Démocratie & Souveraineté en mouvement et en débat

Vendredi 11 novembre 2011 5 11 /11 /Nov /2011 00:32

Ce devait être leur jour de gloire, tout au moins une première forme

de reconnaissance, ce ne sera qu'une «humiliation de plus». Voulant participer au dépôt de gerbe du 11 Novembre à l'Arc de triomphe, quelque 300 harkis sont restés hier suspendus entre deux rives, parqués entre deux cordons de CRS sur le pont d'Iéna, hésitant un moment à brûler le drapeau français et entonnant la Marseillaise quand l'ordre vint enfin de les laisser passer.

Une première. Ils s'étaient rassemblés tôt dans la matinée au pied de la tour Eiffel. Une dizaine de cars venus de toute la France déversent des hommes âgés, bardés de médailles et porteurs de l'étendard français, une poignée de femmes et quelques jeunes décidés à reprendre le flambeau de la mémoire harki. L'itinéraire communiqué à la préfecture de police doit les mener vers Matignon, où leurs représentants veulent tenter de rencontrer Lionel Jospin ou l'un de ses conseillers pour évoquer, une fois encore, les difficultés d'intégration de cette communauté (environ 150000 personnes). Parallèlement, les harkis sont pour la première fois invités à déposer une gerbe sur la tombe du soldat inconnu. Pour célébrer l'événement, les manifestants décident de rallier la place de l'Etoile avant d'entamer leur procession protestataire. Aussitôt leur décision connue, d'impressionnantes forces de sécurité sont déployées pour leur barrer l'accès à la rive droite de la Seine. Seule une délégation est acceptée aux cérémonies du 11 Novembre, alors que tous veulent assister à ce «moment historique pour les harkis». Mené par Boussad Azni, coordinateur du Comité national de liaison harki, le cortège prend néanmoins la direction du Trocadéro, pensant que le bon sens des autorités françaises prendra le pas sur les craintes de débordements.

Peine perdue, les médailles et la Marseillaise n'ont pas valeur de sésame. Au bout d'une heure de face-à-face, les harkis, déçus et exprimant leur humiliation à quelques CRS suffisamment âgés pour se rappeler leur rôle pendant la guerre d'Algérie, décident d'annuler le dépôt de gerbe, de rebrousser chemin et de reprendre leur itinéraire initial. Trop tard, un nouveau cordon de CRS s'est déployé de l'autre côté du pont d'Iéna et les matraques sortent de leurs étuis. Quelques jeunes décident de passer devant les anciens et il faut toute la diplomatie de ces derniers, sur le mode «on n'est pas là pour refaire la guerre», pour stopper les débuts d'échauffourées. Les jeunes crient: «Les médailles et les drapeaux à la flotte». D'autres allument un feu avec les pancartes et envisagent d'y jeter les drapeaux en guise de protestation. Là encore, ce sont les anciens combattants qui calment le jeu en invoquant l'image de la communauté. Mise en garde. Pendant une heure, dans un vent glacial, les harkis oscillent entre désir d'en découdre et volonté de ne pas se mettre à dos l'opinion publique française. Vers midi, l'ordre est enfin donné de les laisser quitter les lieux. Officiellement les CRS attendaient la fin des cérémonies sur la rive droite pour les laisser aborder la rive gauche. Les harkis, très amers, jurent que l'affaire ne s'arrêtera pas là: une télécopie émanant d'une association rivale a mis en garde les autorités, signalant qu'«un groupe d'activistes (") entend troubler les cérémonies du 11 Novembre». Leur rendez-vous avec l'histoire nationale a été gâché, ils entendent prendre leur revanche devant la justice.

 

Source : http://www.liberation.fr/societe/0101299907-des-pelotons-de-crs-contre-le-depot-de-gerbe-des-harkis-a-paris-la-marche-de-300-harkis-a-ete-bloquee

 

 

Par ERASME - Publié dans : Démocratie & Souveraineté en mouvement et en débat
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Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 17:42

Alain Joxe, sociologue et chercheur en géopolitique, rebondit sur L'Empire de la valeur, le nouveau livre d'André Orléan, en rappelant  l'histoire de l'esclavage pour dette condamné par Solon et Aristote, parce qu'il s'agissait, précisément, d'une atteinte fondamentale à la démocratie.

«La seule liberté réelle qui restera toujours au peuple grec

c'est de savoir bien  précisément comment il est tenu esclave.»

