Pour répondre à une telle question, je prends le parti de donner la parole à Alain Lamassoure, député
européen, en reprenant ci-après le texte de l'intervention qu'il a prononcée lors de la commémoration du cinquantenaire de l’insurrection de Budapest, le 23 février 2006 :
" GRANDEUR DES PETITS PAYS DE L'EST
J'ai hésité à accepter cette invitation de participer à la commémoration du cinquantenaire de l'insurrection de
Budapest. Je ne suis pas digne. En présence de Vladimir Bukovski, du grand Vytautas Landsbergis, et d'autres anciens de Solidarnosc, je ne suis pas digne d'évoquer ces événements dont ils ont été
les héros.
Je voudrais pourtant apporter l'hommage d'un Européen de France. En 1986,
à Assise, lors du sommet des chefs des grandes religions du monde qu'il avait invités pour une prière ensemble pour la paix, Jean-Paul II a conclu : « Pour nous, chrétiens, la paix porte le
nom de Jésus-Christ. Si nous le disons si souvent, c'est parce que nous l'oublions tout aussi souvent. » Dans le même esprit, je dirai, pour nous, Français, l'idéal politique porte un nom,
liberté. Et si nous aimons à le répéter, c'est parce que nous l'oublions souvent - comme ce fut le cas, en 1956 et à d'autres moments-clefs de l'histoire de l'Europe de l'Est.
QUE NOUS APPORTE « L'AUTRE EUROPE » ?
Avec les nouveaux membres de l'Union européenne, l'Europe retrouve une bonne part du meilleur de la civilisation européenne.
Le cœur de l'Europe a été un formidable creuset de beaucoup de ce que l'Europe avait de meilleur il y a cent ans à peine. Le « continent perdu de la
culture européenne » (Alexandra Laignel-Lavastine), ce que Kundera appelle « le laboratoire du crépuscule » : les intellectuels, chercheurs, artistes nés et formés dans ce formidable creuset
qu'a été l'Europe centrale de la première moitié du XXe siècle, dispersés par toutes les tragédies de ce siècle - parce que l'Empire a disparu, puis parce qu'ils étaient juifs, puis parce qu'ils
refusaient le totalitarisme communiste. S'il y eut un exode des cerveaux et des talents, ce fut bien celui-là ! En trois générations : les « habsbourgeois », dont beaucoup appartenaient à la
culture judéo-allemande (Kafka, Robert Musil, Jaroslav Hasek) ; la deuxième, grandie sous les deux totalitarismes, celle de Milosz, Patocka et Bibo ; et celle qui est née autour de la deuxième
guerre mondiale, Adam Michnik, Geremek, Havel et... Karol Wojtyla !
Ecrivains, historiens, philosophes, poètes, musiciens, peintres, théologiens, mais aussi hommes de sciences. Les Hongrois Leo Szilard et Ed Teller ont
joué un rôle-clef dans la maîtrise de la fission et de la fusion nucléaires. Pour ne prendre qu'un exemple, au début du XXe siècle, à quelques années d'intervalle, Vilnius a vu naître le poète
Milosz, qui y voyait la frontière entre la civilisation de Rome et celle de Byzance, le romancier Romain Gary et le philosophe Emmanuel Levinas. Vilnius, que les Polonais appelaient Wilno, les
Allemands et les Biélorussiens Vilna, et les juifs Vilnè : elle était pour eux « la Jérusalem du nord ».
Cette Europe centrale a connu toutes les tragédies du siècle précédent : la 1ère guerre mondiale, tragédie du
nationalisme, et j'ajouterai, de la bêtise, celle qui a enfanté toutes les autres ; les régimes totalitaires nazis et fascistes ; la 2ème guerre mondiale ; les régimes communistes ; la domination
coloniale de l'URSS.
