Samedi 24 juillet 2010 6 24 /07 /2010 10:18

L’adoption de la monnaie unique aurait dû être accompagnée d’une mise en commun des régulations et des supervisions bancaires dans la zone euro. Mais des réflexes souverainistes ou protectionnistes ont bloqué toute avancée sur le sujet. Les leçons de cette insuffisance ont-elles été au moins tirées ? Pas du tout, du moins pour l’instant.

Des montagnes de rapports se sont penchés sur la nécessaire remise à plat de la réglementation bancaire. Deux comités internationaux basés à Bâle (le Comité sur le contrôle bancaire et la Commission de stabilité financière) ont fait des propositions de grande sagesse qui tirent les leçons de la crise et qui représenteraient un progrès considérable et des règles de jeu communes s’ils étaient adoptés par toutes les places financières. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Suisse ont adopté, ou sont en train de le faire, une grande partie de ces recommandations. Dans la zone euro, on réfléchit à la question, on s’égare dans des options politiquement faciles (encadrement des bonus et taxation) mais on ne touche pas au cœur des profits et des sources d’instabilité financière. On n’a même pas encore tiré au clair la situation des banques, comme l’illustre la bien tardive décision de leur faire passer des tests de stress, accompagnée de débats homériques sur la définition du stress (ce sera très doux) et sur la publication des résultats. Il faut dire que le lobby bancaire sait s’y prendre. Aux États-Unis, la réforme a avancé lorsque le Président Obama est allé en personne à Wall Street dire aux banquiers qu’ils doivent cesser de détricoter son projet. En Grande-Bretagne et en Suisse, les lobbies bancaires ont bataillé dur mais n’ont pas pu empêcher les réformes, encore qu’on peut s’attendre à un travail de sape sur les aspects techniques. En Europe continentale, en dehors de tout débat public, les banquiers semblent avoir convaincu les pouvoirs publics que la réforme proposée par les comités de Bâle n’est pas la bonne.

Une autre leçon est que les autorités de supervision bancaire ont failli.

.../...

Pour la suite de cet article : http://www.telos-eu.com/fr/article/europe-rien-n-est-vraiment-regle

 

Charles Wyplosz  est Professeur d'économie, Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement (Genève)

 

 

 

 

 

 

Par Jean Poche - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Samedi 24 juillet 2010 6 24 /07 /2010 08:31