Yannis Makriyannis, Mémoires.

 

André Orléan a tout a fait raison de soumettre l'analyse de la crise financière, dans le cas grec, à l'analyse politique, ce qui maintient «le peuple» au moment souverain  de la causalité politique. La crise, est immédiatement  politique, même si la faillite est économique et même si les acteurs du spectacle, des classes en conflit, sont sociaux et transnationaux. Ceux qui préfèreraient une hiérarchie de causalités   allant des causes matérielles aux conséquences logicielles peuvent lire les trois classes d'évènements dans un autre ordre. On pourrait donc commencer, comme d'habitude, par l'économie, avec Marx et les Patronats adorateurs du Marché, puis la sociologie. Enfin la politique où les politiciens s'agitent frénétiquement sous l'œil serein des économistes, seuls calculateurs réels.

Mais il est clair que la gestion purement financière de l'économie, qu'Aristote distingue déjà de l'œconomie, en l'intitulant l'«art chrêmatistique», mène à l'entropie politique. Les peuples devront donc bien fonder une résistance par une contre-attaque, améliorant, au niveau du logiciel politique, la compétence sociale et locale de l'Union. Ils devront considérer l'hégémonie actuelle du logiciel  global financier et la statue du commandeur de l'euro comme une illusion d'optique, construite politiquement, sur la négation de la convivialité et de la vie sociale des habitants du lieu – et en général des lieux : la négation donc de la démocratie, (en grec : la souveraineté des circonscriptions électorales de cohabitants (dèmes).

D'où l'importance réelle du sursaut politique c'est à dire de la démocratie, la renaissance par le soulèvement (stasis) de la prééminence des circonscriptions populaires locales : celle-ci ressurgit comme facteur autonome, elle remonte à la tête du concret local, parce que la Finance, ayant traité le peuple,  techniquement, comme un simple facteur de profit local en baisse, doit s'attendre à payer le prix de cette malversation.

Bien sûr il y a un calendrier, des échéances techniques signées. Les auteurs du plan de refinancement de la Grèce, indignés du recours au référendum improvisé par le premier ministre du Pasok (le parti socialiste grec), sont convaincus qu'ils ont le droit de suspendre sans délai les flux financiers qui doivent payer les fonctionnaires grecs. Cette menace ne peut rallier que les fonctionnaires. Mais mettre ce genre de menace «légale» à exécution c'est prendre le risque ridicule de déclencher une guerre civile pour des sommes ridicules par rapport à celles qui devraient être décaissée si l'ensemble du système politique euroméditerranéen était mis en faillite par les experts comptables, européens, finalement au service des banques plutôt que des Etats.

Le cas grec est un prototype ou même plus, un champ d'expérimentation pour la préparation de la répression sociale en Europe. Le tout dernier rebondissement de la saga financière globale semble provisoirement se concentrer sur le système bancaire de l'Union européenne et sur la dette grecque, qui mènerait le système bancaire européen, et donc sino-américain, à la catastrophe si on ne parvient pas à obliger les couches pauvres de la population de Grèce à tomber dans la disette absolue.

Les Chinois prudents ne décident trop rien : il serait imprudent qu'ils parussent  manipulables par une petite erreur de corruption locale, et les manœuvres maladroites de quelque experts, dans le système monétaire confédéral européen dominé par la fédération industrielle des länder allemands.

Les techniques boursières – et les lois – ont permis en effet (en Chine également) de définir certains gisements de profit comme « purement chrêmatistiques » en utilisant ici le concept créé par Aristote qui  distingue la spéculation de l'œconomie. οἶκο-νομία (oiko-nomia) signifie en grec: normes de gestion de la maisonnée ;  la chrêmatistique  (κρεμτιστικε τεχνε) signifie «l'art de faire du profit en économie monétaire par le prêt à intérêt»). Ces  gisements «artificiels» de profits ne sont plus situés aujourd'hui dans l'espace-temps économique et logistique réel, mais dans l'espace virtuel et le temps rapide de la communication électronique. Un temps de type « militaire », avec menace, prise de risque, décisions héroïques. Batailles avec « paiement comptant ». Mais sans feu ni lieu. Pour autant  – contrairement aux maffias anciennes, corses, siciliennes ou napolitaines – ces réseaux prédateurs ne sont plus au service des tribus, des villages, de la vieille mère et des cousins pauvres, mais au service de l'accumulation et la spéculation financière elle même, considérée comme l'instrument du profit final. Réservés aux noblesses rentières ploutocratiques. Les armateurs grecs et les spéculateurs ont été mis à l'abri des sursauts de l'Etat grec grâce aux déguisements que les financiers américains ont consenti, pendant longtemps, au statut de la dette publique.  

