CAPITAUX

Le gouvernement serait contraint de limiter les retraits dans les banques, voire de les fermer. Il devrait également instaurer des contrôles de capitaux, en totale infraction avec les obligations du traité.

Il pourrait relibeller les dettes contractées nationalement, mais il lui serait impossible de faire de même avec les dettes contractées à l'étranger.

De nombreuses entreprises feraient alors faillite. Un rapport d'UBS estime que le coût économique total serait de 40 % à 50 % du produit intérieur brut (PIB) la première année.

La contagion serait par ailleurs inévitable.

On tenterait sans doute d'établir un pare-feu entre le pays sortant et les autres pays vulnérables de la zone. Mais ce dispositif serait poussé à ses extrêmes limites de résistance et finirait par voler en éclats.

Une bonne partie de la dette grecque est détenue à l'étranger. De plus, le risque monétaire deviendrait encore plus réel pour les autres pays vulnérables, jusqu'à l'Italie et l'Espagne.

INTERCONNEXIONS BANCAIRES MONDIALES EFFRAYANTES

Dans ces pays, ni les gouvernements ni les entreprises ne pourraient vendre facilement leurs dettes. Les banques subiraient des désengagements massifs. La BCE serait contrainte de prêter sans limite. Les interconnexions bancaires mondiales apparaîtraient alors effrayantes. Selon la Banque des règlements internationaux, les banques américaines à elles seules sont exposées à hauteur de 478 milliards d'euros en Grèce, Irlande, Italie, Portugal et Espagne.

La sortie, même d'un petit pays faible, a donc de quoi faire peur.

Qu'en serait-il de la sortie d'un grand pays comme l'Allemagne ?

Dans ce cas-là aussi se poseraient des problèmes juridiques, même si l'Allemagne peut sans doute obtenir une modification du traité en sa faveur. Là encore, on assisterait à un désengagement massif, mais cette fois en direction de l'Allemagne.

Une sortie de Berlin conduirait probablement à la désintégration de la zone. Dans le même temps, le pays subirait un violent choc en retour du fait que ses banques essuieraient des pertes sur la valeur de leurs actifs extérieurs et que ses exportateurs subiraient une baisse massive de compétitivité.

L'analyse d'UBS estime qu'un pays fort tel que l'Allemagne pourrait enregistrer la première année une perte de 20 % à 25 % de son PIB.

En outre, une sortie de l'euro (et donc, dans le cadre de la législation actuelle, de l'UE elle-même) du pays qui est au coeur de l'Union européenne menacerait non seulement le marché unique, mais encore l'ensemble du tissu coopératif de l'Europe d'après-guerre.

La zone euro ne peut rester en l'état, elle ne peut défaire ce qu'elle a fait, mais elle est traumatisée à l'idée d'aller de l'avant.

Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est une expansion économique agressive au centre de la zone, notamment grâce à un assouplissement immédiat de la politique monétaire de la BCE, accompagnée d'un solide soutien aux pays confrontés à l'illiquidité de leurs dettes et, dans certains cas, d'allégements importants de la dette.

A plus long terme, le minimum requis est un niveau bien plus grand de solidarité et de discipline budgétaires, et un système bancaire européen unique, avec des niveaux de capitaux beaucoup plus élevés.

Est-ce faisable ? Je ne sais pas. Mais ce n'est pas parce que la zone euro se trouve sur le gril qu'elle doit sauter dans les flammes.

 

Cette chronique a été publiée par le quotidient Le Monde en partenariat exclusif avec le "Financial Times" © "FT". Traduit de l'anglais par Gilles Berton.

 

 

Martin Wolf est éditorialiste économique

 

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 19:55

Raoul : Quelle est, selon vous, la place de la finance "souterraine" dans le système financier global ?

Marc Roche : Bonjour, la place de ce que j'appelle le "capitalisme hors la loi", c'est-à-dire non réglementé, est désormais supérieur au poids de la sphère financière régulée et transparente. La crise des crédits à risque subprimes de 2008-2009 a accentué le poids de cette économie souterraine, puisque ses acteurs ont pu compensé leurs pertes et gardé leur profit grâce au recours à cette finance parallèle, légale, mais profondément immorale : conflits d'intérêts, évasion fiscale, risques systémiques, impunité et âpreté aux gains.