1. Dans votre dernier ouvrage, L'Europe et l'avenir du monde, vous montrez que depuis la chute du Mur de Berlin, il y a 20 ans, l'Union européenne a connu une mutation de première importance et qu'un nouveau paradigme reste à énoncer pour comprendre la situation de l'UE. Tout d'abord, quelle est la nature de cette mutation ? Par ailleurs, quelles seraient les lignes de force de ce nouveau paradigme ?
La lutte d'influence entre le modèle démocratique européen, qui s'est épanoui sous protection américaine, et le bloc soviétique s'est conclue en 1989 par l'échec de celui-ci, entraînant la fin d'un cycle de tentative de mondialisation communiste et d'attraction politique du système soviétique. Ceci a ouvert un cycle de mondialisation libérale dont les sociétés européennes sorties du carcan soviétique se sont emparées pour accentuer la rupture avec le passé et s'arrimer dans le camp occidental, incarné par le couple UE-OTAN. Cette mutation géopolitique gérée pacifiquement montre que, cette fois, les Européens ont été du bon côté de l'histoire et qu'ils le savent (les 2/3 des Européens sondés dans l'Eurobaromètre 70 de décembre 2008 jugent que l'UE a "bénéficié de la chute du mur").
Dans le même temps a été vécu un automne des peuples avec la multiplication d'Etats nationaux plus ou moins stables sur les décombres de fédérations inégalitaires. On sait maintenant à quel point les guerres yougoslaves ont conduit les dirigeants de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie à choisir de négocier le démontage de l'URSS (reconnaissance des frontières contre transfert de l'arsenal nucléaire vers la seule Russie) en décembre 1991. Pour sa part, la préexistence du cadre institutionnel européen a limité la portée de ces forces centrifuges, quand il ne l'a pas favorisé (Balkans) ; à l'inverse, les nations dont les anciens dirigeants avaient choisi la voie nationaliste et la guerre sont toujours aux portes de l'Union européenne.
L'Europe instituée avait changé de nom en 1991, en passant de la Communauté originelle à une Union mais avec son extension territoriale et numérique elle est redevenue une communauté d'Etats-nations. Certes les liens des institutions, des politiques communes, des transferts massifs de fonds vers les pays en rattrapage demeurent. Et c'est un système unique au monde, reconnu comme tel désormais aux Etats-Unis. Mais la diversité interne est accentuée ; les écarts de niveau de vie sont de 1 à 31 à l'échelle des régions et de 1 à 22 entre les Etats membres et les divergences de priorités sont avérées puisque l'Union européenne doit d'abord travailler à la résorption des différences internes. D'où d'ailleurs les réticences actuelles à une nouvelle phase d'extension vers des pays moins développés.
Enfin, ce dispositif de compromis, qui instille des pratiques démocratiques dans les relations entre Etats (relative égalité des droits, surreprésentation des plus petits Etats, transferts) et que je nomme le "forum", met les Européens au défi d'agir dans un monde régi par les règles plus classiques de "l'arène", lieu des rapports de forces. Il est parfois difficile de trouver une voie médiane entre l'ingénuité et le double standard.
Le nouveau paradigme peut s'énoncer ainsi : une fois la tâche historique de réorganisation démocratique de la majeure partie du continent largement accomplie, il importe de préserver le principe de solidarité présidant à la construction européenne (transferts financiers, garantie de sécurité, mémoire partagée), d'avoir conscience de soi en favorisant les échanges culturels, l'apprentissage des langues et la mobilisation citoyenne avec des débats et un choix de leaders européens capables d'être les grands énonciateurs du projet européen et du sens de l'histoire commune, enfin, et sur ces bases servant de référence, de s'assumer comme centre mondial de pouvoir, lucidement mais sans complexes.
2. Vous montrez également que le changement de nature de l'Union s'accompagne d'un changement d'échelle sous l'effet de l'élargissement. A ce propos, vous écrivez que l'élargissement résulte de la représentation que l'Union a d'elle-même, c'est-à-dire une puissance civile et normative visant à élargir l'espace de paix et de prospérité et à diffuser les principes de l'état de droit et du libre marché. Comment, dans ce contexte, poser la question du territoire et des limites de l'Union ?
Le territoire concret de l'Union européenne, tel qu'il est à une date donnée, est celui de ses Etats membres, auréolé d'un territoire virtuel, celui des Etats candidats et associés. En raison du pouvoir d'attraction du système européen, il est appelé à s'étendre. La ligne générale est bien la recherche d'une coïncidence entre l'Union européenne et la majeure partie du continent sauf la Fédération de Russie. Même à Minsk, les choses bougent ; les relations avec les pays baltes progressent et offrent un désenclavement. Le poète biélorusse Adam Globus dit que penser l'Europe, c'est comme dessiner une carte : on commence par les contours. C'est aux confins de l'Europe qu'il y a de la tension ; c'est là que la main tremble, c'est là qu'on se corrige tout le temps . En fait, le dessin avait commencé par le centre, le noyau carolingien de l'alliance franco-allemande et, depuis 1989, l'Union européenne progresse vers ses marges.
