Le peuple d'Europe traverse une phase de dépression. Lors des récentes élections
auxquelles près de 380 millions d'Européens étaient appelés à participer, 43 % seulement ont voté, et 31 % dans les dix nouveaux Etats membres du centre et de l'est de l'Europe ! Ce n'est pas que
les peuples d'Europe veulent quitter l'Union européenne, mais ils n'aiment pas la manière dont elle fonctionne. C'est la cause de son état dépressif. C'est aussi un avertissement aux dirigeants
actuels de l'Europe.
Pourquoi continuer à faire l'Europe ? Parce que le monde a changé. La superpuissance soviétique s'est effondrée.
L'américaine est aux prises avec les guerres non conclusives d'Irak et d'Afghanistan. La famille des Etats-continents est apparue : Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Brésil et peut-être demain
Afrique australe, et c'est entre eux que vont se débattre les grands enjeux du monde.
Quant à l'Europe, elle a vocation à devenir un Etat-continent, sinon elle sera traitée comme un "objet" par les
autres. Elle en a la dimension : elle constitue le troisième groupement humain de la planète, avec 495 millions d'habitants, elle est la première puissance du commerce international, elle gère
désormais, avec l'euro, la deuxième monnaie mondiale. Mais elle souffre de quatre handicaps.
1 - Le premier est le nombre d'Etats qui la composent. Il n'existe aucune institution qui puisse délibérer et
décider à vingt-sept, à moins de s'être dotée de structures appropriées. Or le Conseil européen reste déstructuré et, de ce fait, hors d'état de prendre des décisions fortes. De même, la
Commission européenne de vingt-sept membres, avec douze fonctions à remplir, se trouve hors d'état d'exprimer "l'intérêt commun européen", qu'elle est chargée de définir.
2 - Le second handicap est l'inégalité de taille des Etats membres, qui fait peser sur le système une aura
d'irréalisme. Le plus petit des Etats membres est plus petit que le plus petit Etat des Etats-Unis, et le plus grand - l'Allemagne - est plus peuplé que le plus grand Etat américain. Moyennant
quoi, la culture européenne dominante leur prête un rôle quasi égal.
3 - Le troisième handicap est la diversité culturelle - et notamment linguistique - qui dresse des barrières entre
les peuples. Si on peut comprendre le désir de pouvoir s'exprimer dans sa propre langue, le système de traduction générale des textes confine à l'absurde. La moindre solution serait de s'inspirer
du régime des langues de travail, en vigueur aux Nations unies.
4 - Le dernier handicap, mais le principal, est la faiblesse de l'exécutif européen, à la fois sur le plan
intérieur, pour faire progresser l'Europe, et sur le plan extérieur, pour affirmer ses positions. Cette faiblesse tient à la fois à la mécanique institutionnelle qui, avec une rotation
semestrielle de la présidence, est une machine à affaiblir - voire à discréditer - l'Europe, et à la posture commune des dirigeants politiques actuels qui, à de très rares exceptions près, font
passer les exigences de la politique nationale avant celles de la politique européenne. Cela revient à inverser la logique fondamentale du système : "ce qui est grand est européen", et
se situe donc au-dessus des enjeux de la politique nationale.
Comment soigner la dépression actuelle ? Commençons par nous armer de patience. Faisons du temps notre allié, et
non notre ennemi. Définissons, ensuite, l'objectif final, et expliquons-le au peuple d'Europe : "Faire de l'Europe un ensemble politique organisé, capable d'exercer les compétences exclusives
que les Etats membres lui ont attribuées" (commerce international, concurrence, monnaie, politique étrangère et de sécurité commune) ; cet ensemble doit être doté d'institutions fortes et
représentatives, et les Etats membres devront renoncer à leurs interventions individuelles dans ces domaines.
Pour les citoyens, l'Europe sera un ensemble à deux étages : tout ce qui est grand relève de l'Europe ; tout ce
qui est proche reste de la compétence des Etats. Les citoyens seront appelés à exercer une double citoyenneté : européenne et nationale. Le futur président du Conseil devra prêter le serment de
s'opposer à toute ingérence de l'Union dans les compétences des Etats, et à tout blocage par les Etats du rôle international de l'Union.
Enfin, achevons la ratification du traité de Lisbonne, en indiquant qu'il s'agit seulement d'une étape sur la voie
d'une Europe plus simple et plus performante, et maintenons la réforme indispensable de la Commission européenne imprudemment mise entre parenthèses, par le Conseil, pour répondre à la demande
d'un gouvernement irlandais, sanctionné par ses électeurs.
Au-delà, ouvrons une réflexion de haut niveau sur les modalités de sélection et de désignation des hauts
dirigeants européens : présidents du Conseil et de la Commission, et ministre des affaires étrangères. Il n'est pas acceptable qu'ils continuent d'être choisis par des conversations de sérail. Il
faut lancer un processus démocratique fondé sur le principe de candidature et la proposition d'un programme, qui précéderaient l'élection.
Pour éclairer l'information des citoyens et contribuer à l'émergence d'une "société politique européenne", l'on
pourrait organiser tous les deux ans le "congrès du peuple d'Europe" qui réunirait dans une même salle tous les parlementaires européens, et un nombre égal de parlementaires nationaux, devant
lesquels le président du Conseil puis le président de la Commission viendraient exposer leurs réalisations et leurs projets. Ces communications seraient suivies d'un large débat.
Le peuple d'Europe est en phase de dépression. Pourtant, il a un bel avenir devant lui. Parmi les six
Etats-continents du monde, quatre sont encore en développement, l'un dispose de la suprématie militaire. Un seul d'entre eux, l'Europe, est un ensemble qui a évacué toute prétention
expansionniste ou dominatrice, qui respecte d'instinct le droit international et qui cultive des valeurs issues d'une longue tradition humaniste.
Puisse-t-il achever de s'organiser. Il lui faut pour cela la détermination d'une nouvelle génération, qui prendra
conscience, comme l'ont fait les pères fondateurs, que les objectifs européens se situent au-dessus des enjeux nationaux.
Valéry Giscard d'Estaing est ancien président de la République.
Ce texte, publié dans l'édition du quotidien Le Monde en date du 19 juin
2009, reproduit l'essentiel de la conférence prononcée, le 16 juin, par M. Giscard d'Estaing devant la Monaco Méditerranée Foundation.