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Points de vue publiés dans la presse

Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 09:39

Nous reproduisons ci-dessous un texte de Pascal Boniface, directeur de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques). Le sujet en est l’inoxydable et inévitable Bernard-Henri Lévy. Les incursions de BHL dans les domaines de la politique et de la stratégie sont monnaie courante depuis de nombreuses années et illustrent une évolution caractéristique de la situation des élites occidentales, où le moralisme publicitaire à tendance impérative tend à remplacer l’analyse politique et stratégique. Elles concernent notamment l’appréciation qu’il est fortement recommandé d’avoir de la politique d’Israël. (Pascal Boniface a développé une réflexion sur ce cas étrange de l’analyse politique qui tient en général BHL en alerte: comment l’appréciation critique de la politique d’Israël semble si souvent considérée comme une faute inacceptable et un tabou intransgressible, – Voir son livre Est-il permis de critiquer Israël, Robert Lafont, 2003.) Le texte ci-dessous, du 22 octobre, que nous reproduisons avec l’autorisation de l’auteur, constitue aussi bien l’exemple d’une critique polémique de cette incursion des moralistes publicitaires dans le domaine de la stratégie et de la politique. BHL en est l’exemple le plus affirmé et le plus impudent.

L’évolution dont nous parlons a son origine dans une entreprise de recyclage joliment tournée à la fin des années soixante-dix. Les “nouveaux philosophes”, on connaît, une si belle opération de marketing. Sentant le roussi des causes gauchistes, les philosophes venus de mai 68 on sait comment ont cherché à se re-positionner. Ils ont pris leurs aises dans les années 1980, en s’installant dans l’anti-communisme sans trop de risque. Ils ont verrouillé dans les années 1990, grâce à l’excellent champ de manœuvre que furent l’ex-Yougoslavie et la Bosnie. D’une façon générale, il s’agissait de s’approprier de façon décisive les domaines de la politique et de la stratégie. Il faut bien admettre que cela tombait à merveille pour mettre en place une solide structure de défense, en général à coup d’arguments terroristes, de la politique israélienne, – laquelle, après l’assassinat de Rabin et 9/11, en avait bien besoin. L’opération est du type passez muscade, ou bien, pour être plus précis, plus mathématique, du type équation aboutissant aux équivalences qu’on imagine, où la place laissée à l’initiative intellectuelle non contrôlée est bien contenue pour ne pas faire de bruits intempestifs, avec appréciation positive de la CIA transformée en ONG pour intellectuels occidentaux en fin de piste. (L’équation se résumerait à ceci: critique de la politique israélienne = antisémitisme = antiaméricanisme.) Inutile d’aller au-delà pour l’explication du fond du “débat”, on en a vite compris les termes.

Si l’époque est une imposture (elle l’est, bien sûr), BHL est l’imposteur en chef. Personne ne l’a jamais contesté, comme s’il y avait décret de nature. Le fait est donc qu’il ne dépare pas son époque et son triomphe a quelque chose de logique. Cette appropriation de la politique et de la stratégie par la morale publicitaire est une grande tragédie de notre fin de siècle (le XXème), – mais une tragédie qui se conçoit aisément, qui est en même temps une fatalité de cette époque, tant elle lui ressemble. C’est un courant général de dissolution de nos structures de civilisation, l’appropriation des matières nobles (dans ce cas, le réalisme nécessaire pour la politique et la stratégie) par le poison courant de l’idéologie publicitaire, son verbiage, son sentimentalisme primaire, son affirmation terroriste. Là-dessus, BHL rajoute ses vertus habituelles, ses habitudes communautaires, ses imprécations elles aussi terroristes (ce qualificatif, entêtant, ne décolle pas de la plume), – son sens délicat de faire dépendre la liberté des autres d’une définition de la liberté qu’il a su arranger à sa sauce. L’imposteur s’est fait cuisinier. La mayonnaise a pris parce que le restaurant est du niveau McDo standard. Il est vrai que cela mérite un peu de bois vert, à la volée. Boniface s’y met.