Le grand poète Czeslaw Milosz, prix Nobel 1980, inventeur de la formule « l'autre Europe » a raison d'écrire : « J'ai le sentiment que ce siècle n'a
jamais été raconté ». Un siècle d'horreurs, conduisant Witold Gombrowicz à se demander dans son Journal écrit pendant son exil argentin : comment faire « pour que l'homme ne puisse plus
jamais tout faire de l'homme ? »
Parce qu'ils ont souffert plus et plus longtemps, leur expérience vient nous rappeler des questions que nous ne nous posions plus, et des vérités qui
finissaient par nous échapper.
1 - Premier enseignement : il n'est pas de totalitarisme « moins pire » qu'un autre. Le totalitarisme communiste n'est pas un moindre mal par rapport au
totalitarisme de droite. Les communistes de l'ouest ne peuvent pas s'exonérer des horreurs commises à l'est, sous le prétexte qu'ils n'en ont pas commises à l'ouest (et pour cause : ils n'ont
jamais pu y conquérir le pouvoir) et que le problème communiste ne se pose plus à l'est.
La France est sans doute le pays occidental qui a été le plus profondément et le plus durablement imprégné par la pensée marxiste. Toutes les modes
intellectuelles sont venues de là, et, curieusement, viennent encore de cet astre mort : les orthodoxes des années soixante se sont reconvertis dans le maoïsme en 1968, puis dans l'écologie
version anti-capitaliste, dans le trotskisme, et dans l'altermondialisme qui reprend, au prix de quelques ajustements de vocabulaires, l'analyse que Lénine faisait il y a un siècle dans
L'impérialisme, stade suprême du capitalisme. Ayant échoué partout, le communisme garde chez nous le charme du rêve en étant désormais dispensé d'affronter l'épreuve des réalités.
Le grand historien allemand Ernst Nolte a bien montré comment les deux totalitarismes se sont nourris l'un de l'autre, en prospérant sur le même
terreau, s'adressant aux mêmes populations désemparées par la défaite et la crise, se réclamant du peuple contre les puissances d'argent, chacun se présentant en même temps comme le seul rempart
contre l'autre. La référence au socialisme était présente dans le programme et le vocabulaire (« national-socialisme ») de Mussolini comme d'Hitler, tandis que le nationalisme anti-germanique a
puissamment aidé Staline contre eux. Et Milosevic a cherché tout naturellement à faire oublier l'échec du communisme yougoslave en rassemblant autour d'un nationalisme ouvertement
raciste.
2 - Ce triste constat conduit immédiatement à une question fondamentale, commune aux penseurs d'Europe de l'Est : comment les civilisations les plus
anciennes, et se réclamant des valeurs, philosophiques et religieuses, les plus hautes et les plus généreuses ont-elles pu, en moins de 20 ans, engendrer les deux régimes politiques les plus
barbares de l'histoire ? C'est s'interroger sur le mystère du mal : est-il inhérent à la condition humaine ? Est-il lié à une certaine conception de l'organisation de la société ? Peut-il être dû
à une perversion de la démocratie, ou son aboutissement ? Dans un article paru en 2004, Borislaw Geremek allait jusqu'à se demander : « La démocratie peut-elle être totalitaire ?
»
La réponse provisoire ne peut pas être complètement optimiste. L'Histoire a peut-être un sens. Dieu merci, ce n'est pas le sens unique que lui
attribuait la vision communiste. Mais la barbarie reste une option. Par un retour en arrière, vers une barbarie déjà connue. Ou même par l'invention d'une barbarie nouvelle : une amère leçon du
XXe siècle est que l'imagination humaine est infinie, même dans le Mal.
3 - Troisième enseignement. Si la modernité politique et technique a pu
déboucher sur ces perversions infâmes, c'est parce qu'on a évacué la dimension spirituelle de la vie de nos sociétés. Dans son article sur L'Europe en 2020, Mgr Henrik Muszynski, archevêque de
Gniezno, l'exprime avec beaucoup de finesse. Nos sociétés doivent retrouver un spiritualisme, religieux ou laïc -on parle alors d'humanisme -, qui fonde la personne humaine, sa liberté, sa
dignité, comme but de la vie sociale. Un spiritualisme ou un humanisme aussi éloigné du sectarisme religieux que du matérialisme dialectique.
