Les grands enseignements de l'Histoire

Lundi 12 décembre 2011 1 12 /12 /Déc /2011 09:33

Il est 15.00 à New York (siège provisoire du Congrès) ce 20 juin 1790.

Dans sa résidence de Maiden Lane , Thomas Jefferson (Secretary of State  ) choisit les vins -français- qu'il offrira à ses convives pour le dîner  le plus fameux de l'histoire de la fédération américaine.
A 16.00 précises se présentent ses deux seuls invités : James Madison ("floor leader" du parti démocrate-républicain du Congrès) et Alexander  Hamilton ( Secretary of the Treasury).
L'invitation avait été lancée la veille lors d'une brève rencontre inopinée entre Jefferson et Hamilton devant la résidence du Président George Washington sur Broadway - rencontre ainsi relatée par Jefferson : " Going to the President's , I met Hamilton as I approached the door. His look was somber , haggard ...He asked to speak with me ... We stood in the street near the door. He opened the subject of the assumption of the States debt , the necessity of it in the general fiscal arrangement and its indispensable necessity towards the preservation of the Union ... "

Les trois hommes savaient pertinemment sur quels sujets - apparemment sans liens l'un avec l'autre - allait porter leur conversation :
  - l'autorisation par le Congrès de la prise en charge des dettes des Etats par le nouveau Gouvernement fédéral ("the assumption plan"),
   - le choix du siège définitif de la capitale fédérale.

Sur le deuxième sujet, Thomas Jefferson et James Madison sont les demandeurs.

Depuis l'indépendance (1776) le siège du Gouvernement de la Confédération - puis de l' Union (1789) - demeure provisoire . Le premier US Congress a siégé à Philadelphie avant de se déplacer (chassé par une mutinerie de soldats de la guerre d'indépendance réclamant leurs arriérés de solde) à Princeton (NJ), Annapolis (MD), Trenton (NJ) puis New York où il siège encore en juin 1790. Pour mettre fin à cette errance , Jefferson et Madison souhaitaient - en application de l'article I, section 8 , par. 17 de la Constitution - fixer rapidement le siège définitif de la capitale en bordure du Potomac et à proximité de Mount Vernon, résidence familiale de Washington . Pour ce faire ils avaient besoin du soutien des Etats du Nord, représentés par Alexander Hamilton , élu de l'Etat de New York, et regroupés au sein du parti 'fédéraliste' du Congrès.

Sur le pemier sujet qui nous intéresse d'avantage ici, Alexander Hamilton est le demandeur.

Ce projet - tout aussi déterminant pour l'avenir de la Fédération que le choix de sa capitale - concernait le " public credit " des Etats-Unis Il s'agissait, en résumé, d'autoriser le Gouvernement fédéral à assumer ("assumption" plan) les dettes de guerre des Etats et de la Confédération contractées auprès des Gouvernements étrangers et des citoyens américains - et de les financer par de nouveaux emprunts cette fois souscrits au nom de la nouvelle Fédération.
Dans l'esprit d'Hamilton, il fallait tout d'abord remédier en urgence à l'état catastrophique des finances de plusieurs Etats et de la Fédération qui menaçait l'unité même de la jeune république (et notamment la solidarité entre les Etats du Nord et du Sud de l'Union) et de restaurer l'indispensable crédit politique et financier de l'Union vis à vis de ses bailleurs de fonds européens (banques et gouvernements d'Angleterre , des Pays Bas et de France).
Mais il s'agissait aussi de créer la base d'une large structure financière fédérale , fondement du système monétaire et fiscal du Gouvernement national - de contribuer à " cimenter l'Union par l'existence d'une dette publique permanente et contrôlée " et de disposer d' "un outil financier pour le développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce " des Etats-Unis.
Pour Madison et Jefferson , toutefois ,  ce plan présentait le risque d'accélérer la création d'une puissante administration centrale (un "Trésor") au bénéfice principal des Etats commerçants et en voie d'industrialisation du Nord. Le fervent fédéralisme constitutionnel de Madison (artisan de la Constitution à Philadelphie, 1797) hésitait à franchir le pas de l'organisation centralisée d'un pouvoir financier fédéral. Jefferson y voyait pour sa part la confirmation de ses craintes anciennes à l'endroit d'un "big government" d'inspiration anglaise et au service d'intérêts particuliers : son septicisme était
toutefois tempéré par son sens des responsabilités vis à vis d'un Gouvernement et d'un Etat dont il était - en tant que State Secretary - le troisième personnage .