BHL ou l’empereur de la morale aux habits neufs

Par Pascal Boniface, IRIS, 22 octobre 2007

Personne n’oserait imaginer Floyd Landis ou Lance Armstrong prendre la tête d’un grand débat sur la lutte contre le dopage. Pourtant, nul ne semble s’offusquer que Bernard-Henri Lévy soit devenu la référence de celui sur la place de la morale en politique nationale ou internationale et de la refondation de la gauche.

Comment comprendre que quelqu’un qui n’a jamais exprimé de préoccupations sociales puisse jouer ce rôle ? Comment expliquer surtout que celui dont plusieurs livres d’auteurs différents ont mis à jour les multiples mensonges (de ses rencontres avec Massoud, à sa ceinture noire de judo) puisse encore être crédible ? Sans doute suis-je d’une naïveté infantile, mais je pensais qu’on ne pouvait être à la fois un menteur multirécidiviste et se prendre pour une figure morale.

Comment quelqu’un ayant une pensée binaire (bien-mal, ami-ennemi, eux-nous), puisse passer pour un intellectuel incontestable ? Comment expliquer que dans un pays qui n’est pas totalitaire, nul ne se sente la force de refuser de l’inviter pour évoquer son livre ? De deux choses l’une, soit les journalistes vedettes qui le font n’ont entendu parler d’aucun des ouvrages qui méthodiquement ont démonté le système BHL, et on peut se poser des questions sur leur compétence. Soit ils invitent néanmoins BHL en connaissance de cause et c’est leur conscience professionnelle qui est en cause. Certes, c’est probablement la simple prudence qui les pousse à agir ainsi. Pourquoi risquer de se fâcher avec un homme qui a à la fois la rancune tenace et de solides appuis dans le monde des affaires, de la presse et de l’édition, qui récompense les services rendus et punit sévèrement ce qu’il considère comme des outrages ? Mais où est alors le respect dû au public ? Est-il éthiquement acceptable de le tromper par peur des représailles de BHL ou dans l’espoir de ses renvois d’ascenseur ? ...

Voir la suite de l'article :

http://www.dedefensa.org/article-bhl_comme_symbole_d_un_temps_historique_12_11_2007.html

Voir également :

 * L'opération libyenne était-elle une "guerre juste" ou juste une guerre ? (Débat 'BHL / R. Brauman' - Le Monde)

 * Si vous souhaitez changer un régime politique, faites comme BHL : composez le numéro du standard de l'Elysée et demandez le président !

 

 

 

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 13:47

Le XIXe siècle et le début du XXe siècle se sont nourris de pseudo-théories scientifiques sur les différences entre les races, permettant de les situer sur une échelle. Maintes "recherches" visaient à prouver cette hiérarchie avec sérieux et rigueur. La forme des crânes et la taille supposée des cerveaux valaient preuves. Reprises, déclinées, amplifiées par les Nazis, ces divagations leur permirent de placer la race aryenne tout en haut, et la "race" juive - il n'y en eut évidemment jamais - tout en bas. Cette dernière, dont la nocivité était démontrée, devait disparaître, pour laisser la place aux races supérieures, parties à la conquête de l'Europe. On connaît la suite : l'extermination des membres de cette prétendue race inférieure dans les camps de la mort.  

Nous, historiens, savons très bien que les "leçons de l'histoire" ne hantent guère la mémoire de la plupart de nos politiciens. Elles n'y affleurent même pas. Ils préféreront toujours mettre en exergue leur pragmatisme et leur professionnalisme. Comme si la politique était une profession.

Dernier exemple en date, notre cher ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, qui n'est pas à une polémique près, déclarait, le samedi 4 février, lors d'un colloque organisé par l'association étudiante de droite dure, l'UNI, à l'Assemblée nationale, que "toutes les civilisations ne se valent pas" et appelait, en bonne logique, à "protéger notre civilisation". Il récidivait le lendemain sur France Inter : "toutes les civilisations, toutes les pratiques, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas ». Bien qu'affirmant qu'il ne visait aucune religion en particulier, il donnait deux exemples de pratiques non acceptables évoquant l'islam, le voile intégral et les prières de rue.

