Vendredi 16 décembre 2011 5 16 /12 /Déc /2011 06:23

Le budget par activité propose une organisation des crédits budgétaires et des ressources par destination, afin de permettre à chacun de voir quelles sont les politiques qui sont menées et quelles activités composent ces politiques, quelles sommes sont consacrées à chacune d'elles et quels sont les effectifs qui leur sont affectés. (cf. le glossaire http://ec.europa.eu/budget/other_main/glossary_fr.htm )

Le Traité de Lisbonne accroît les compétences de l'Union dans des domaines aussi importants que la politique spatiale, l'énergie, la lutte contre le changement climatique, le tourisme, le sport mais aussi et surtout le domaine des relations extérieures. Bien que ces modifications fussent prévisibles au moment des négociations de l'actuel cadre financier 2007-13, les chefs d'Etats et de gouvernement ont préféré en ignorer les conséquences d'un point de vue budgétaire. 

Depuis son entrée en vigueur, le cadre financier pluriannuel a démontré ses limites à plusieurs reprises. Il a fallu le réviser 4 fois déjà pour trouver des réponses à des besoins urgents: Galileo (budget 2009), la crise alimentaire mondiale (budget 2009), la crise économique et financière (budgets 2009 et 2010). Ces révisions, bien que ne modifiant pas le volume global de dépenses sur la période 2007-13 et procédant à des redéploiements entre types de dépenses, n'ont été obtenues qu'au prix de lourdes "palabres" interinstitutionnelles. Elles ont démontré combien le Conseil était récalcitrant à adapter le cadre adopté en 2006 à des événements politiques imprévus. D'instrument au service d'objectifs politiques communs, le cadre financier pluriannuel semble être devenu, du moins pour certains Etats membres, un outil uniquement comptable et indépassable.

Dès lors, qu’en sera-t-il de l'impact budgétaire des nouvelles compétences introduites dans le Traité de Lisbonne ? (cf. Categories et domaines de compétences de l’Union tels que définis dans le Traité de Lisbonne (rappel))

Théoriquement, le Parlement européen pourrait porter cette question grâce aux modifications juridiques apportées par le Traité. En effet, le Traité de Lisbonne oblige à transformer l'actuel cadre financier pluriannuel de simple accord interinstitutionnel (entre le Parlement européen, le Conseil et la Commission) qu'il est aujourd'hui en un règlement spécifique de l'Union, adopté par le Conseil - à l'unanimité ! - après approbation par le Parlement européen à la majorité des membres qui le composent. Lors de cette transformation, le Parlement européen disposera donc théoriquement d'un droit de veto sur lequel il pourrait s'appuyer pour essayer d'obtenir une révision de l'actuel cadre financier pluriannuel afin que celui-ci prenne en compte non seulement les nouvelles compétences de Lisbonne mais aussi les défis politiques auxquels l'Union doit faire face dans le très court terme.

Des parlementaires européens redoutent que l'agriculture et la politique de cohésion soient les grandes perdantes de la stratégie UE 2020 sur la croissance "intelligente, durable et inclusive". Cette stratégie servira pourtant à l'élaboration du prochain cadre financier pluriannuel de l'Union européenne, qui commencera en 2014. Sur les recettes, la Commission propose de retrouver la philosophie de départ, donc de moins recourir aux contributions nationales en fonction de la richesse.

Quelques pistes de réflexion pour éclairer le débat  

Selon le principe d'universalité[1], l'ensemble des recettes couvre l'ensemble des crédits de paiement et les recettes et les dépenses sont inscrites sans contraction entre elles. Pour autant, pourquoi ne pas envisager une application souple de la règle de non-affectation ?

Première piste de réflexion :

Elle consiste à lier nature de recettes et nature des dépenses en tenant compte de la variété des types de compétence dont dispose l’Union pour agir.

Au lieu d’exercer la règle de non-affectation de manière rigide à l’égard du bloc global que constitue la totalité du budget de l’Union, l’Union serait alors appelée à l’exercer par domaines et catégories de compétences.