Léon  : Quels mécanismes lient finance de l'ombre et crise ?

Marc Roche : Le recours aux paradis fiscaux, aux hors-bilans, aux sociétés off shore, à l'optimisation fiscale, aux liens étroits tissés avec les politiques ont contribué à la crise de 2008-2009 comme à celle de la dette souveraine de nos jours. A titre d'exemple, la quasi-totalité des produits financiers toxiques qui ont failli emporté les banques était immatriculée dans des paradis fiscaux.

Philippe J : Les autorités ferment-elles sciemment les yeux sur la pratique du "shadow banking" ?

Marc Roche : Déjà qu'est-ce que le "shadow banking" ? Il s'agit de la finance parallèle, de l'ombre comme son nom l'indique, qui est légale mais profondément immorale et qui est basée sur un contournement des règles, voire sur une absence de prêt. Dans cette mesure, les autorités ont non seulement fermé les yeux, mais ont participé aux activités du "shadow banking". L'exemple le plus patent est l'absence de réglementation des paradis fiscaux malgré les engagements en ce sens du G20, à Londres, en 2009. En effet, chaque Etat protège cette place off shore. Les Etats-Unis ont le Delawere, où est immatriculée la quasi-totalité des entreprises américaines pour payer le moins d'impôts et se soustraire aux impératifs de sécurité des employés.

Dans le même ordre d'idées, la Grande-Bretagne utilise les îles anglo-normandes et les îles Caïmans comme rabatteurs de fonds pas toujours propres au bénéfice de la City. L'Italie a Monaco ; la France et l'Espagne ont l'Andorre ; la Belgique a le Luxembourg ; l'Inde, l'île Maurice ; la Chine, Hongkong ; et ainsi de suite, pour une suite sans fin.

Chablis : A-t-on une idée des montants engagés dans la finance de l'ombre ?

Marc Roche : Non. Tout ce que la Banque mondiale affirme via des estimations est que le "shadow banking" est désormais plus important que la sphère financière réglementée (banque de détail, marchés d'actions et de devises, fusions-acquisitions…).

Sylvia : Ces traders et banquiers de l'ombre sont-ils poursuivis par la justice ?

Marc Roche : Je suis un libéral convaincu que le capitalisme est une bonne chose, c'est le seul système qui crée de la richesse. J'ai partagé ma vie professionnelle entre la City et Wall Street, mais ce qui me choque le plus dans ce que j'ai découvert dans les coulisses du capitalisme de l'ombre, c'est l'impunité des banquiers. Aucun banquier, même dans les cas de fraudes avérées, n'a été à ce jour inquiété, jugé et condamné. Ceux dont la mégalomanie, la cupidité et l'ego surdimensionné ainsi que l'aveuglement ont provoqué l'effondrement de leur banque, nécessitant un sauvetage par le contribuable, ont tous retrouvé du travail dans la finance, ont conservé leur retraite et parachutes dorés, et même leur titre nobiliaire dans le cas du Royaume-Uni.

La comparaison peut paraître facile, mais dans le pays où je vis depuis vingt-six ans, l'Angleterre, un gamin qui vole une bouteille d'eau pendant les émeutes de cet été écope une peine de prison ferme de six mois en justice expéditive. C'est choquant.

Dag : Pensez-vous qu'on pourrait changer le système financier tel qu'il est fait aujourd'hui ?

Marc Roche : Restons optimismes. Comme le G20 est incapable de prendre une décision, vu les intérêts divergents entre ses membres, l'espoir réside dans l'Union européenne. Si les Britanniques sont déterminés à protéger la City, Français, Allemands et Scandinaves sont déterminés à éviter une répétition de la tourmente financière de 2008-2009. Cette fois-ci, il n'y a plus d'argent dans les caisses pour aider les banques.

Seule la Commission européenne peut mettre en place une réglementation communautaire pour protéger le contribuable et forcer les banquiers à rentrer dans leur rang. Mais il s'agit d'un travail de longue haleine, car le puissant lobby bancaire n'a pas son pareil pour émasculer toute tentative de réglementation.

Lucas : La plus grande part de la richesse est devenue une simple image virtuelle. Pensez-vous qu'il faille trouver une alternative rapidement à ce système financier pour sauver le système ?

