Tout a été écrit sur l'échec cinglant de la filière nucléaire française, doublée à Abu Dhabi par le Coréen Kepco,
dénué de référence à l'export et de levier politico-diplomatique, échec qualifié "d'humiliation d'Etat" par Nicolas Sarkozy, qui avait signé un accord de coopération nucléaire et de défense avec
l'Emirat. Mais personne n'aurait imaginé qu'après ce Waterloo, Anne Lauvergeon, présidente d'Areva, et Henri Proglio, patron d'EDF, iraient jusqu'à s'accuser réciproquement d'avoir arrêté ses
livraisons de combustible nucléaires, d'un côté, et, de l'autre, de refuser d'évacuer l'uranium brûlé dans les centrales. Convoqués mercredi dernier par François Fillon, ces deux patrons...
d'entreprises publiques se sont quittés, sur le perron de Matignon, sans un regard. " Les protagonistes de la filière nucléaire française, jadis exemplaire, sont en train de se suicider
", affirme Ladislas Poniatowski, président (UMP) du groupe Energie au Sénat.
L'échec à Abou Dhabi est loin d'être un cas isolé. Un rapport confidentiel remis à Nicolas Sarkozy le 15 janvier 2010 sur l'état de l'industrie française évoque un "
désastre collectif ". Où qu'on se tourne, la France des "grands contrats", qui mêlaient technologie, investissement public et soutien politique, a disparue. " L'industrie française
est passée à côté d'une décennie exceptionnelle pour la croissance mondiale et pour l'équipement des pays émergents ", déplore Jean-Hervé Lorenzi, président du cercle des
économistes.
Prenez Dassault : en 30 ans, pas un seul Rafale n'a été exporté. Après les échecs en Corée du
Sud, aux Pays-Bas et à Singapour, celui encaissé au Maroc a été cinglant, peu après l'élection de Nicolas Sarkozy. Une défaite emblématique des carences de l'organisation politico-administrative
à l'export, avec des offres à des prix différents présentées par Dassault et par l'administration. Présentée comme acquise par Nicolas Sarkozy et Lula, président du Brésil, la vente de Rafale est
passée par pertes et profits. Noyautées par les Américains, les forces aériennes brésiliennes ont tenu tête au gouvernement : il leur a suffi de gagner du temps, le temps que Lula quitte le
pouvoir.
Prenez le TGV, fleuron de l'industrie française il y a dix ans. C'est à Siemens que la Chine a confié
la maîtrise de ses trains qui circulent entre Pékin et Shanghai et, depuis peu, entre Canton et Wuhan, la ligne la plus rapide (350 km/h) et la plus longue (1068 km) du monde. Le train
antisismique japonais pourrait tirer les marrons du feu en Californie, en raison des dissensions entre Alstom et la SNCF, qui veut pouvoir être exploitant, quelque soit le matériel choisi, comme
un mauvais remake du conflit EDF-Areva.
Prenez l'aéronautique, où le leadership européen de la France était incontesté. L'Allemagne y a pris
un poids prépondérant chez Airbus, et l'échec de l'avion de transport militaire est du à l'incapacité de mettre au point des moteurs turbopropulseurs aux performances conformes aux engagements.
Alors que l'Inde vient d'annuler sa commande pour six A330 ravitailleurs, au profit sans doute d'Iliouchine russes, bien moins chers, le fabuleux contrat de l'armée américaine échappera sans
doute à Airbus pour Boeing.
Prenez le spatial. Si Ariane V reste un succès incontestable, l'agence spatiale européenne a du faire
de la place à Soyouz, plus économe, à Kourou. Dernière déconvenue, Galileo : l'ESA a retenu la PME familiale allemande OHB pour fabriquer 14 satellites des 22 satellites prévus, pour ce
concurrent du système de navigation planétaire, au détriment d'Astrium, filiale d'EADS, qui ne s'attendait pas à une véritable mise en concurrence.
Prenez les télécoms, où Internet a marginalisé la France, leader au temps du Minitel, tandis qu'Alcatel n'en finit pas de sombrer ...
Bref, les piliers de ce qui faisait le succès industriel de la France s'effondrent les uns après les autres. Produits trop sophistiqués, donc trop
chers, face à une concurrence accrue ; sous-investissement ; priorité accordée par les grands groupes à la croissance externe expliquent en partie ce déclin. Mais il est surtout dû à l'absence de
réel soutien des politiques, désormais plus soucieux de communication que d'efficacité.
Airy Routier est chroniqueur à Challenges.
Source :
<http://www.challenges.fr/actualites/politique_economique/20100122.CHA0812/le_suicide_collectif_en_guise_de_politique_industrielle.html>
NDLR : Ces échecs ont évidemment bien d'autres causes que l'auteur de cet article n'évoque pas (outre l'affaiblissement dramatique du niveau d'intelligence collective de l'Etat, en grande partie
due aux modes de recrutements, et à la politisation - au sens le plus péjoratif du terme - des postes à responsabilité; une politisation qui tient davantage à des logiques de réseaux ...
qu'à une volonté de doter l'Etat et ses appendices économiques et financiers des compétences requises). Voir également à cet égard, sur me même blog, les articles suivants :
* Le capitalisme français reste aux mains d'un club très fermé (Annie Kahn - Le Monde) ;
* Connaissez-vous les fonds souverains ? ;
* Du pari des transferts de technologie ! ;
* De l'adéquation entre compétences offertes et demandées sur le marché du travail ;
* L'Etat entre technologie et théologie - Origine, sens et fonction du concept d'Etat , par Hugues Rabault
;
* Union européenne : pour
une approche intégrée en matière de politique industrielle européenne ;
* Jusqu'à quel point la France et l'Allemagne sont-elles d'accord pour lancer le volet économique de l'UEM et une politique industrielle européenne
? ;
* La stratégie révisée de
l'Union européenne pour le développement durable ;
* La stratégie révisée de l'UE
pour le développement durable : un cadre de référence stratégique cohérent pour les activités de l'UpM relatives à ce registre clé ;
* L'Europe de l'ouest
séduit toujours les investisseurs étrangers mais cède le pas aux pays émergents pour les investissements à long terme ;
* Marchés d'armement : choix
contractuels et performance (ECODEF) ;
* Le développement capacitaire de l’UE : créer le désir … et veiller à préserver l'outil industriel européen ;
* Les pôles de compétitivité : bilan et perspectives d'une politique industrielle et d'aménagement du
territoire ;
* Cycle franco-allemand sur les hautes technologies (IFRI - CERFA ) ;
* Négocier et conclure un accord avec un pays tiers n'est possible que dans le cadre d'une procédure communautaire contraignante ! - nouvelle édition
- ;
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