Mais revenons au dîner...

Les invités arrivèrent ensemble et en avance : Madison parce que c'était son habitude depuis Philadelphie - et Hamiton parce qu'il prenait particulièrement à coeur ce qui sera la grande affaire de sa (brève) carrière ministérielle.
Le service à table fut assuré par de discrets " servants " qui garantirent la confidentialité de la conversation. Le menu fut à la hauteur de la réputation de la table de Jefferson dont la francophilie (critiquée par ses adversaires sur le plan politique) et le goût pour la gastronomie française (unanimement apprécié) étaient bien connus de la haute société américaine. L'ordonnancement du repas fut d'ailleurs supervisé par André Petit, maître d'hotel ramené de Paris dans ses bagages par Jefferson.

Après les salades - arrosées de Carbonnieux blanc 1786 - fut servi un chapon, farci de jambon de Virginie et de purée de chataîgne, assaisonné de Calvados et accompagné d'un Montepulciano de Toscane (car un vin français aurait affadi la sauce ...). Vint ensuite une version new yorkaise de boeuf à la mode servi avec un Chambertin. Les desserts (meringues et macarons) furent suivis d'une "glace à la vanille en croûte" dégustée avec un précieux "champagne sans bulles" dont Jefferson se targuait d'être le seul importateur au nouveau monde.

La conversation fut brillante entre ces trois plus hautes figures  de la République (après bien sûr la "statut de Commandeur" américaine, George Washington) . Elle fut principalement animée par le bouillant Hamilton, pénétré comme à son habitude par la justesse de sa cause et soucieux d'en convaincre ses interlocuteurs. Madison tint le rôle du négociateur calme, prudent et méticuleux qui fut le sien lors de la Convention (et qui lui permit alors de rallier Hamilton à sa cause ...). Le maître des lieux parla peu - si ce n'est pour commenter savamment ses choix culinaires - soucieux de maintenir l'équanimité des propos mais surtout conscient qu'il lui appartiendrait in fine de décider de l'issue de la négociation (sous réserve de l'accord du Président) et d'en porter principalement la responsabilité en tant que premier personnage du gouvernement.

Comme on le sait , l'issue fut positive et peut être ainsi résumée :

  - le siège de la capitale serait installé sur le (spendide mais sauvage...) site prévu en bordure du Potomac à l'issue d'une période de dix ans nécessaire pour son aménagement ; dans l'intervalle le siège serait transféré de New York à Philadelphie (capitale initiale et ville la plus peuplée des Etats Unis de l'époque ) ;
  - sur l' "assumption plan", Jefferson et Madisson s'engageaient à faire passer en deuxième lecture le texte du " First Report on the public debt " moyennant une prise en compte de la situation de certains Etats (dont la Virginie) qui s'étaient déjà acquitté de l'essentiel de leurs dettes.

L'accord fut rapidement mis en oeuvre :
  - le "residence bill" fut voté par le Congrès le 10 juillet 1790 (soit 3 semaines après "le dîner"). Comme prévu, dix ans plus tard, la capitale fut transférée de Philadelphie vers le District of Columbia en bordure de la Virginie et du Maryland et incorporant la petite bourgade de Georgetown ;
  - l' "assumption bill" fut voté le 18 juillet 1790. Son adoption rassura les banquiers européens sur la consolidation politique de la jeune fédération et sur sa solvabilité. Cette loi permit aux Etats-Unis de se procurer les capitaux étrangers nécessaires à son développement - mais aussi de financer, en 1803, l'achat de la "Louisiane" (représentant en fait plus de la moitié du territoire actuel des Etats Unis) bradée par Napoléon ! Sur le plan interne, cette loi assura le développement du"treasury department", non sans de multiples péripéties dues à l'opposition persistante des partisans des Etats contre ceux de la Fédération, opposition qui demeure d'ailleurs aujourd'hui encore sous jacente dans la vie politique américaine.

En guise de conclusion, on laissera le lecteur imaginer la conversation que pourraient avoir nos trois protagonistes s'ils pouvaient se retrouver, 220 ans plus tard, lors d'un nouveau dîner à Washington ...
La puissance financière actuelle de la fédération - et notamment l'utilisation de sa "dette" tant sur le plan interne qu'international - les laisseraient certainement rêveurs ! De l'importance des dîners en ville ...