La construction européenne est un constant processus d'auto-européanisation. D'une certaine façon, le système européen central peut s'accommoder de contours variables. Après une phase d'extension accélérée, l'Union européenne est entrée dans une période de pause stabilisatrice. Mais la nouvelle lutte d'influence qui a commencé en Europe orientale, sur l'isthme mer Baltique – mer Noire, entre Bruxelles et Moscou, qui ressemble fort à une rivalité entre le forum et l'arène, appelle des réponses plus fermes de la part de l'Union européenne. Les gouvernements des grands Etats sont trop focalisés sur la seule affaire turque pour laquelle, à ce stade, la seule attitude crédible et juridiquement tenable est de poursuivre les négociations.
3. Ce changement d'échelle a aussi pour conséquence de mettre (à nouveau) l'Europe en contact avec le "vaste monde". En même temps, vous pointez le fait que les représentations du monde qui sont dominantes en Europe proviennent de l'extérieur, et notamment des Etats-Unis. Dans ce contexte, comment selon vous repenser le projet européen à l'échelle mondiale en s'appuyant sur des grilles de lecture de l'état du monde qui soient propres aux Européens ?
Dans le chapitre III de mon livre, je procède à une analyse critique des représentations du monde qui dominent le marché des idées depuis 20 ans. Elles ont été produites par les banques d'investissements et les grands cabinets d'audit qui animent la mondialisation financière, avec les excès que l'on sait. Leurs critères sont exclusivement économiques, avec la notion de pays émergents à forte croissance et la mise en exergue de 4 d'entre eux, les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Ce regroupement improbable inclut 3 pays structurellement rivaux au plan géopolitique mais il permet à la Russie de renaître sous le signe du marché, à l'Inde de faire valoir le lien entre démocratie et croissance et à la Chine de contrer les Etats-Unis. Ce concept de BRIC est une bulle géopolitique. Dans ce "bricolage" qui tient lieu de description de l'état du monde, le Japon a disparu des écrans radar alors que son économie reste solide et à la pointe de l'innovation et l'Europe est marginalisée alors qu'elle est la première puissance économique mondiale (et le premier marché de ces pays en forte croissance). En 2030, ne serait-ce que pour des raisons démographiques et du fait du niveau économique de départ, le PIB indien par habitant sera encore le 7e de celui de l'Union européenne et le quart de celui de la Chine.
L'Union européenne doit se penser comme un centre mondial de pouvoir combinant assise économique, capacité de négociation et de diffusion de ses normes, attention humaniste et réaliste aux questions de développement, engagement dans le règlement des crises qui la concernent directement et les processus de stabilisation, promotion de son système géopolitique interne de compromis comme référence pour la gestion des questions globales. C'est sur cette base qu'elle peut traiter avec les autres centres de pouvoir qui dessinent le monde polycentrique actuel.
4. Sur un registre plus spécifiquement économique, quelle est, selon vous, la justification de l'Union européenne dans le nouveau jeu économique mondial ? Comment caractériser la perception européenne du monde globalisé ? L'Union européenne est-elle capable de peser sur la reformulation des règles du jeu économique et financier international ?
L'Union européenne n'a pas à se justifier ; elle est pleinement dans le paysage économique et commercial mondial. C'est le premier marché du monde (avec un PIB de 10 660 milliards € en parité de pouvoir d'achat, chiffre 2007) et les Etats exportateurs extérieurs savent qu'il y a des normes à respecter pour accéder à un ensemble qui est le 2e importateur mondial après les Etats-Unis. Le commerce extérieur hors UE se monte à 2675 milliards € (2007), soit 18% du commerce mondial (contre 16% pour les Etats-Unis, 11% pour la Chine et 7% pour le Japon). C'est également un ensemble industriel et technologique qui exporte les biens d'équipement dont les pays en croissance et les pays innovants ont besoin, d'où sa place de 1er exportateur mondial (ses 10 grands marchés sont les Etats-Unis, la Suisse, la Russie, la Norvège et la Turquie, la Chine, le Japon, la Corée du sud, l'Inde et le Brésil). C'est donc un acteur visible dans les négociations commerciales. Les questions de régulation financière ont été abordées depuis 2008 avec efficacité dès lors qu'un accord franco-allemand sur la supervision financière a été endossé par Gordon Brown lors du Conseil européen de juin 2009 (mais ce point majeur a été passé sous silence) et qu'une convergence d'intérêts s'est confirmée avec les Etats-Unis sur le traitement des évasions fiscales. Le problème de la représentativité des Etats dans les enceintes internationales est plus complexe mais les discussions doivent commencer au FMI pour modifier la répartition des quotes-parts et des droits de vote d'ici 2011.