Exiger des grecs la «solution comptable» qui leur est imposée ne serait possible que si le peuple grec acceptait de tomber dans la misère pendant un génération, et cette acceptation n'est possible que par une décision politique démocratique ou par une répression sauvage. Entre les deux, l'Union Européenne qui n'est pas un état fédéral manque d'options. L'Eglise orthodoxe grecque, non imposable, qui a tout son bien en immeubles et terrains, est à la veille d'un rebond socio-politique comparable à celui qu'avait connu l'islam wahabite et la mode du voile, à Sarajevo pendant le siège, dans le quartier de l'ambassade saoudienne.

Papandréou acculé dans une contradiction sans issue, décide brusquement de proposer un référendum. C'est légitime, car les obligations financières du plan  de redressement exigent la mise sous tutelle ou sous curatelle d'un état souverain. Drôle d'affaire. La commission de surveillance de l'Union Européenne s'imagine déjà jouant le Résident Général d'un nouveau système d'asservissement ; une mise en esclavage pour dette du peuple grec.

Comme le montre Aristote (au IVe siècle avant J.-C.) dans La Politique (I,8-I,9 ; II,20), l'extrémisme de la gestion « chrêmatistique » de la richesse a été pressenti dès l'antiquité, quand la monnaie est considérée non plus comme moyen d'échange, mais comme outil de mesure de l'usure, l'enrichissement  devient en soi illimité. Une dette infinie suppose alors un soumission totale : l'esclavage. Mais c'est bien, aujourd'hui, la globalisation réelle de « l'œconomie »  en même temps que la révolution électronique qui permet la création de ces dettes opaques, les produits obligataires complexes, qui rendent la chrêmatistique capable d'aller jusqu'à l'extrême de sa définition, en tant que prédation infinie de la richesse, ne pouvant être modérée que par la force de la loi, en démocratie.

C'est en effet l'interdiction de la réduction en esclavage des citoyens pour dettes, qui avait fait l'objet d'une loi promulguée par Solon (entre 595 et 575 avant JC) et qui est l'origine de la démocratie en occident. Ce  fut également une coutume juive énoncée dans le Lévitique, l'année jubilaire: tous les cinquante ans, l'abolition, de toutes les dettes esclavisantes  pour éviter l'explosion sociale. Le concept d'éco-nomie exigeait qu'on puisse considérer l'accumulation des dettes des pauvres comme la preuve d'une mauvaise gestion de la cité.

La fin des régulations  souveraines de l'économie des cités ou des Etats, fruit de la globalisation des marchés financiers, ne permet plus de déceler et de contrôler localement l'origine complexe globale  de la croissance des inégalités et des endettements. Nous sommes donc en vue d'un retour pur et simple à l'annulation des dettes par la loi, ou d'une construction prochaine de la démocratie fédérale européenne, sociale et partiellement protectionniste, ou d'un néolibéralisme beaucoup plus repressif, en dépit des révolutions démocratiques méditerranéennes.

C'est ce que n'arrivent pas à décider les institutions de l'Union européenne  et en particulier du système monétaire. Mais ce n'est certainement pas en gagnant quelques semaines que les experts comptable de l'euro-Europe vont éviter que la question grecque soit transformée en question politique paneuropéenne. Il faut s'attendre à d'autres rebondissements, qui demanderont de l'imagination aux gauches, en espoir d'alternance.