 

NB : Toute comparaison de l'expérience américaine avec la situation actuelle de l'"Union" européenne - et en particulier avec ses débats en cours sur la création d'un "public credit" européen - serait bien entendue déplacée et hors sujet . Disons donc seulement que "Comparaison n'est pas raison mais attise la réflexion "...

 

Cet article a été publié une première fois sur ce site en avril 2010.

 

 

 

 

 

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Par Jean-Guy Giraud - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 16:44

Après le second Empire - pendant lequel les Républicains avaient eu tout loisir d’observer de près leurs agissements - la survie de services politiques dans la police était loin d’être acquise tant la notion même de police politique semblait consubstantielle d’un régime autoritaire et pouvait paraître incongrue dans une démocratie fondée sur le suffrage universel et les libertés publiques.
La police politique a-t-elle une fonction, un rôle à jouer dans un régime où, par définition, le gouvernement représente la volonté de la majorité des citoyens ? Doit-elle protéger une forme de gouvernement qui ne saurait s’imposer que par le consentement de la Nation ? Doit-elle surveiller l’opinion, les agissements des opposants alors que la liberté est la règle ? Un gouvernement émanant du suffrage universel a-t-il besoin, comme Napoléon III d’une police pour savoir " quel accord règne entre ses actes et les voeux de la Nation " alors que la presse, les élections permettent aux citoyens d’exprimer leur opinion et leurs choix politiques ?
 
Dès la chute de l’Empire, en septembre 1870, cette question fut posée notamment par le nouveau Préfet de police Emile de Keratry qui procéda à la liquidation du "Service spécial de police politique" du commissaire Lagrange qui constituait "une menace permanente pour la liberté et la vie des citoyens".
C’est au parlement, à l’occasion du vote annuel du budget du ministère de l’Intérieur, plus précisément des chapitres concernant la police spéciale et les " dépenses secrètes de sûreté publique " que s’exprimèrent le plus clairement, le plus solennellement les oppositions à l’existence même d’une police politique et à celle de fonds secrets servant à payer ses " basses besognes ". L’idée la plus communément défendue par l’opposition - quelle qu’elle fût - était que la police politique était une institution indigne d’une République et que des Républicains ne sauraient, sans se renier, ou sans contradiction grave, utiliser un moyen de gouvernement qu’ils avaient dénoncé sans relâche sous l’Empire. En dépit de ces critiques, la police politique, comme les fonds secrets, a subsisté, d’abord au prétexte de la défense d’un régime mal assuré - " N’y a-t-il plus de partis adversaires de la République ? Certes ces partis sont impuissants, ils le savent bien, mais vous admettrez bien avec moi qu’il est utile qu’on les surveille et qu’on sache ce qu’ils font "- puis du réalisme politique qui interdit à un gouvernement de se priver d’un moyen employé par tous ses prédécesseurs.


Source : 
http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article339.html 


Par ERASME - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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Mardi 13 septembre 2011 2 13 /09 /Sep /2011 09:08

Le 11 septembre 2001, l’Amérique subissait la pire attaque terroriste de son histoire, sur son propre sol. Sous les yeux stupéfaits du monde entier, deux avions de ligne, transformés en bombes volantes, percutent les tours jumelles du World Trade Center qui s’effondrent, quelques minutes plus tard, sous la violence du choc. Quasi simultanément, le Pentagone, à Washington DC, subit également une attaque, tandis qu’un autre vol, détourné par des terroristes, s’écrase à Shanksville, en Pennsylvanie. En tout, dix neuf terroristes du réseau djihadiste islamiste Al Qaida, auront été les acteurs de ces attentats-suicides. L’événement, forcément tragique, devient aussitôt historique, tant par le mode opératoire que par ses répercussions dans le champ de la politique internationale… Dix ans après, retour sur ces événements et sur les années post-11 septembre, en Amérique et dans le monde…

Invité :

- Jean-Philippe Immarigeon, docteur en droit et avocat. Rédacteur et chroniqueur à la Revue Défense Nationale depuis 2001. A également publié plusieurs ouvrages sur les Etats-Unis d’Amérique, dont « American parano » (2006) et « L’imposture américaine » (2009) chez Bourin Editeur. Prochain ouvrage à paraître début 2012 : « Pour en finir avec la Françamérique » aux Editions Ellipses.