5. Les enquêtes d'opinion semblent indiquer un mouvement assez fort de l'opinion publique européenne en faveur de l'idée que l'Union européenne pourrait jouer un rôle à l'échelle mondiale. Néanmoins, les représentations qui déterminent cette préférence des Européens varient d'un Etat membre à l'autre. Comme vous le dites dans votre ouvrage, l'Europe est un "jeu de visées nationales singulières" ; dans ce contexte, quelles sont les conditions rendant possible un consensus des Européens quant au rôle que pourrait jouer l'Union sur la scène internationale ?
En effet, les sondages indiquent un optimisme sur le fait qu'à long terme l'Union européenne aura un statut de puissance diplomatique de premier rang, qu'elle aura sa propre armée et un président directement élu par les citoyens. Mais les nuances entre Etats sont fortes sur le choix du niveau décisionnel : pour une majorité l'Union européenne est jugée plus centrale que le seul niveau national, y compris en France (67% contre 29%) mais ceci souffre des exceptions significatives (Royaume-Uni 40 contre 56 ; Suède 43 contre 54, Finlande 19 contre 80) .. En réalité, les opinions ne sont pas prêtes à assumer les décisions qu'une telle ambition exige, notamment pour les dépenses de défense et de sécurité. Par ailleurs, je considère en effet que l'engagement des Etats dans le processus européen répond à un objectif de poursuite d'intérêts nationaux particuliers.
Le moment européen a ceci de paradoxal depuis 1945 qu'il est le résultat collectif de choix nationaux particuliers. L'assise de base de la géopolitique européenne est l'affirmation séculaire et continue des nations, même si ses formes se sont civilisées. En Europe centrale et baltique, adhérer à l'Union européenne et à l'OTAN en 2004 a été vécu comme un "retour à l'Europe". Auparavant, en Europe occidentale, chaque Etat avait pu trouver dans le projet européen un vecteur de réaffirmation nationale : réincarnation pour la France après la défaite de 1940, rédemption pour l'Allemagne puis réunification pacifique, renaissance pour l'Italie, démocratisation pour l'Espagne, le Portugal et la Grèce après les dictatures, émancipation et modernisation (et unification de l'île) en Irlande et en Europe centrale et baltique. D'où la diversité des conceptions de l'Europe instituée. Il est pensé dans la France centralisée comme une construction et en Allemagne fédérale comme une intégration ; au Royaume-Uni il s'agit d'une alliance d'Etats, en Europe du nord d'un club dont il est préférable de ne pas être exclu et dans l'ancienne Europe de l'est d'une réassurance occidentale, c'est-à-dire euro-américaine, de garantie d'une souveraineté conquise ou reconquise. On voit dorénavant le retournement islandais et l'évocation par le ministre des affaires étrangères de la contribution des sagas islandaises à la culture européenne traduit une découverte tardive.
C'est cela le secret européen, cette alchimie entre le fait national et l'appartenance à un ensemble institué. Je me souviens des propos de Bronislaw Geremek lors d'un entretien au Collège d'Europe de Natolin, en 1995 : "C'est l'Etat-nation qui a formé la démocratie. Sans la référence au sentiment national, il n'y aurait pas eu cette merveilleuse évolution vers la démocratie et l'Etat de droit. La nation, façon de dépasser l'individualisme, l'intérêt corporatiste, est finalement une façon de penser l'homme dans la société civile. Comment faire entrer le fait national dans la construction européenne, voilà la grande question du débat européen".
Est-ce un obstacle à l'action commune ? Non, à condition de la fonder sur un socle d'intérêts communs, à promouvoir dans toutes les enceintes de négociation, multilatérales ou bilatérales. L'Union européenne existe dans 3 domaines : les normes environnementales, la politique de développement et les négociations commerciales. Elle agit, de manière moins visible, sur les questions d'énergie, de sécurité, de règlement des crises, de migrations internationales. Au-delà du traitement d'intérêts thématiques, il ne s'agit pas de jouer un rôle mais d'assumer que le système européen peut faire référence pour une organisation pluraliste du monde. Par exemple, l'Union européenne devrait s'engager plus pour soutenir les processus de concertation et de coopération régionale qui se développent en Afrique (dans le cadre de l'Union africaine et des organisations africaines régionales) et en Asie du sud-est. Comment passer de la référence à l'influence ? Sur la base d'un accord de fond passé en première phase entre les grands Etats de l'Union européenne puis validé par un plus grand nombre avant d'être négocié aves les autre centres mondiaux de pouvoir. La gestion de la diversité fait la référence ; l'union des points de vue nationaux fait l'influence.