Marc Roche : La crise souveraine qui frappe les pays de la zone euro souligne l'urgence d'une nouvelle réglementation. Les banquiers, autistes, sont incapables de s'autoréglémenter. L'une des pistes à explorer est paradoxalement au Royaume-Uni, où la commission Vickers a annoncé, le 15 septembre 2011, un plan de réforme bancaire révolutionnaire. Il s'agit de "sanctuariser" les activités de dépôts des mastodontes bancaires qui bénéficient de la garantie de l'Etat et qui seront sauver en cas de pépin. En revanche, les activités spéculatives seront laissées à elles-mêmes. Une telle réforme permet de répondre en partie au défi posé par l'existence de banques universelles plus puissantes que jamais qui offrent toute la palette des services financiers. Le gros problème aujourd'hui est la taille des banques, trop grosses pour faire faillite ("too big, to fail"). Le problème est que les propositions Vickers n'entreront pas en vigueur avant 2015, voire 2019.

Gauthier : Avez-vous de l'espoir vis-à-vis des différentes tentatives (notamment de la Commission européenne) pour ramener les transactions de gré à gré vers des marchés transparents ?

Marc Roche : L'initiative est louable. Reste que la complexité de cette transaction liée aux progrès technologiques complique la tâche de réglementation. Les régulateurs sont toujours en retard d'une guerre face à une industrie bancaire très mobile, très innovante, très performante. Par ailleurs, les régulateurs n'attirent pas les meilleurs éléments, qui préfèrent rejoindre la haute finance. Le chantier est donc énorme, mais toute tentative de la Commission européenne est bienvenue. Le problème est aussi que, face au rouleau compresseur des banques, il n'existe pas de vrais contre-pouvoirs. La classe politique est tétanisée, voire parfois complice, les ONG, les mouvements associatifs, les églises ou les syndicats apparaissent désarmés.

Baptiste : Ne doit-on pas constater l'impuissance du politique face à l'économique ?

Marc Roche : En effet, le pouvoir politique paraît à première vue impuissant face à l'économie. Et pour cause, les milieux d'affaires ont littéralement fagocité dans de nombreux pays la classe politique. Que font les politiciens de gauche quand ils quittent le pouvoir ? Beaucoup rejoignent la banque : Tony Blair chez JP Morgan, Peter Mendelson chez Lazard, Romano Prodi chez Goldman Sachs et Gerard Schroeder dans la nébuleuse énergético-financière Gazprom.

Si aux Etats-Unis, l'entrisme des financiers dans le monde politique est chose courante (le "Government Sachs" sous l'administration Bush), le phénomène a gagné l'Europe. Goldman Sachs est à la pointe de ce réseau politique, puisqu'elle a compté parmi ses conseillers et banquiers d'ex-commissaires européens ou d'anciens directeurs du Trésor. A commencer par Mario Draghi, le futur président de la Banque centrale européenne, qui a fait partie de la hiérarchie de la banque d'affaires entre 2002 et 2005. Son rôle dans le maquillage des comptes grecs, qui a joué un grand rôle dans la crise actuelle de l'euro, est controversé.

Lola : Que pensez-vous des idées d'Arnaud Montebourg de "mise sous tutelle des banques par nationalisation-sanction" ? Cela pourrait-il empêcher de telles pratiques ?

Marc Roche : La nationalisation n'est qu'une solution en cas de faillite bancaire, comme ce fut le cas au Royaume-Uni, en 2008-2009. Des banques nationalisées se sont également adonnées au crédit subprime sans y connaître grand-chose. C'est par exemple le cas des banques régionales allemandes. La solution n'est pas de nationaliser-sanctionner, mais de réglementer étroitement le système bancaire.

Matthieu : Existe-t-il encore des pays épargnés par cette "dictature des banques et des marchés" ?

Marc Roche : A l'heure de la mondialisation, peu de pays échappent à la dictature des marchés. Ceux qui s'en sortent le mieux sont les pays basés sur une industrie et une agriculture fortes, moins dépendantes du secteur financier. Dans cette optique, les pays scandinaves, les Pays-Bas, la France, l'Allemagne sont moins touchés par la bourrasque. Mais ces pays disposent également de banques trop puissantes. Le secteur bancaire français est ainsi dominé par trois mastodontes universels mêlant banques de détails, crédits spéculatifs et gestion de fortunes : BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole. C'est un cartel.