 

Pour écouter l'émission : http://www.africa1.com/spip.php?article14358

 

 

Par Jean-Philippe Immarigeon - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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Jeudi 4 août 2011 4 04 /08 /Août /2011 09:41

" C'est l'une des scènes fondatrices sur lesquelles s'est construite l'identité de la France contemporaine. Dans la nuit du 4 au 5 août 1789, l'Assemblée constituante renversait une organisation sociale plusieurs fois centenaire, bâtie sur un enchevêtrement de coutumes et de statuts, pour lui substituer un ordre nouveau, régi par le principe de l'égalité de tous devant la loi. Cette nuit-là, rappellent les manuels scolaires, "les privilèges ont été abolis". Trois semaines après la prise de la Bastille, l'Ancien Régime s'effondrait. Moment inouï qui, deux cent vingt ans plus tard, imprègne encore profondément l'imaginaire politique des Français.
Que s'est-il exactement passé ce soir-là ? Le déroulement de la séance est connu minute par minute. Du moins son récit officiel : le procès-verbal de la soirée fut en effet discuté, jusqu'au 12 août, et amendé en fonction de l'évolution des événements. Car, si les décisions prises le 4 août furent l'aboutissement d'un siècle de maturation intellectuelle, elles furent aussi, largement, le fruit des circonstances.

En ce début du mois d'août 1789, un peu partout dans les provinces, les abbayes et les châteaux sont pillés par des paysans, agités par la crise frumentaire née de la mauvaise récolte de 1788. Les insurgés s'en prennent aux bureaux du fisc, mais aussi aux symboles de l'Ancien Régime, comme les "terriers", ces registres où sont consignés les droits seigneuriaux. La crainte d'une réaction violente des "privilégiés", ajoutée à la rumeur persistante de la présence d'armées étrangères sur le sol national et au sentiment d'insécurité provoqué par les bandes de vagabonds jetés sur les routes à cause de la crise, créent un phénomène de panique : la "Grande Peur". Comment arrêter les troubles sans faire appel à l'armée pour rétablir l'ordre, ce qui reviendrait à réinstaller le roi au centre du jeu ? Que faire pour réaffirmer le caractère sacré de la propriété tout en lâchant du lest ? La voie qui s'offre aux députés est étroite. Les événements du 4 août en sont la démonstration.

Rien, au départ, ne laissait pourtant présager un grand soir. La séance du 4 août, en effet, commence par la lecture d'un rapport de Target, député du tiers état, suggérant de ne rien changer pour l'heure aux lois et à l'imposition. Il faudra en fait l'intervention du vicomte de Noailles pour que tout bascule. Soucieux de "ramener la tranquillité publique", le beau-frère de La Fayette propose alors quatre résolutions : l'égalité devant l'impôt, l'accessibilité des charges à tous les citoyens, le rachat des droits féodaux et la suppression des corvées, mainmortes "et autres servitudes personnelles". Son discours est appuyé par le duc d'Aiguillon, qui a avancé les mêmes idées, la veille, au Club breton, l'ancêtre du Club des jacobins. Ironie de l'histoire : l'abolition des privilèges est lancée par deux membres de la noblesse, un cadet de famille désargenté et l'une des plus grandes fortunes du royaume. Deux privilégiés.

Le grand hara-kiri durera jusqu'à deux heures du matin. Dans une atmosphère de transe collective, les orateurs se succèdent à la tribune, chacun se dépouillant tour à tour de ses droits ancestraux. C'est ainsi qu'on vit les ducs de Guiche et de Mortemart renoncer aux pensions du roi, l'évêque La Fare réclamer l'abolition des privilèges ecclésiastiques, l'archevêque d'Aix, Boisgelin, l'approuver "au nom du clergé". En quelques heures, des dizaines d'exemptions de nature fiscale et de droits liés à des statuts particuliers sont abrogés. Jusqu'aux plus incongrus. Comme cette pratique, dénoncée par le député du tiers état Le Guen de Kérangal, qui obligeait certains à "passer les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs".

A ce grand sacrifice des différents corps constitutifs de la société française s'ajoute, enfin, celui des provinces, dont les fameuses "libertés" sont, elles aussi, supprimées au nom du même principe d'égalité. "Celles qu'on appelait "pays d'Etat", qui avaient des privilèges à elles, des avantages divers pour les libertés, pour l'impôt, rougirent de leur égoïsme : elles voulurent être France", expliquera Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution française (1847).