Michel Foucher : Géographe et diplomate, professeur à l'École normale supérieure (Ulm), il est membre du Conseil des Affaires étrangères et du comité scientifique de la Fondation Robert Schuman. Dernier ouvrage paru : L'Europe et l'avenir du monde, (Odile Jacob, 2009).

Par Patrice Cardot - Publié dans : L'Union européenne face à un monde en mouvement
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Samedi 24 juillet 2010 6 24 /07 /2010 07:59

Même si Copenhague apparaîtra, dans quelques années, plus comme une parenthèse malheureuse que comme un désastre absolu, son échec a d'ores et déjà fait une victime politique majeure : l'Union européenne.

Par-delà l'enjeu climatique, sa contre-performance danoise fragilise considérablement le principe cardinal sur lequel repose sa stratégie mondiale : la gouvernance par la norme privilégiant la valeur de l'exemple sur les démonstrations de force.

La préférence pour la norme est au coeur du projet européen depuis 1957. Elle exprime un double choix. Celui de réguler le monde par le droit plutôt que par la force. Celui de mettre d'accord des Etats ayant décidé de partager leur souveraineté dans un nombre substantiel de domaines. Cette démarche, l'Europe s'est efforcée de l'exporter dans le monde à mesure que les enjeux de la construction européenne ont débordé du cadre communautaire. Le point de départ se trouve dans le traité de Maastricht, entré en vigueur au lendemain de la guerre froide.

L'Union européenne croit alors que la disparition de l'antagonisme entre les deux blocs, doublée de la montée en puissance des enjeux globaux (environnement, commerce, migrations, justice pénale internationale, etc.), favorisera structurellement les dynamiques d'interdépendance garanties par des normes contraignantes au détriment des jeux classiques de puissance.

Dans un premier temps, cette hypothèse se trouve validée : sommet de la Terre de Rio en 1992, création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), en 1994, mettant en place un système contraignant de règlement des différends, signature du protocole de Kyoto en 1997, création de la Cour pénale internationale en 1998.

L'Europe aura été, par exemple, l'acteur mondial le plus en pointe dans la survie du protocole de Kyoto au moment où les Etats-Unis voulaient empêcher son entrée en vigueur. De fait, sa préférence pour la norme est aisément vérifiable. Sur les 40 textes considérés par les Nations unies comme constitutifs du socle de la gouvernance mondiale, l'Europe en a ratifié 37, alors que les Etats-Unis et la Chine en ont respectivement ratifié que 17 et 11. De surcroît, la consolidation du marché intérieur a donné à la norme européenne un poids considérable dans le monde. Microsoft en sait quelque chose en matière de concurrence...

La question n'est donc pas de savoir si la norme européenne est influente dans le monde. La vraie question est de se demander si cette préférence pour la norme lui permet de s'imposer sur la scène mondiale. A l'évidence, la réponse est non. Pourquoi ?