Jusqu'à quand stigmatisera-t-on aussi grossièrement les musulmans ? M. Guéant, qui prétend s'exprimer au nom des Français, juge qu'"il y a des civilisations que nous préférons, (...) pour nous, tout ne se vaut pas". Il n'ose pas utiliser le mot "religion". Mais c'est clairement à cela que son "civilisation" renvoie. C'est même de cette confusion qu'il joue. Or, tout esprit un peu sensé sait que toutes les civilisations, que toutes les religions si diverses qu'elles soient se valent. Elles peuvent enfanter le pire, comme le meilleur. L'Europe et le christianisme ont été riches en exemples des deux sortes. Seuls les régimes politiques, les organisations sociales ne se valent pas, en effet.

Le jeu pervers auquel se livre Claude Guéant fait froid dans le dos. Il s'agit certes pour lui d'aller à la pêche aux voix du Front National pour son patron, maintenant que Marine Le Pen rencontre des difficultés à rassembler ses 500 signatures et qu'un sondage publié dimanche montre que si elle n'était pas dans la course, Nicolas Sarkozy et François Hollande seraient à égalité au premier tour.

Voilà qui donne des ailes à la droite pour tenter de séduire sans vergogne l'électorat du FN. Et qui autorise M. Guéant à reprocher aux socialistes de ne pas être assez laïcs et de tolérer "une civilisation qui asservit la femme, qui bafoue les libertés individuelles et politiques, qui permet la tyrannie". Rien que ça.

Comment supporter cette surenchère politique d'inspiration bassement xénophobe, qui fait son chemin dans les esprits, et y instille jour après jour la haine du musulman ? Qui veut-on donc convaincre de cette inégalité des civilisations et finalement pour quoi faire ? A supposer que les musulmans appartiennent à une civilisation "inférieure", M. Guéant peut-il nous dire clairement ce qu'il entend en faire ? A-t-il conscience que l'accumulation des petites phrases assassines ne peut, inéluctablement, que mener à la violence ?

Monsieur Jourdain de l'anthropologie, notre ministre de l'Intérieur, enfermé dans son bureau, l'œil rivé à la lorgnette de son cynisme électoraliste, devise et théorise sur les bonnes et les mauvaises civilisations. Quelle honte pour la France d'être dirigée par des politiciens sans éthique, prêts à sacrifier la cohésion nationale et notre capacité à vivre ensemble sur l'autel de leurs petits intérêts à court terme ! A quand « La France aux Français » ?

  

Esther Benbassa est directrice d'études à l'EPHE (Sorbonne) et sénatrice EELV du Val-de-Marne. Elle vient de publier De l'impossibilité de devenir français (Les Liens qui Libèrent, 2012).



Cette tribune est parue dans le Huffington Post le 6 février 2012.



 

 

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 07:13

On l'avait oublié, il se rappelle à nous. Allègre, Claude, ami de Jospin et pseudo homme de gauche.

Le Mammouth lui doit son nom, ce personnage avait promis de dégraisser l'Education Nationale. Norma l! Il a toujours jalousé plus gros que lui. Cela lui a valu après avoir mis des milliers de personnes dans la rue d'être débarqué par Jospin qui s'est mis à dos les enseignants de France et de Navarre.

De temps à autre, tel un ovni médiatique il ressort des profondeurs de l'actualité, complaisamment invité par les médias pour promouvoir sa littérature ou lancer des polémiques.

Sa dernière sortie fait du bruit car il conteste le réchauffement planétaire. Comme ça! Juste pour contrarier! Sans preuves scientifiques. Cela serait risible si ce brouillage scientifique n'était relayé par des médias ( France-Inter ce matin 11 octobre!) qui sont à la vulgarisation scientifique ce qu'est TF1 à la Culture. Mais qu'importe, au risque de brouiller et d'entraver un processus de prise en compte du danger du réchauffement, Allègre pérore et vitupère.

Pourtant, en matière de prédictions scientifiques, il n'a pas de quoi être fier. Souvenons-nous de l'année 76. Quand le volcan la Soufrière s'est réveillé en Guadeloupe, Allègre, s'est opposé à Haroun Tazieff. Allègre, scientifique de bureau à voulu damer le pion à Tazieff qui n'y voyait pas d'éruption dangeureuse. Allègre, qui lui sait lire dans les roches lunaires avait prédit une éruption majeure et fait déplacer des populations de petits planteurs. Et qui a eu raison ? Les gros propriétaires terriens qui se sont accaparés les terres des petits ruinés par une évacuation injustifiée. Merci Allègre, car c'est Tazieff qui avait raison.