Ne serait-ce qu’afin d’assurer une meilleure cohérence entre :

- d’une part, le budget de l’Union et les dispositions en faveur d’un renforcement de la gouvernance économique, lesquelles revêtent nécessairement des variantes selon la nature des domaines de compétences en cause,

- et, d’autre part, entre nature de dépenses et nature de recettes, et partant, une meilleure lisibilité par les citoyens européens de l’action de l’Union dans les différents domaines et champs de compétence où elle est appelée à agir.

Ainsi, les dépenses relatives aux domaines politiques à l’égard desquels l’Union dispose d’une compétence exclusive devraient pouvoir être couvertes prioritairement, sinon exclusivement, par des recettes dont la nature et l’origine coïncident avec lesdits domaines (ressources propres traditionnelles constituées des droits à l’importation des produits en provenance de pays tiers à l’Union, mais aussi de nouvelles ressources propres constituées par les revenus de taxes nouvelles telles que celles proposées par la Commission européenne dans sa communication sur le réexamen budgétaire et qui n’ont pas pour seul champ d’application le marché intérieur de l’UE : taxation sur les transactions financières, recettes tirées de mises aux enchères - système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre -).

S’agissant des dépenses relatives aux domaines politiques faisant l’objet d’actions d’appui, de coordination ou de complément de la part de l’Union européenne, on peut considérer que les recettes constituées par les ressources de type TVA sont de nature à couvrir les dépenses correspondantes de l’Union. Or, l’hypothèse avancée de l’abandon de cette nature de ressource nous oblige à imaginer de recourir à de nouvelles ressources à cette fin (telles que les revenus de la taxation des transactions bancaires au sein du marché intérieur européen, ou d’une taxation européenne sur l’énergie ou encore d’une imposition sur les sociétés).

Enfin, s’agissant des dépenses relatives aux domaines politiques relevant du champ des compétences partagées, du champ de la compétence que lui ont attribuée les Etats membres en matière de politique étrangère et de sécurité commune (champ qui correspond à des domaines où les investissements publics revêtent à la fois un caractère obligatoire en raison de leur nature régalienne, ne sont pas par nature ‘générateurs de recettes’ et s’étalent sur plusieurs périodes de programmation pluriannuelle), ainsi que du champ de la coordination des politiques économiques, on peut considérer que les recettes constituées par les ressources de type RNB ainsi que les « emprunts obligataires européens » ou d’autres formules innovantes sont de nature à couvrir les dépenses correspondantes de l’Union, notamment lorsque celles-ci prennent la forme de garanties (telles que les « EU project bonds »).

Seconde piste de réflexion :

Une autre piste consiste à proposer de réserver les ressources propres constituées par les revenus européens directs (droits à l’importation, etc.) à la seule couverture des dépenses attachées aux politiques et actions de l’Union qui affectent directement la citoyenneté européenne (Citoyenneté, Liberté, Sécurité, Justice, dépenses horizontales/administratives attachées au fonctionnement des institutions communautaires et des organes qui leurs sont attachés), les autres natures de ressources étant alors réservées aux dépenses opérationnelles de la Commission européenne ainsi qu’à d’éventuels budgets ou fonds spéciaux.

La citoyenneté européenne comme l’identité politique européenne trouveraient alors une matérialisation concrète sur le registre budgétaire. L’idée d’un impôt européen au profit du citoyen européen prendrait ainsi forme sans pour autant alourdir la charge fiscale des contribuables.

Et nous aurions ainsi une réponse à la question soulevée par le parlementaire européen Jan Olbrycht à propos des dépenses administratives. /


[1] La règle de non-affectation, qui est avec la règle de non-compensation l’une des deux règles propres au principe budgétaire d’universalité, interdit l’affectation d’une recette à une dépense déterminée. Elle implique de verser toutes les recettes dans une caisse unique où l’origine des fonds est indéterminée. Elle permet à l’autorité budgétaire de conserver son pouvoir de décision et de gérer les fonds publics en respectant les notions de solidarité et d’unité nationales (s’agissant des budgets nationaux) ou européennes (s’agissant du budget de l’Union). Elle connaît toutefois quelques dérogations (ex : les budgets annexes ou les comptes spéciaux qui retracent des dépenses bénéficiant d’une affectation particulière de recettes).