D'abord parce que, depuis le début du XXIe siècle, la donne géopolitique mondiale s'est sensiblement modifiée. La mondialisation, loin d'affaiblir les logiques étatiques, n'a fait que les renforcer. Le marché n'a pas détruit les Etats. Il a fait de ces derniers des acteurs au service des marchés. C'est ce qui explique pourquoi, par exemple, les pays émergents sont aujourd'hui les plus grands partisans d'une libéralisation des échanges et les adversaires les plus acharnés du protectionnisme.

Mais, tout en se coulant dans le modèle libre-échangiste inventé par l'Occident, ces mêmes pays émergents n'ont nullement l'intention de se plier à nos choix. A cet égard, le blocage de Copenhague n'est pas sans faire penser à celui de l'OMC.

Dans les deux cas, nous avons affaire à une négociation multilatérale à ciel ouvert. Et dans les deux cas, le verrou est indo-américain (OMC) et sino-américain (Copenhague). Dans un tel contexte, la grande erreur des Européens est de croire que la multipolarité rampante favorise le multilatéralisme.

C'est le contraire qui est en train de se produire. La Chine, l'Inde ou la Russie ne valorisent le multilatéralisme que si celui-ci leur permet de faire avancer leur agenda national. Les Etats-Unis ne sont d'ailleurs pas loin de penser la même chose.

D'où la convergence stratégique entre eux, par-delà leurs différends. Washington, voulant éviter l'émergence d'un monde multipolaire, a avantage à privilégier, selon les dossiers, un partenaire clé pour rester au coeur du jeu mondial. Cette attitude convient aux émergents, et notamment à Pékin, qui se voit reconnu comme le partenaire indispensable de l'Amérique.

Dans ce jeu, l'Europe est la seule à n'apparaître comme indispensable à personne. D'une part parce qu'elle n'est pas un Etat capable de menacer ou de contraindre, d'autre part parce qu'elle a choisi d'abattre toutes ses cartes avant de commencer à négocier. L'Union européenne prétend s'imposer par l'exemple. Mais à Copenhague, la Chine a refusé de voir figurer dans le texte final l'engagement unilatéral de l'Europe à réduire de 20 % ses émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2020 !

La leçon est amère. Comment en sortir ? A l'évidence, l'Europe doit rester fidèle à ses principes, à ses valeurs et à ses intérêts. Mais elle doit se défaire de ce messianisme par l'exemple, qui se révèle au mieux naïf, au pire catastrophique. Au demeurant, si l'UE prône l'exemple, c'est aussi parce que le coût économique de son ambition climatique est objectivement plus faible que pour les Etats-Unis ou la Chine.

De surcroît, en matière de négociations internationales, la vertu est d'un faible secours. Les Européens doivent se rendre compte que les normes ne s'imposent pas par la seule force de leur exemplarité. Il ne faut surtout pas opposer la norme à la politique, comme le font les souverainistes, mais travailler à leur complémentarité. A Copenhague, ils auraient dû refuser le diktat chinois de ne pas mentionner leur engagement unilatéral.

En même temps, l'Union européenne gagnerait à balayer devant sa porte : la présidence danoise aura été désastreuse, la présidence suédoise fantomatique, le directoire des trois (France, Royaume-Uni, Allemagne) actif mais parfois bien présomptueux : Nicolas Sarkozy a considérablement surestimé l'importance de son entente avec le Brésil ou l'Ethiopie, et aucun Européen n'était présent à la réunion où fut bâclé le document final scellant la débâcle. Face à des enjeux complexes, il n'y a ni échec définitif ni solution miracle.

A l'OMC, si la négociation n'a pas encore abouti, et notamment par la faute des Américains, les procédures informelles de décision se sont considérablement améliorées. Ce qui vaut pour le commerce vaut donc pour le changement climatique. Sauf que, dans ce dernier cas, l'Europe n'a pas de négociateur unique capable à des moments décisifs de trancher.