Cette épisode glorieux de sa carrière scientifique résume le bonhomme. Des compétences surévaluées, une grande gueule et une furieuse envie de tout démolir sous couvert de parler vrai.

Les dinosaures n'ont pas hélas tous disparu !

 

Source : http://lemammouth.over-blog.com/article-4125697.html

 

 

Par Sam Saoul - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Lundi 14 novembre 2011 1 14 /11 /Nov /2011 15:24

Les citoyens finiront par se révolter contre la " dictature de fait " des marchés financiers depuis le début de la crise de la dette en zone euro, a déclaré le président de l'Autorité des marchés financiers (AMF), Jean-Pierre Jouyet, dans un entretien au Journal du dimanche.

Les marchés " ont fait pression sur le jeu démocratique ", a-t-il expliqué, soulignant qu'avec le départ du président du conseil italien, Silvio Berlusconi, " c'est le troisième gouvernement qui saute à leur initiative pour cause de dette excessive ".

Avant le renoncement de M. Berlusconi, son homologue grec Georges Papandréou en avait fait de même. En novembre 2010, le Premier ministre irlandais Brian Cowen avait lui aussi été contraint d'annoncer son départ en février 2011, après la mise en place d'un plan d'aide d'urgence à son pays.

" Pour les marchés, Silvio Berlusconi n'était plus l'homme de la situation et l'envolée des taux d'intérêt de la dette italienne a été leur bulletin de vote ", a analysé M. Jouyet, observant que " Nicolas Sarkozy, à l'inverse, est plutôt bien noté pour le moment ".

Interrogé sur l'envoi jeudi 10 novembre, par erreur, d'un avis de dégradation de la note de la France par l'agence Standard and Poor's, M. Jouyet a estimé que, pour les grandes agences de notation, " la dette souveraine est devenue un produit d'appel et de notoriété ". L'AMF a annoncé jeudi 10 novembre avoir ouvert une enquête sur l'erreur de Standard and Poor's.

 

Source : http://www.lejdd.fr/Economie/Actualite/Jean-Pierre-Jouyet-s-inquiete-du-role-des-marches-422303/?from=headlines




Par Patrice Cardot - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Lundi 14 novembre 2011 1 14 /11 /Nov /2011 07:58

L'Amérique est-elle devenue ingouvernable ? Ses Pères fondateurs "se sont-ils plantés", comme le suggérait, fin septembre, le magazine American Prospect ? L'incapacité des responsables américains à répondre à la crise, la paralysie institutionnelle à Washington, l'omniprésence de l'argent dans le système politique ont propagé d'angoissantes questions aux Etats-Unis sur le modèle lui-même - un phénomène assez rare dans un pays qui s'enorgueillit d'avoir donné au monde les "checks and balances", le savant système d'équilibre des pouvoirs entre le président, le Congrès et la Cour suprême qui régit la démocratie américaine depuis 1787.

La Constitution a rang de "religion", comme le disent eux-mêmes les Américains. Quand George Washington et ses amis Benjamin Franklin, James Madison et autres Pères fondateurs (Thomas Jefferson était retenu par son ambassade à Paris) se sont enfermés à l'été 1787 à Philadelphie, ils avaient conscience de faire oeuvre historique. Personne n'avait jamais remplacé la monarchie par une république.

Rédigée alors pour un pays de 4 millions d'habitants, la Constitution est aujourd'hui la plus ancienne du monde, et la plus courte - 4 400 mots. Ce qui ne l'empêche pas de faire autorité pour 300 millions de personnes. Composée d'un préambule et de sept articles, auxquels se sont ajoutés au fil des ans 27 amendements, elle définit le rôle du président et du Congrès, leur mode d'élection, et pose les grands principes sur lesquels est fondée la nation américaine : la liberté d'expression et de religion, le droit de porter des armes à feu, la présomption d'innocence...