« Il existe un  certain art naturel d'acquérir pour les chefs de famille et pour les chefs politiques (c'est à dire limité) ARISTOTE. Politique, I, 8 ,30-35...  Mais il existe un autre genre de l'art  d'acquérir qui est spécialement appelé, et appelé à bon droit, « art chrêmatistique ». C'est à ce mode d'acquisition qu'est due l'opinion qu'il n'est aucune limite à la richesse et à la propriété. Beaucoup croient, en raison de son affinité avec l'art naturel  d'acquérir,  que les deux ne font qu'un... Seulement l'un est naturel et l'autre n'est pas naturel Politique I, 9 - 1257 a, p. 55... (Depuis l'invention de la monnaie) .... il y a deux formes de finance : c'est bien  de la même chose possédée, la monnaie, qu'il y a usage  mais pas de la même manière . La forme domestique de la chrêmatistique  (la trésorerie courante de la maison)  a en vue une fin autre que l'accumulation de l'argent, tandis que la seconde forme a pour fin l'accumulation elle-même.Ce qu'on déteste avec le plus de raison  c'est la pratique du prêt à intérêt parce que le gain qu'on en retire provient de la monnaie elle-même. » Aristote op cit. II 20-25

 

Source : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/051111/le-peuple-grec-accule-lesclavage-pour-dette-ou- 

 

Voir également sur ce blog :

 * "Considérations sur le gouvernement représentatif", de John Stuart Mill : une certaine idée de la démocratie (Critique de Roger-Pol Droit - Le Monde) "Considérations sur le gouvernement représentatif", de John Stuart Mill : une certaine idée de la démocratie (Critique de Roger-Pol Droit - Le Monde)

 * Money is Politics. A renewed EMS as safety net for the countries of the eurozone, by Erik Holm (europesworld.org)

 * Que sont devenus ces valeurs "universelles" et ces principes démocratiques que les "occidentaux" se sont si souvent honorés d'avoir fait émerger ? - nouvelle édition -

 * Grèce : La démocratie de nouveau dans la place, par Costas Douzinas (The Guardian)

 * De "La condition humaine" selon André Malraux !

 * Près d’un quart des Européens menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale (Boursorama) - nouvelle édition -

 * Policy paper by Daniel Debomy on the European Citizens and the EU in the Crisis (Notre Europe)

 * Crise : quel avenir pour la jeunesse ? (Propos recueillis par Jacques Monin, Piotr Smolar et Perrine Tarneaud - Le Monde)

 * Le regard de Jean-Paul Delevoye sur la société française

 * Les banques sous pression citoyenne : L’heure de rendre des comptes (rapport des Amis de la Terre – ATTAC - octobre 2011) )

 * A qui profite la crise de la dette européenne ? (Interview de Marc Fiorentino - TF1)

 * De la caporalisation de ce qui tient lieu de pensée stratégique aux élites européennes à la provincialisation du continent européen tout entier

 * « Avec la transparence, la démocratie avance » (7 propositions de Transparence International France pour la présidentielle de 2012)

 * A quoi rêve la jeunesse mondiale ?, par Benoît Vitkine (Le Monde)

 * Dignité ! Pourquoi te malmène-t-on autant dans nos démocraties libérales ?

 * Qui sont ces individus qui ne reconnaissent pas aux dirigeants politiques la possibilité de mettre en oeuvre des dispositions fondamentales de la Constitution de leur pays ?

 * Du décalogue !

 *  Dix stratégies de manipulation", de Noam Chomsky

 * Tunisie, Hongrie : l’honneur perdu des socialistes européens, par Jean Quatremer (Coulisses de l'Europe)

 * De la nécessité de repenser la gouvernance publique de la République française !

 * La démocratie parlementaire à l'allemande : une voie politique performante pour l'Europe

 

 * Des Orients du Levant aux Occidents du Couchant ... Rêvons !








Par ERASME - Publié dans : Démocratie & Souveraineté en mouvement et en débat
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Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 15:11

Dans la catégorie "méconnus célèbres", John Stuart Mill (1806-1873) occupe en France une place de choix. Bien qu'il figure dans la liste officielle des auteurs du baccalauréat, mieux vaut ne pas imaginer ce que pourrait donner une interro écrite dans le grand public, même cultivé. Si l'on connaît son nom, si on l'associe à l'utilitarisme, à l'économie politique ou à l'émancipation des femmes, le fait est qu'on le lit assez peu. Pire : on ignore trop souvent l'ampleur et la puissance de son oeuvre.
Pourtant, dans le monde anglophone, sa culture et son intelligence, hors norme toutes deux, ont marqué la seconde moitié du XIXe siècle, et conservent toujours une forte influence. En témoignent les nombreuses études qui lui sont consacrées et la récente réédition, en 33 volumes, du texte anglais de ses Œuvres complètes (1). Le contraste est net avec le versant francophone : peu d'ouvrages disponibles, un penseur aux traits vagues, gris, estompés.