Patrick : Vous êtes un capitaliste convaincu qui voudrait que la moralité soit prise en compte. N'est-ce pas utopique ?

Marc Roche : Aucun système ne peut remplacer le capitalisme, à condition qu'il soit réglementé. Par ailleurs, il faut mettre fin à l'optimisation fiscale qui prive les Etats de recettes. Le système fiscal doit être revu de fond en comble pour que le fardeau passe de la classe moyenne aux classes supérieures. Les riches ne payent pas suffisamment d'impôts et quand on les menace d'augmenter la taxation, ils se réfugient souvent ailleurs. Ce chantage à la délocalisation des grosses fortunes est indécent. Des pays comme la Suisse, la Belgique ou le Royaume-Uni, qui sont un havre de paix pour les financiers et entrepreneurs souhaitant payer le moins d'impôts possible, doivent supprimer ces attraits dans le cadre d'une harmonisation fiscale européenne.

L'utilisation de la fiscalité, juste et équitable, n'a rien de révolutionnaire. Le capitalisme régulier que nous avons connu entre 1945 et 1980 a fait ses preuves. C'est la déréglementation poursuivie par la gauche comme par la droite qui a déréglé le système. Seule une reréglementation des circuits financiers et une fiscalité plus juste, permettront de sortir de l'ornière.

Guest : En tant que contribuable, simple citoyen, consommateur lambda, y a-t-il des moyens de contrer ce capitalisme financier souterrain ? Nous en subissons les conséquences mais avons-nous un poids face à cela ?

Marc Roche : En tant qu'individu la réponse est négative. Ce n'est que dans un cadre collectif que l'on peut changer le système. Cela demande un engagement civique, faire pression sur les politiques, et dans ce contexte, les mouvements associatifs, les églises, les syndicats, les ONG peuvent jouer un rôle moteur. Ils l'ont fait pour faire tomber le régime de l'apartheid en Afrique du Sud, par exemple, mais le réveil est urgent vu l'enjeu.

Julien : Etes-vous en faveur d'une taxe sur les flux financiers (type taxe Tobin) ?

Marc Roche : Absolument, c'est une nécessité. Cela permettra à la fois de regarnir les caisses des Etats, de diminuer l'impact des politiques d'austérité et de limiter la cupidité des professionnels de la finance. C'est gagnant-gagnant.

.../...

Voir la suite de ces entretiens : http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/09/27/finance-de-l-ombre-les-autorites-ont-ferme-les-yeux_1578592_3234.html

 

Marc Roche est correspondant du "Monde" à Londres et auteur du livre "Le Capitalisme hors la loi" (Ed. Albin Michel)

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 12:17

Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a laissé entendre qu'il n'accepterait pas l'offre présentée par le Quartette pour la paix au Proche-Orient pour la relance des pourparlers avec israélo-palestiniens. Le dirigeant palestinien a prévenu qu'il rejetterait toute offre qui ne prendrait pas en compte les conditions posées par les Palestiniens à la reprise des négociations avec l'Etat hébreu.
La veille au siège de l'ONU à New York, le dirigeant palestinien, bravant l'opposition d'Israël et des Etats-Unis, avait demandé la reconnaissance pleine et entière d'un Etat palestinien aux Nations unies. Sur le chemin du retour vers la Cisjordanie, Mahmoud Abbas a déclaré samedi aux journalistes qui l'accompagnaient qu'il étudiait encore la proposition détaillée des médiateurs internationaux du Quartette (Etats-Unis, Russie, Union européenne, Nations unies).
Mais, a-t-il dit, " nous ne traiterons aucune initiative " qui n'exigerait pas la suspension des constructions dans les implantations juives ou des négociations sur la base des frontières d'avant la guerre des Six jours de 1967. Or la déclaration du Quartette ne comporte pas ces exigences (cf. Quartet statement sets out timetable for resumption of credible negotiations ).

 

 

Par ERASME - Publié dans : Palestine et Processus de Paix au Proche Orient
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