Depuis deux siècles, les écoles de pensée s'affrontent sur l'interprétation des formules évasives dont le texte est émaillé ("châtiment cruel et inhabituel", "fouilles déraisonnables"). Et régulièrement, les tensions s'exacerbent entre le pouvoir fédéral et les Etats, que ce soit sur l'éducation, les moeurs, la peine de mort, ou les aides sociales.

"NOUS SOMMES DEVENUS L'ANGLETERRE, OU ROME"

Mais depuis l'apparition du Tea Party, mouvement radical anti-Etat et contre Barack Obama, le débat sur la Constitution est sorti des prétoires. Rarement le système a été autant questionné qu'aujour-d'hui. Rarement les Américains ont autant douté de leurs institutions. La Charte de 1787 est devenue "un document assiégé", comme l'a titré Time Magazine. Le Tea Party aurait réussi à imposer sa lecture, "l'idée que les Fondateurs ont établi un gouvernement central faible", selon Elizabeth Wydra, juriste au Constitutional Accountability Center.

Dans un livre qui vient de paraître, Republic, Lost, le professeur de droit de Harvard Lawrence Lessig résume le climat actuel : "De trop nombreux Américains ont aujourd'hui l'impression que nous n'allons pas y arriver, écrit-il. Ce n'est pas que la fin soit proche mais il semble que ce sentiment si américain de notre grandeur inévitable - culturelle, économique ou politique - s'est évanoui. Nous sommes devenus l'Angleterre, ou Rome ou la Grèce."

Ce n'est pas la première fois que la morosité atteint les Américains et il suffit de relire le discours de Jimmy Carter, en 1979, sur le "malaise" de ses compatriotes pour relativiser. Mais selon le professeur Lessig, le mal d'aujourd'hui n'affecte pas les individus mais les structures : "Notre capacité à gouverner, le produit d'une Constitution que nous avons révérée depuis plus de deux siècles, est arrivée à son terme. Le gouvernement a perdu sa capacité à prendre les décisions les plus essentielles. Lentement, nous commençons à en prendre conscience : un navire qui n'est plus dirigé est un navire qui finira par couler."

La classe politique a atteint des records d'impopularité : 89 % des Américains n'ont pas confiance en leur gouvernement. 75 % d'entre eux pensent que l'argent "achète des résultats" au Congrès. Comme le note le professeur Sanford Levinson, auteur d'un livre sur les failles de la Constitution (Our Undemocratic Constitution, Oxford University Press), le système politique souffre d'un "sérieux problème de légitimité".

"LES ETATS-UNIS ONT-ILS BESOIN D'UN PREMIER MINISTRE ?"

Comment en est-on arrivé là, trois ans après l'élection de Barack Obama ? D'abord, par un phénomène purement politique : depuis que les démocrates ont perdu leur super-majorité au Sénat, en février 2010, Washington est paralysé par un affrontement titanesque avec les républicains. Dans le Washington du gridlock ("blocage"), 51 voix sur 100 ne suffisent pas pour gouverner. Il en faut 60 pour briser les manoeuvres d'obstruction des républicains - selon une règle de procédure qui n'est d'ailleurs pas inscrite dans la Constitution. Résultat : la première puissance du monde fonctionne d'une mesure budgétaire à la suivante sans qu'aucune loi de finances ait été votée.

En plein bras-de-fer avec les républicains sur le relèvement du plafond de la dette, en août, Barack Obama a mis ses compatriotes en garde. A l'heure de la mondialisation, les systèmes politiques n'échappent pas à la compétition : "Le monde entier nous observe, a-t-il prévenu. Montrons que les Etats-Unis sont toujours la plus grande nation de la planète." Mais l'accord a minima qui est intervenu entre la Maison Blanche et le Congrès n'a pas renforcé la crédibilité de Washington. Après la dégradation de la note des Etats-Unis, le politologue Fareed Zakaria a noté que seuls les pays à régime parlementaire bénéficiaient encore du triple A des trois agences de notation (la France étant une exception car un cas hybride, selon lui). "Les Etats-Unis ont-ils besoin d'un premier ministre ?", s'est-il interrogé.