Mais qui en veut vraiment, en Europe ? Or, tant que celle-ci continuera à avoir une gouvernance fragmentée, sa crédibilité s'en trouvera amoindrie. Certains chefs d'Etat européens croient pouvoir s'en accommoder en faisant preuve d'un indéniable activisme national. On a vu le résultat.


Zaki Laïdi est directeur de recherche au Centre d'études européennes de Sciences Po, auteur de "La Norme sans la force : l'énigme de la puissance européenne" (Presses de Sciences Po, 2008).

PS : Cet article est paru dans l'édition du quotidien Le Monde daté du 12 janvier 2001.



Par Patrice Cardot - Publié dans : Comprendre le fonctionnement de l'Union européenne
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Samedi 24 juillet 2010 6 24 /07 /2010 07:09

L'histoire et l'actualité le démontrent : il n'y a pas de puissance dans le monde pour celui qui ne dispose pas à la fois d'une économie, d'une monnaie, d'une politique étrangère et d'une défense.

L'Europe n'y est pas encore, loin s'en faut. Depuis cinquante ans, les Européens ont patiemment construit un marché économique commun et plus de la moitié d'entre eux utilisent la même monnaie. La crise nous démontre une nouvelle fois combien il est vital de consolider ce marché unique, de mieux coordonner nos politiques économiques et budgétaires et de mettre les marchés au service de l'économie et des hommes plutôt que le contraire. Cette crise est globale. Elle frappe toutes les économies du monde. On voit bien que la seule réponse efficace pour les Européens est d'être solidaires et non pas solitaires.

Ma conviction est qu'il en va de même lorsqu'il s'agit de faire entendre la voix de l'Europe dans le monde. C'est une nouvelle étape indispensable dans la construction de notre maison commune, car là aussi, il faut agir, ensemble, pour la paix, pour le développement et pour la sécurité. C'est une nouvelle étape difficile, car nous savons bien que cette voie commune et cette action des Européens sur les scènes extérieures viennent après des siècles de diplomatie nationale dans nos Etats membres. Elles ne peuvent pas être spontanées. Elles exigent de partager nos analyses géopolitiques, de mutualiser nos stratégies et de mettre en commun des moyens.
Faute de l'avoir fait, l'unité européenne a explosé au moment de la guerre en Irak. Que pèsent au XXIe siècle les vieilles rivalités franco-allemandes dans les Balkans ? Combien de temps le poids des querelles et des conflits passés au Proche-Orient entre Français et Anglais va-t-il peser plus lourd que notre intérêt commun à l'avenir ? Combien faudra-t-il encore de tsunamis et de tremblements de terre pour que les Européens se dotent enfin d'une force commune de protection civile ?

Depuis dix ans, l'Europe a mené avec succès 23 missions civiles ou militaires dans des zones de crise. Son savoir-faire est reconnu, demandé. Les citoyens européens mais aussi les habitants de toutes ces régions en crise ne comprendraient pas que la première puissance commerciale du monde n'assume pas aussi ses responsabilités face aux désordres et à l'insécurité.

Dès 1995 et avec tant d'autres, au sein du "groupe Westendorp" chargé de préparer le traité d'Amsterdam, puis comme membre du "praesidium" de la convention qui a rédigé la Constitution européenne d'où est issu le traité de Lisbonne, j'ai plaidé pour cette diplomatie européenne. Une diplomatie commune, pas unique ! J'ai plaidé pour que l'on crée à Bruxelles un lieu de culture diplomatique commune et que l'on mette à sa tête une personnalité qui dispose entre ses mains à la fois de l'initiative politique, sous l'autorité des gouvernements, et de la capacité économique et financière au sein de la Commission.

Opportunité historique

Nous sommes à ce point enfin ! Qu'allons-nous en faire ? C'est notre moment de vérité. Celui de savoir si nous resterons une puissance régionale définitivement sous-traitante et sous influence des autres puissances mondiales. Ou si nous décidons d'être un acteur global pour être "à la table", défendre nos intérêts et participer à un nouvel ordre mondial plus juste et donc plus sûr.