Voilà pour le récit, édifiant, du "grand soir" de l 'Ancien Régime. Il convient cependant d'y apporter quelques nuances. Pour rappeler, d'abord, que la suppression des privilèges n'était pas, en 1789, une idée neuve. Défendue dans les cercles "physiocratiques" au nom des principes du libéralisme économique et politique, elle faillit être mise en oeuvre sous le bref ministère Turgot (1774-1776), avant que celui-ci n'y renonce en raison de l'hostilité de ceux - des "épiciers" aux "seigneurs", comme le dira Michelet - qui se sentaient menacés par sa volonté de restreindre les prérogatives des corporations et d'établir une contribution unique sur les biens nobles et roturiers.

Aboutissement de plusieurs décennies de maturation intellectuelle, la nuit du 4 août fut aussi le fruit d'un compromis politique. Les droits seigneuriaux ne furent pas déclarés "abolis", mais "rachetables". Ce qui revenait, comme le souligne l'historien François Furet, à "traduire en bon argent bourgeois les droits qui sont supprimés". Seules les dîmes, en réalité, disparurent sans contrepartie. Et plusieurs textes législatifs furent encore nécessaires, comme la loi Le Chapelier supprimant les corporations, en 1791, pour mettre fin à ce "conglomérat hétéroclite de particularismes" qu'était, selon l'expression de l'historien Bernard Barbiche, la France d'avant 1789. Un pays dans lequel, contrairement à l'idée véhiculée par l'Abbé Sieyès dans son pamphlet Qu'est-ce que le tiers état ? (1789), les privilégiés n'étaient pas seulement les nobles et les ecclésiastiques, mais aussi de très nombreux roturiers titulaires de charges leur permettant de ne pas payer certains impôts ou d'échapper à la milice.

Il n'empêche. Même s'il fallut attendre plusieurs années - jusqu'au code civil de 1804 - pour que les principes proclamés à l'époque trouvent leur socle juridique, la nuit du 4 août fut bien cet acte inaugural qui, pour reprendre l'expression d'Adolphe Thiers en 1866, assura à chaque Français cette "égalité sacrée qu'on appelle l'égalité devant la loi". Ou, pour le dire avec les mots de l'historien Albert Mathiez (1874-1932), ce moment fondateur où "le niveau égalitaire passa subitement sur une nation parquée depuis des siècles en castes étroites".

Référence obligée, depuis plus de deux siècles, pour tous les défenseurs de l'égalitarisme "à la française", symbole ultime du volontarisme politique, le 4 août mérite enfin de rester dans les mémoires comme une grande date de l'histoire parlementaire. Ce que Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire du XIXe siècle, affirmait en ces termes : "Il suffit d'un vote de constituants pour venger la nation de la tyrannie incessante de douze siècles, tant il est vrai que le bonheur du peuple est facile à faire quand ceux qui le gouvernent s'occupent moins d'eux-mêmes que de lui."

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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Jeudi 28 juillet 2011 4 28 /07 /Juil /2011 07:49

Le 21 juillet 1861 est une date particulière dans l'histoire américaine : celle de la première grande bataille de la guerre civile, à Manassas, en Virginie. Dans les manuels scolaires, elle est dite bataille de Bull Run, du nom du cours d'eau qui coule à proximité. L'affrontement n'a duré qu'une journée, mais il s'est terminé par une cuisante défaite du Nord face aux confédérés. Il a marqué le début d'une période sanglante qui a duré quatre ans et fait 625 000 morts, soit plus que le nombre d'Américains tués pendant les deux guerres mondiales combinées.

Le 150e anniversaire de la bataille de Manassas a été dignement honoré samedi 23 et dimanche 24 juillet par une série d'hommages et de reconstitutions historiques, à 35 km de Washington. Par 40 degrés et pas un filet d'ombre, les 9 000 reenactors ont tiré au mousqueton dans leurs uniformes de laine et coton. Les "reenactors" sont des Américains ordinaires, férus d'histoire, qui s'habillent en costumes d'époque et parcourent le pays, de festival en campement historique. Ils sont plusieurs centaines de milliers. Un phénomène unique aux Etats-Unis.