Au-delà de la conjoncture politique actuelle, les structures sont en cause. Si le Tea Party estime que la Constitution est la solution, certains en viennent à penser qu'elle fait plutôt partie du problème. "Le système de "checks and balances" avait du sens au XVIIIe siècle, quand les problèmes se développaient beaucoup plus lentement, estime Larry Sabato, professeur à l'université de Virginie. Aujourd'hui, il rend difficile la possibilité de prendre des décisions rapides." Harold Meyerson, du magazine American Prospect, rappelle que le gridlock est inscrit, de fait, dans le système d'équilibre des pouvoirs : les Fondateurs voulaient se prémunir contre tout retour à la monarchie. L'Amérique "paie", selon lui, le fait qu'elle a rédigé sa Constitution la première, un demi-siècle avant que le règne de la majorité et du suffrage universel se soit propagé. "Des institutions inspirées par les phobies antiaristocratiques de l'Amérique et ses intérêts esclavagistes - le collège électoral, le Sénat - ont survécu à des principes qui ont été oubliés. Pourtant ils nous gouvernent toujours", regrette-t-il.

Sans aller jusqu'à déclarer la Constitution obsolète, Time a fait une liste de ce que l'Amérique de 1787 ignorait : les avions, l'ADN, les virus, les ordinateurs, Lady Gaga... George Washington ne pouvait pas imaginer qu'un homme traverserait un jour l'océan dans un engin volant, rappelle l'hebdomadaire. Et pourtant on l'interroge, parmi les auteurs de la Constitution, sur la légalité des frappes de drones en Libye..

"Il est clair qu'il y a un échec. Mais une partie de notre problème vient de notre difficulté à identifier où il réside", déclare Peter Alexander Meyers, spécialiste de Jean-Jacques Rousseau et auteur d'un livre sur la démocratie à l'âge du terrorisme (Civic War and the Corruption of the Citizen) (*). A gauche, il est devenu presque banal de relever que le capitalisme autoritaire à la chinoise n'a pas que des inconvénients quand il s'agit de répondre aux défis multinationaux tels que le changement climatique. Au point que certains progressistes plaident pour un renforcement des pouvoirs du président, comme Bruce Ackerman, constitutionnaliste à la faculté de droit de Yale, ou Peter Orszag, le premier directeur du budget de Barack Obama. Dans l'hebdomadaire de gauche The Nation, Orszag a rédigé mi-septembre une chronique qui en a fait sursauter plus d'un : "Aussi radical que cela puisse paraître, nous devons répondre à la paralysie de nos institutions politiques en les rendant un peu moins démocratiques", avance-t-il. Ou quand les démocrates plaident pour moins de démocratie... 

ARCHITECTURE INSTITUTIONNELLE

D'autres trouvent au contraire que c'est la démocratie qui manque et qu'il faut un mécanisme pour limiter les tentations présidentielles. Le chercheur Chris Phillips, qui vient de sortir un livre (Constitution Café), pense que le problème est moins dans le texte lui-même que dans les pouvoirs supplémentaires que se sont arrogés les branches exécutive et législative : le président, en engageant les forces armées sans approbation du Congrès, comme en Libye, ou en signant des décrets qui précisent l'interprétation qu'il fait des lois ; ou la Cour suprême, par un pouvoir de "révision judiciaire" qui ne figure pas dans la Constitution. 

Pour son livre, Chris Phillips a organisé des "discussions citoyennes" autour de l'idée de réforme. Les participants ont émis des propositions iconoclastes : rédiger une "déclaration des responsabilités", qui accompagnerait la Déclaration des droits (Bill of Rights) ; mettre fin au pouvoir de n'importe quel juge fédéral de statuer sur la constitutionnalité des lois - ce qui aboutit in fine à ce que ce soit la Cour suprême, plutôt que le Congrès, qui ait à décider de sujets hautement contentieux comme l'avortement ; ou encore limiter la pratique du secret d'Etat en incluant un membre de la presse dans toutes les délibérations confidentielles. L'heureux journaliste n'aurait pas le droit de divulguer ses scoops sur-le-champ, "mais au moins on n'aurait pas besoin d'attendre trente ans pour savoir la vérité sur l'attaque du Tonkin" (qui a donné le prétexte à la guerre du Vietnam), dit Chris Phillips.