En réalité, pourtant, John Stuart Mill est une figure très étonnante. Avant même sa naissance, les rouages de la philosophie s'emparèrent de son destin :
James Mill, son père, Jeremy Bentham, son parrain, et David Ricardo se sont ligués pour faire de cet enfant un génie, fruit de l'éducation inspirée par leurs doctrines.
Le régime qu'il endure est inhumain : apprendre le grec ancien à 3 ans, le latin à 8, ingurgiter des bibliothèques classiques au lieu de jouer... Mais ce bambin a de la ressource : il devient, effectivement, un des êtres humains les plus instruits, doublé d'un des esprits les mieux organisés que le monde ait jamais portés. Hormis une bonne dépression, à 20 ans, liée à ces excès de savoir, il survécut brillamment, et fut assez heureux, à ce qu'il semble, en particulier après son mariage, en 1851, avec
Harriet Taylor, dont la présence à ses côtés illumina son existence.
Ayant pris conscience assez jeune que les sentiments avaient été fâcheusement écartés de son parcours, il parvint à recentrer la trajectoire, et se lia avec Coleridge et plusieurs romantiques. La cohérence et la diversité de sa réflexion firent de lui le penseur sans doute le plus influent du Royaume-Uni des années 1850-1870. Pas un domaine du savoir ne lui demeura étranger : John Stuart Mill a marqué de son empreinte l'histoire de la logique, de la philosophie des sciences, de l'économie politique, de l'éthique, de la critique religieuse - entre autres. Car il ne fut pas seulement homme d'études et d'analyses : il intervint dans de nombreux journaux, exerça une réelle influence sur l'opinion, et fut également, au Parlement britannique, un acteur politique notable.

Participation et compétence

C'est au faîte de sa maturité qu'il publie, en 1861, ces Considérations sur le gouvernement représentatif, dont
Patrick Savidan a eu la bonne idée d'entreprendre une nouvelle traduction française, permettant de mieux saisir la modernité du texte et sa relation avec nos préoccupations actuelles (une précédente traduction, par Charles Dupont-White, n'était plus disponible depuis... 1877).
Si la réflexion de
Stuart Mill s'inscrit dans le droit-fil d'une méditation classique et intemporelle que poursuit la philosophie politique sur "la meilleure forme de gouvernement", elle est aussi, et surtout, directement axée sur des problèmes fondamentaux de la démocratie moderne.
En premier lieu : comment articuler la plus large participation populaire - fondement même de toute démocratie - et la compétence, qui n'a jamais été la chose du monde la mieux partagée, mais se trouve de plus en plus exigée par la complexité du monde ? Voilà un problème dont nous ne sommes pas sortis. Au contraire, tout indique que nous y sommes empêtrés. N'est-ce pas cette insoluble question qui ressurgit dans les divers dilemmes opposant, d'un côté, autogestion, démocratie participative, initiatives citoyennes et, d'autre part, technocratie, modélisations savantes et expertises de toutes sortes ?

On trouvera, dans les Considérations... de Stuart Mill bien des propositions pratiques qu'il ne serait pas malvenu, un siècle et demi plus tard, d'appliquer avec rigueur. Il suggère, par exemple, que toute l'organisation et les frais des campagnes électorales soient "des dépenses très limitées et faibles", et restent à la charge du public. Il préconise que le recrutement des agents de la fonction publique se fasse uniquement par concours. Plus que tout, il souhaite que l'on évite de confondre participation et compétence. "Que chacun doive pouvoir se faire entendre, écrit Stuart Mill, ne signifie pas du tout que toutes les voix se valent." N'est-ce pas une formule à garder en tête par temps de "blogmania" ?

Toutefois, plus encore que des propositions et remarques ponctuelles, c'est la démarche de Stuart Mill qui retient l'attention. Cet homme est aux antipodes de l'attitude "tout ou rien". Faire de la démocratie un paradis lui est aussi étranger que d'y voir un enfer. La pente de son esprit le porte plutôt, comme Tocqueville, son contemporain, à saisir le caractère inéluctable de la démocratisation du monde moderne et à en percevoir tous les avantages, mais aussi les risques et les travers. Du coup, bien des commentateurs se sont demandé si John Stuart Mill, grand penseur du libéralisme, était en dernier ressort "pour" ou "contre" la démocratie. La question, sous cette forme, n'a pas grand sens.