Depuis le début de l'année, les Etats-Unis célèbrent le 150e anniversaire de la guerre civile. Vu l'actualité, les commémorations sont largement passées inaperçues, sauf dans le Sud, où les nostalgiques ont organisé des "bals de la Confédération". Fin mars, la reconstitution de l'investiture du premier président sudiste, Jefferson Davis, a eu lieu sur les marches du capitole de Montgomery, dans l'Alabama (à quelques centaines de mètres de l'église de Martin Luther King). Le 12 avril, c'est le premier acte d'insubordination militaire, qui a été rejoué à Fort Sumter, en Caroline du Sud. Devant une population enthousiaste, la garnison fédérale a été attaquée au mortier.

L'anniversaire a souligné les divergences qui subsistent entre les ennemis d'hier. Un siècle et demi après, le Nord et le Sud ne parlent toujours pas le même langage. Le Nord dit guerre civile. Le Sud parle de "guerre entre les Etats" (il est vrai que le conflit n'a pas divisé les quartiers ou les familles mais les régions). Le Sud dit "sécession", le Nord "rébellion".

Dans le Sud, beaucoup continuent à penser que le conflit a été causé par toutes sortes de phénomènes : la volonté de domination des Etats industriels, les impôts, les barrières douanières injustement infligées à leur production de coton. Curieusement, l'esclavage est le dernier facteur qui leur vient à l'esprit...

Dans un sondage sur les causes de la guerre, réalisé par l'institut Harris Interactive dans les anciens Etats sécessionnistes, deux tiers des Blancs répondaient, fin mars, que la guerre a eu lieu, non pas à cause d'un différend sur l'esclavage, mais parce que les Etats voulaient défendre leurs "droits" face au gouvernement fédéral, les fameux "States Rights" dont le Tea Party se réclame aujourd'hui.

Selon l'historien Michael Lind, cofondateur de la fondation New America et auteur d'un livre sur le 16e président (What Lincoln Believed : The Values and Convictions of America's Greatest President : Doubleday), le pays n'a pas encore vraiment tourné la page sur la guerre civile. Les cartes électorales sont pratiquement des décalques des divisions d'hier. Le Nord industriel est resté enclin au protectionnisme qu'il professait pour se protéger des manufactures anglaises. Le Sud continue à être la terre de la main-d'oeuvre bon marché et non syndiquée.

Autre héritage : les "culture wars", les "différences culturelles entre les partis", dit Michael Lind. Les rouges contre les bleus, comme si les Américains étaient condamnés à être les "reenactors" perpétuels de leur passé.

Aujourd'hui, comme hier, la guerre fait rage sur le niveau d'endettement du pays. Au-delà de la guerre civile, les radicaux actuels du moins d'Etat sont les héritiers d'une tradition qui remonte à Thomas Jefferson, l'auteur de la Déclaration d'indépendance, et son combat contre le centralisateur Alexander Hamilton (à propos de la consolidation de la dette de guerre des Etats !). En Angleterre, note l'écrivain, "personne n'en vient aux mains chez eux à propos de Disraeli ou Salisbury. C'est juste un événement dans l'histoire".

Mais aux Etats-Unis, le système institutionnel a été conçu pour que les branches - présidence, Congrès, Cour suprême - s'équilibrent. Seule l'opinion est à même de trancher. "Dans le système parlementaire, le premier ministre porte le chapeau. Mais chez nous, la responsabilité est diffuse", souligne Michael Lind. C'est pourquoi, "tout le jeu consiste à faire reporter la faute sur l'autre", comme on le voit encore dans le débat sur le relèvement du plafond de la dette.

Par ces temps d'intégrisme constitutionnel, rares sont les politologues qui osent plaider pour une réforme de fond. "Je suis très pessimiste, dit Michael Lind. Comme nous le voyons actuellement, ce très encombrant système n'arrive tout simplement pas à faire face à une crise après l'autre." Amender la Constitution ? "Impensable." L'historien pense qu'un "amendement informel" fera, de fait, évoluer les Etats-Unis "vers un régime présidentiel plébiscitaire, de type gaulliste". La branche législative est "tellement paralysée, dit-il, que les parlementaires vont finir par dire eux-mêmes un jour au président : à vous de décider". Barack Obama ne s'en plaindrait probablement pas.

 

NDLR Regards-citoyens : Pour découvrir un autre regard sur la manière dont les américains gèrent la crise, sans chercher à conférer plus de responsabilités au président : Comprendre la crise de la dette américaine (L'Expansion.com )

 

 

Par ERASME - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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