Dans une interview accordée à Newsweek en 1983, Milosz raconte que la seule fois où il a été chahuté dans un amphi (de l'ouest) est le jour où il a dit
: « la principale différence entre nos sociétés consiste en ce que nous, gens de l'est, accordons foi aux notions primitives de bien et de mal. Ceci recouvre notre expérience du nazisme et
notre expérience du communisme qui ne sauraient être séparées. » Pour son auditoire, le comportement des hommes ne pouvait dépendre que de déterminants sociaux ou psychiques - ce qui
permettait de dégager l'individu de sa responsabilité. Or, pour Milosz, il n'y a pas de société libre sans respect de l'individu, et pas de respect de l'individu sans responsabilité individuelle.
Dans Les Dix Commandements de l'homme épris de liberté, affichés sur les murs des lycées hongrois portant le nom de Bibo, on trouve celui-ci : « Tu ne perdras jamais de vue que la liberté et
la dignité humaine sont une et indivisible. »
C'est aussi le sens du bouleversant testament philosophique dicté par Jan Patocka, le porte-parole de la Charte 77, sur son lit de mort. « La morale
n'est pas là pour faire fonctionner la société, mais tout simplement pour que l'homme soit l'homme. Ce n'est pas l'homme qui définit un ordre moral selon l'arbitraire de ses besoins, de ses
souhaits, de ses inclinations et de ses désirs. C'est, au contraire, la moralité qui définit l'homme. »
4 - Enfin, les pays de l'Est nous donnent l'exemple du courage.
« Etre démocrate, c'est être délivré de la peur » dit Istvàn Bibo. Rejoignant Jean-Paul II, qui nous
répétait, à Varsovie, comme à Paris, en Amérique Latine comme en Afrique : « N'ayez pas peur ! ». Dans les archives du quai d'Orsay, on trouve la dépêche d'un conseiller à l'ambassade de
Budapest, Guy Turbet-Delof, relatant la visite de Bibo, se présentant à lui comme « le seul représentant du seul gouvernement hongrois légal », venu apporter le texte d'un manifeste
rédigé sous les bombes. Il y appelait les Hongrois à la résistance passive, et les puissances au respect de la Charte de l'ONU... Le peuple hongrois a été plus téméraire, et les puissances plus
prudentes.
Il y a le courage physique des moments de révolution : on risque de perdre la vie. Il y a le courage intellectuel ou politique : on risque de gâcher sa
vie. Nul mieux que Bibo n'a témoigné de l'un et de l'autre.
Dans son essai fameux, Misère des petits Pays de l'Est, Bibo est le Freud de l'inconscient collectif. Il en décrit les névroses, qui peuvent déboucher
sur « l'hystérie politique. » A le lire aujourd'hui, on réalise que le diagnostic vaut aussi pour de vieux grands Etats d'Europe de l'ouest :
- la tendance à rejeter ses propres erreurs sur d'autres, à l'extérieur (la super-puissance
américaine, le plombier polonais) ou à l'intérieur (les islamistes des banlieues) ;
- Les complexes freudiens, mêlant un complexe de supériorité et d'infériorité ;
- La régression du débat intellectuel et politique : en France, en 2006, on parle de la religion en des
termes caricaturaux, rappelant les passions de 1905, qui faisaient sourire il y a vingt-cinq ans.
- L'identité choisie comme un prétexte à l'inaction, au conservatisme, au refus de s'adapter au monde
tel qu'il est.
En tout cas, la conclusion de Bibo vaut pour nous tous. Une organisation politique digne des valeurs européennes doit reposer sur le pari qu'il ne peut
exister entre les êtres humains des conflits d'intérêts insurmontables ; il n'y a que « des peurs convulsives, nourries par des situations sociales figées ».