L'architecture du système institutionnel lui-même est en question, mais plus rarement, parce que c'est l'aspect le plus émotionnel. Les Etats-Unis sont "une république et pas une démocratie", selon la formule que répète à l'envi le Tea Party : le principe "un homme une voix" ne s'applique pas uniformément (les Fondateurs voulaient contrebalancer le poids du peuple). Comme le dit Laurence Tribe, ex-mentor de Barack Obama à Harvard, cette originalité est partie intégrante de l'""exceptionnalisme" américain", ce sentiment qu'ont les Américains d'avoir un destin particulier.

L'énoncé de ces dispositions est connu. Chaque Etat gros ou petit possède deux sénateurs. La Californie, avec 35 millions d'habitants, a donc autant de sénateurs que le Wyoming, 560 000 habitants. En vertu de cette représentation, un quart du Sénat est contrôlé par des Etats qui ne représentent que 5 % de la population. Le président n'est pas élu au suffrage universel direct mais par des grands électeurs choisis dans chaque Etat. Depuis la fin de la guerre, ce système a installé à la Maison Blanche cinq hommes qui n'avaient pas remporté 50 % des voix (Harry Truman, John Kennedy, Richard Nixon, Bill Clinton et George W. Bush), critique le professeur Levinson, le doyen des constitutionnalistes américains. Le héraut de l'écologie Al Gore a été déclaré perdant en 2000 alors qu'il avait 500 000 voix d'avance sur George W. Bush. Si le système avait été différent, les Etats-Unis n'en seraient peut-être pas à se désoler de l'avance prise par la Chine dans la fabrication de panneaux solaires...

Larry Sabato est l'un des politologues réputés du pays. Avec sa "boule de cristal" de l'université de Virginie, il donne régulièrement les prévisions les plus fiables sur les résultats électoraux. Quand il a publié un livre (A More Perfect Constitution) sur la réforme de la Constitution, en 2008, les médias ne s'en sont pas souciés. "La presse américaine est surtout orientée vers l'événementiel, excuse-t-il. Pas sur le débat d'idées."

Dans son livre, il fait 23 propositions pour moderniser le système politique. Augmenter le nombre d'élus, par exemple : Au lieu de 100, le Sénat comprendrait 136 membres, ce qui permettrait de diluer le poids des petits Etats. La chambre comprendrait 1 000 membres - contre 435 actuellement -, ce qui rapprocherait les élus de leurs administrés et limiterait les coûts des campagnes électorales. Les juges fédéraux ne pourraient plus être nommés à vie. Le mandat du président serait de six ans, non renouvelable, sauf à obtenir par référendum une extension de deux ans. Cela permettrait de limiter l'effet de campagne permanente : deux ans après l'élection de 2008, Barack Obama était déjà en campagne. Il n'aura finalement pleinement gouverné que deux ans.

Larry Sabato a eu la surprise de recevoir une lettre de soutien d'un descendant de James Madison, l'architecte de la Constitution. Lequel lui a rappelé que son ancêtre avait lui-même acquiescé à l'idée de Thomas Jefferson de rafraîchir le texte tous les vingt ans. Mais les Fondateurs, s'ils n'étaient pas fermés aux aménagements, ont fait en sorte qu'il soit difficile de défaire leur oeuvre. Pour réviser le texte (il n'y a eu que 17 modifications, outre les 10 amendements de la Déclaration des droits, pour quelque 11 000 propositions), il faut une majorité de deux tiers dans les deux chambres du Congrès et une ratification dans trois quarts des Etats dans les sept ans. "Pour changer, il faudrait une crise massive, dit le professeur Sabato, une situation extrême comme une catastrophe naturelle terrible, une épidémie, une chute de météorite." Et, aux yeux de la plupart des experts, l'époque est trop agitée pour ouvrir la boîte de Pandore de la Constitution.

 

(*) NDLR Regards-citoyens.com : voir à ce sujet l'article suivant : La lutte contre le terrorisme dans les démocraties occidentales : État de droit et exceptionnalisme, par Colombe Camus


 

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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