Car les deux sont vrais : il est "pour" accroître les avantages de la démocratie (à commencer par la participation effective de tous et les libertés réelles), mais il est "contre" le fait de négliger les errances, les effets pervers et les divers inconvénients de ce régime. Cette vision permanente du pour et du contre, ce souci constant d'être ferme sur les principes autant que souple sur les règles pratiques sont des attitudes fort éloignées des manières françaises. Nous avons le plus souvent pour coutume une radicalité obtuse et une rébellion simpliste : soit la démocratie nous paraît bonne par essence, alors il suffit de la porter à son comble, soit elle nous semble néfaste par nature, et quelque totalitarisme lui sera préférable. John Stuart Mill est à mille lieues de ces partis pris blancs ou noirs. Il ne faut sans doute pas aller chercher plus loin l'explication du long oubli de ce livre.

 


CONSIDÉRATIONS SUR LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF de John Stuart Mill. Traduit de l'anglais, présenté et annoté par Patrick Savidan. Gallimard, 312 p., 24,90 €.

(1) Publiée d'abord par l'université de Toronto, cette édition a été reprise ces dernières années par Routledge & Kegan Paul. Signalons que le texte intégral des 33 volumes est disponible sur le site Online Library of Liberty (oll.libertyfund.org).

 



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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 18:52

Israël va suspendre sa participation au budget de l'Unesco en réaction à la décision du bras culturel des Nations unies d'accorder à l'Autorité palestinienne le statut de membre à part entière, annoncent jeudi 3 novembre les services du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Le communiqué affirme en outre que la décision de l'Unesco, prise lundi, compromet les chances de conclure un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens.

L'Etat juif verse chaque année deux millions de dollars (1,45 million d'euros) à l'Unesco.

Les Etats-Unis, plus proche allié d'Israël, ont également suspendu leur participation, qui représente pour sa part 60 millions de dollars, soit 22% du budget de l'institution.

 

Source : Reuters

 

 

 

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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 12:01

Cet article propose un autre regard que celui du précédent article de ce blog consacré à cette même question (cf. N'y a-t-il pas d'autres niveaux pertinents de décision que l'État-nation ? (1) ).
Il propose quelques éléments d'analyse du modèle étatique, de l'Etat-nation, de leur universalisation, de leur crise, ainsi que du système international extraits des réflexions que Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts ont publiées dans leur ouvrage (aujourd'hui en rupture de stock) intitulé : Le retournement du monde : sociologie de la scène internationale.



" ... / ...

L'Etat suppose une différenciation du public et du privé, une sortie du politique de la société civile, en même temps qu'il implique centralisation et institutionnalisation de l'espace politique. En tant qu'Etat-nation, il est territorialisé, selon une géométrie qui dépasse en même temps la logique de la Cité-Etat et celle de l'empire, pour entretenir une communalisation politique minimale, c'est à dire un sentiment d'appartenance commune et solidaire de citoyens conscients de constituer une seule et même entité. Toute cette construction s'inscrit dans l'histoire, celle de l'Europe occidentale sortant du désordre médiéval. ... 

Produit de l'Etat et non producteur d'Etat, le système international ressent, dans sa configuration et dans ses capacités, les échecs et les crises affectant le modèle étatique. ...

Lorsque l'Etat-Nation triomphe en Europe, avec notamment les traités de Westphalie (1648), il se forge alors un système international de fait qui ne résulte que de la composition d'ordres politiques émanant de dynamiques internes. Indépendant du système international dans son invention, l'Etat a, en revanche, profondément marqué celui-ci, jusqu'à le constituer à son image. A cette antériorité de l'Etat, le système international doit d'être devenu un système d'Etats-nations.
Les principaux attributs de la logique étatique se retrouvent, en effet, comme composantes du jeu international contemporain : territorialité, souveraineté, sécurité. La généralisation d'un ordre territorial homogène a conduit notamment à l'universalité du modèle national et à un découpage de l'espace en territoires finis, institutionnalisés et présentés comme légitimes. Le principe de souveraineté a une double transposition internationale : il érige en postulat que le pouvoir ultime réside dans l'entité étatique nationale ; il suppose que cedlle-ci dispose du monopole de la viloence physique légitime sur son propre territoire. Le principe de sécurité, enfin, connaît une conséquence évidente : inventé pour assouvir le besoin de sécurité de ses sujets, l'Etat agira nécessairement, et de manière légitime, sur la scène internationale en vue de maximiser sa sécurité envisagée alors comme la marque première de l'intérêt national. ...