QUE DEVONS-NOUS FAIRE ENSEMBLE ?
1 - Faire un bon usage de l'histoire. Souvenons-nous, comme aujourd'hui. Non pas dans la haine et pour assouvir une vengeance. Pour bâtir un avenir de
paix. Nos nations se sont bâties sur les racines du passé. L'Union européenne, c'est le contraire de la patrie : c'est la terre de nos enfants, non pas celle de nos ancêtres. Ce qui nous unit, ce
n'est pas le passé, c'est la volonté de construire ensemble. Cela veut dire :
- Entre décideurs politiques, « laissons les morts enterrer les morts ». L'identité
européenne naîtra de nos œuvres communes.
- Laissons l'Histoire aux historiens. Mais pas aux seuls historiens nationaux. Sinon, nous pouvons
parfaitement recréer les conditions du nationalisme. Dans leurs manuels scolaires, les petits Palestiniens ont appris trop longtemps à haïr Israël. Si nous n'y prenons garde, nous allons former,
chez nos petits-enfants, une nouvelle génération de nationalistes.
2 - Nous devons assumer les conséquences de notre réussite : le miracle de l'Union européenne. En deux générations, nous sommes passés de la guerre
récurrente à la paix perpétuelle. Shimon Peres aime à dire : « Quand un pays perd son ennemi, il perd sa politique étrangère. » Ajoutons : « Et quand un pays perd tous ses ennemis,
il n'est plus le même. » Les notions de souveraineté, de frontière, d'indépendance ne sont plus les mêmes.
Witold Gombrowicz : « La nation ne doit pas devenir un paravent qui cache le monde. » Même purgé du nationalisme agressif envers les voisins,
l'excès de nationalo-centrisme, d'ethnocentrisme, exclut deux dimensions essentielles : celle de l'individu, et celle de l'humanité. Et c'est pourquoi nous devons inventer une organisation
politique qui n'a pas de précédent, capable de sauvegarder les identités nationales, tout en permettant un espace de vie commun et une action commune sur la scène internationale.
3 - Car il nous faut regarder ensemble le monde, passionnant et fou, du XXIe siècle. Le monde de nos petits-enfants sera six fois plus peuplé que celui
de nos grands pères. Et désormais, comme l'a dit John Kennedy, citant le Polonais Samuel Pisar : « L'homme détient, en ses mains mortelles, le pouvoir d'abolir toutes les formes de la misère,
et toutes les formes de la vie. » Nous courons le risque de laisser les autres profiter avant nous des formidables opportunités de ce siècle. Et de permettre à un successeur d'Istvan Bibo
d'écrire Misère d'un petit continent de l'Ouest. La paix dans les Balkans, c'est nous qui devons nous en charger, et personne d'autre, mais nous tous ensemble. L'avenir de l'Ukraine, c'est nous
qui en détenons une clef, et nous ensemble. Le défi énergétique, la relation à la Russie, c'est nous qui pouvons y faire face, si nous sommes unis. Et que dire de l'enjeu démographique : à quoi
aurait servi de reconquérir la liberté hongroise, la souveraineté lituanienne, l'indépendance slovène si d'ici quelques décennies il n'y avait plus de Hongrois, de Lituaniens ni de Slovènes ? -
Ni de Français.
Ne nous laissons pas impressionner par les fantômes. Ne pensons plus aux morts, mais aux enfants à naître. A ceux
qui naissent - partout ailleurs. A ceux qui ne naissent plus chez nous.
Edmund Husserl dans une célèbre conférence à Prague, en 1935, à un moment où il était déjà interdit de parole par les nazis, annonçait : « Le plus
grand péril qui menace l'Europe, c'est la lassitude. » Aujourd'hui, la plus grande chance, c'est l'enthousiasme qui nous vient de l'Est. Soyez-en remerciés. "