Si tel est bien notre choix, alors n'hésitons pas ! Nous avons une opportunité historique de réaliser une fois encore ce miracle européen qui fait que le tout est plus fort que l'addition des parties. Mais pour réussir, nous aurons besoin du soutien sans faille de tous les acteurs, européens et nationaux. Catherine Ashton a accepté de relever le défi sans doute le plus difficile et le plus nécessaire. Celui d'être en réalité la première ministre des affaires étrangères de l'Europe.

Que chacun, quelle que soit sa taille, soutienne cette ambition et accepte de mettre au pot commun sa propre valeur ajoutée diplomatique liée à son histoire, sa culture ou à son voisinage. C'est le moment de savoir ce que l'on veut.


Michel Barnier
 est Commissaire européen chargé du marché intérieur et des services, ancien ministre des affaires étrangères, de l'agriculture et de la pêche, et de l'environnement.


NB : Ce point de vue a été publié dans l'édition du quotiden Le Monde en date du 18 mars 2010

 



Par Patrice Cardot - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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Vendredi 23 juillet 2010 5 23 /07 /2010 18:23

" Le basculement de l’économie mondiale vers l’Asie et la pression sur le climat et les ressources placent l’Europe, plus pertinente que jamais mais impréparée, devant ce double défi. Même les eurosceptiques devront convenir, sous la pression des évènements, qu’un nouveau progrès de l’intégration politique est nécessaire. A ce stade c’est moins affaire d’institutions que de projet. Tout se joue au niveau de la zone euro. Car son effondrement romprait l’unité du grand marché, et ôterait à l’UE sa capacité de jouer un rôle dans le nouvel ordre mondial.

La zone euro est le théâtre d’un affrontement entre les marchés financiers et la puissance publique européenne. Celle-ci relève en ce moment du Conseil Européen, seul habilité à opérer les transferts de souveraineté nécessaire à la viabilité à long terme de la zone euro. Mais le Parlement européen s’entend mieux que par le passé à ‘communautariser’ l’acquis gouvernemental. L’enjeu est de gérer une décennie de croissance faible qui va reposer le problème du partage de la valeur ajoutée, de manière à contenir populisme et protectionnisme en Europe. La zone euro doit être dotée de la triple souveraineté, monétaire, financière et fiscale, parce que c’est à ce niveau seulement qu’elle peut dorénavant être exercée par des Etats qui, à travers la monnaie unique, partagent une communauté de destin. "

 

Le texte de Pierre Defraigne (ci-après, dans sa version complète) développe l’argument d’une conférence faite le 29 juin 2010 à la Société Royale d’Economie Politique.

 

3-4-Jul-2010-Defraigne-l'Europe dans l'étau de la crise - 3-4-Jul-2010-Defraigne-l'Europe dans l'étau de la crise -

 

Voir également à ce sujet :

 * Trichet au "Monde" : "Nous avons besoin d'une fédération budgétaire"

 * Zone euro : Berlin va proposer que la BCE examine les budgets nationaux

 * Une monnaie unique sans gouvernement ? - nouvelle édition -

 * Union européenne : se discipliner, se solidariser, coopérer ou se disloquer (Confrontations Europe)

 * Pour un nouveau traité d’Union économique (MAASTRICHT II)

 * Pour un nouveau traité d'Union économique (Maastricht II) (suite)

 * Pour un nouveau traité d'union économique - Maastricht II ... en 2014 ? (suite)

 * Gouvernance économique : il faut donner un cadre conceptuel et doctrinal clair à la revitalisation de l'UEM ! (1)

 * Gouvernance économique : il faut donner un cadre conceptuel et doctrinal clair à la revitalisation de l'UEM ! (2)

 * Gouvernance économique : il faut donner un cadre conceptuel et doctrinal clair à la revitalisation de l'UEM ! (3)

 * Vers une plus grande synergie entre budgets européen et nationaux (Résumé)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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