Or, tous ces éléments ne sont pas nécessairement universalisables. le lien étroit qui existe entre sortie de la féodalité et construction de l'Etat limite déjà le degré d'étatisation de certaines sociétés européennes ... . D'uen façon générale, l'Etat renvoie à une histoire politique, sociale et culturelle qui n'a rien d'universel. La construction d'un Etat suppose une différenciation minimale avec la société civile, la constitution d'un marché et de solidarités associataives qu'on ne retrouve pas dans toutes les trajectoires de développement.

De même, le modèle étatique renvoie-t-il à un processus d'individualisation des rapports sociaux qu'on a vu s'amorcer en Europe occidentale bien avant la révolution marchande et qui s'est révélé être le fondement constitutif de la relation de citoyenneté, créant les conditions d'une allégeance directe et prioritaire du sujet à l'Etat. Cette aventure ne s'est pas reproduite ailleurs, alors que se maintiennent ou se réinventent, en Afrique, en Asie et même en Amérique latine, des relations sociales de nature communautaire entretenant des allégeances et entravant le processus de construction d'un monopole par l'Etat de la violence physique légitime. En contrepartie, la chance de voir se constituer, dans ce cas de figure, un pacte de type " hobbesien " entre l'individu et l'Ettat est d'autant ^plus faible, le premier plaçant une confiance limitée dans le second et préférant rechercher des prestations de sécurité au sein de son réseau communautaire d'appartenance ... . D'un point de vue international, [ce phénomène ] bouleverse sérieusement l'ordre interétatique en impliquant une dissémination non seulement des fonctions politiques, mais aussi de la viloence et des prestations sécuritaires. L'hypothèse fondamentale d'un système international constitué d'Etats souverains est ainsi totalement remise en cause.

Enfin, l'universalité du modèle étatique se heurte à des différences de culture. le judaïsme, l'islam, et a fortiori les cultures d'Asie et d'Afrique prêtent au politique une signification qui ne se retrouve pas dans les catégories étatiques, et construisent une conception de l'ordre international qui s'en distingue. Cette orientation est productrice d'un dilemme : ou la priorité est donnée aux cultures endogènes et, à l'image de la République islamique d'Iran, se construit comme une pratique revivaliste qui met ses auteurs au ban de la société internationale ; ou, comme c'est généralement le cas, la classe dirigeante fait siennes les pratqiues politiques et diplomatiques occidentales, ...

De la même manière, et pour les mêmes raisons, la réceptivité aux normes et au valeurs qui organisent le système international a toute chance de varier en intensité d'un acteur à l'autre. Le droit international public, les pratiques diplomatiques occidentales, les règles mêmes qui président aux décisions internationales sont, chacun à leur manière, marqués par leur identité étatique. Que les conflits entre les Etats du Nord et ceux du Sud soient abordés par les premiers en termes de droits et par les seconds en référence à la justice, constitue bien plus qu'un élément de polémique : on y trouve surtout l'expression d'une concurrence de registres, où s'opposent un droit des Etats et une justice des peuples.

Cette universalisation périlleuse de l'Etat est soumise à un double défi. Elle est d'abord sérieusement ébranlée par la prolifération d'acteurs transnationaux (Eglises, firmes multinationales, syndicats, ...) qui, sinon de droit, du moins de fait, échappent à la souveraineté des Etats. ...

Parallèlement, l'Etat lui-même perd de sa puissance et même de son identité. ... Selon le pacte hobbesien, l'Etat s'est constitué pour répondre à un besoin de sécurité : d'abord physique, celle-ci s'est élargie ensuite à d'autres domaines. Cette évolution a eu un effet immédiat sur les relations internationales : devenu garant de la sécurité économique puis sociale, l'Etat s'est de plus en plus engagé dans des négociations internationales qui dépassaient les seuls secteurs politiques et diplomatiques, renforçant, par son omniprésence et la démultiplication de ses fonctions, la configuration inter-étatique du jeu international.

Les données ont évolué. Le Welfare State se révèle, face à l'élévation constante de la demande, de moins en moins performant, de moins en moins performant, abandonnant peu à peu à l'espace privé le soin s'assurer ou, en tout cas, de compléter la protection sociale. Face à ce déséquilibre croissant entre l'offre et la demande, l'Etat occidental semble de plus en plus frappé de délégitimation. La protection économique n'a plus l'efficacité qu'elle connaissait à l'époque keynésienne. Incapable, de son propre aveu, de contrôler les mouvements boursiers, mais en difficulté dans ses tentatives de maïtriser les flux de capitaux, souvent impuissant pour agir sur les grands équilibres, l'Etat n'a plus, sur la  scène inetrnational, la crédibilité économique que lui prête la théorie néoclassique. Il est, en outre, confronté non seulement à un espace économique transnational, mais aussi à un secteur économique informel qui, surtout dans les sociétés en développement, limite sa compétence et sa puissance. Ce processus de régression atteint même la sécurité physique qui constituait la première garantie fondant sa légitimité et sa crédibilité. la dissémination de la violence recouvre, de ce point de vue, une réalité hautement pertinente pour le fonctionnement même des relations internationales : la démultiplication des acteurs internationaux, la prétention des acteurs non étatiques à agir sur la scène mettent de plus en plus en péril le monopole de la violence physique par l'Etat. les progrès du terrorisem y sont en partie liés. ... Quelle que soit la méthode choisie, la mise en échec du monopole de la prestation sécuritaire enlève à l'Etat une part importante de sa légitimité. Ces multiples manifestations de régression de la capacité des Etats portent inévitablement atteinte à la qualité de l'obéissance civile, donc à celle de leur action internationale.

D'autant que l'ensemble de ces processus va dans le sens d'un dédoublement  sans cesse plus marqué. Membre de la société civile, l'individu se sent en tant que tel de plus en plus directement impliqué, jusque dans son quotidien, dans le jeu international. Citoyen dans l'espace public, il tend au contraire à se sentir de moins en moins concerné par l'action diplomatico-militaire de l'Etat. De plus en plus technique et de plus en plus lointaine, celle-ci éveille au plus une curiosité de spectateur : observant les sommets de chefs d'Etat, mais aussi le déploiement d'actions militaires professionnalisées qui ne le mobilisent plus, le citoyen passe de moins en moins par son Etat pour pénétrer sur la scène internationale, tandis que la société civile s'internationalise sans trop de difficultés.

Cette crise de l'Etat connaît évidemment d'autres manifestations, alors que les relations publiques se déploient de plus en plus à l'échelle supranationale et infranationale.

Dans le premier cas, correspondant notamment à la construction européenne, la relation d'allégeance citoyenne tend à se dédoubler, tandis que l'Etat est amené à coexister avec d'autres entités dotées de leurs propres ressources, de leur propre personnel et de leur propre bureaucratie. En avançant le concept de " régimes internationaux " pour désigner ses sous-systèmes internationaux partageant les mêmes normes, les mêmes principes, les mêmes règles et procédures cisant à guider les relations entre acteurs qui les composent, Stephen Kramer avait eu l'intuition de ces intégrations qui dépassent déjà la notion classique de souveraineté exclusive des Etats. On est pourtant obligé d'admettre que l'analyse n'y gagne pas en précision : ces " régimes internationaux " sont en même temps des sous-systèmes économqiues et des additions d'Etats, donc des espaces où s'entrecroisent des acteurs, des intérêts et donc des stratégies obéissant à des logiques contradictoires.

Les dynamiques centrifuges sont tout aussi complexes. Elles concernent  autant les processus de décentralisation et de régionalisation, de reconstruction communautaire et de mobilisation associative. ...

De moins en mojns étatique sans l'avoir jamais été réellement, le système international fonctionne donc de plus en plus dans une espace remarquable d'instabilité, voire de désordre.  ...

Cette revanche des sociétés n'est pas sans risque : elle est même porteuse de désordre, parce que génératrice d'anomie. Livré à l'effet corrosif de la démultiplication des acteurs, le système international perd de plus en plus sa capacité de préserver l'ordre, de gérer les rapports de puissance et d'imprimer un modèle normatif acceptable par tous. En même temps, la croissance des biens collectifs, la montée en importance de l'insécable dans un domaine qui est de plus en plus segmenté et tronçonné rendent de plus en plus hasardeuse la capacité du système international de maintenir un seuil minimal de performance.

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Par Patrice Cardot - Publié dans : Démocratie & Souveraineté en mouvement et en débat
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