 

Voir également les autres articles de la rubrique intitulée : A propos du budget de l'Union européenne

Voir en particulier :

 * Résolution du Parlement européen du 8 juin 2011 : Investir dans l'avenir: un nouveau cadre financier pluriannuel (CFP) pour une Europe compétitive, durable et inclusive

 * Investir aujourd’hui pour la croissance demain (proposition de budget pluriannuel présentée par la Commission pour 2014–2020 )

 * L'UE a besoin d'un budget ambitieux pour sortir de la crise et retrouver la croissance, par Mikolaj Dowgielewicz (Le Monde)

 

 

 

 

 

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : A propos du budget de l'Union européenne
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Vendredi 16 décembre 2011 5 16 /12 /Déc /2011 06:01

Le lecteur trouvera ci-après les trois textes présentés par la Commission européenne le 29 juin 2011 qui ont trait à la réforme du système de ressources propres de l'Union européenne.

proposal council own resources fr proposal council own resources fr

proposal council regulation implementation own resources fr proposal council regulation implementation own resources fr

proposal council regulation methods procedure GNI fr proposal council regulation methods procedure GNI fr


 

 

 

 

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : A propos du budget de l'Union européenne
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Jeudi 15 décembre 2011 4 15 /12 /Déc /2011 22:29

Voici le verbatim du communiqué de Jacques Chirac, annonçant qu'il ne ferait pas appel de sa condamnation jeudi à deux ans de prison avec sursis pour détournement de fonds, abus de confiance et prise illégale d'intérêts, même s'il "conteste catégoriquement le jugement".

" Je prends acte du jugement du tribunal de Paris. Je me réjouis, comme je l'avais toujours demandé, que mes collaborateurs de l'époque ne soient pas pénalement sanctionnés.

J'étais le maire. C'est à moi et à moi seul d'assumer.

Mais, sur le fond, je conteste catégoriquement ce jugement.

Sur près de 470 emplois examinés, il n'en reste, après des années de procédure, que 19 qui me sont imputés et encore partiellement.

Surtout, je l'affirme avec honneur : aucune faute ne saurait m'être reprochée.

Pour autant, je ne ferai pas appel.

Je n'ai plus hélas toutes les forces nécessaires pour mener par moi-même, face à de nouveaux juges, le combat pour la vérité.

J'ai conscience aussi que ce qui est en jeu ce n'est pas seulement l'honneur d'un homme, mais la dignité de la fonction présidentielle que j'ai assumée depuis. Et je crois qu'aujourd'hui le respect de nos institutions exige que l'apaisement vienne.

Je m'en remets au jugement des Parisiennes et des Parisiens qui, par trois fois, m'ont choisi pour être leur maire.

Je m'en remets à mes compatriotes qui savent qui je suis: un homme honnête qui n'a jamais eu d'autres exigences et d'autres combats que la cohésion entre tous les Français, la grandeur de la France et l'action pour la paix.

Par-delà la blessure et la tristesse profonde que m'inflige ce jugement, c'est cette exigence, qu'une dernière fois, je veux porter ".

 

 
Par ERASME - Publié dans : A la rencontre de femmes et d'hommes illustres
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Jeudi 15 décembre 2011 4 15 /12 /Déc /2011 21:34

Grèce, Espagne, Italie, Sarkozy, Merkel, Obama, G 20, triple A, démocratie, austérité : chaque semaine qui passe donne lieu à de nouveaux développements, de nouvelles annonces, de nouvelles incertitudes. La crise actuelle est pour les Européens comme pour les Américains au moins comparable à celle de 1929 et sans doute encore plus grave, tant les bouleversements à l'œuvre, ou à venir, sont profonds. Il y va aujourd'hui d'un certain mode de vie et de croissance. Il y va aussi de nos modèles sociaux européens, dans leurs diverses variantes. L'austérité annoncée un peu partout va-t-elle provoquer leur démantèlement ?

 

Revenons d'abord sur les caractéristiques du modèle social européen, qui nous est peu ou prou commun. Dans un tel modèle, la société s'oblige à des devoirs envers ses citoyens: accès à des biens de base (éducation, santé), garantie d'un minimum vital pour tous, protection contre certains risques (maladie, chômage, vieillesse), redistribution en faveur de certains groupes (familles, handicapés), droit à une activité rémunératrice, conditions de travail décentes et sécurité - même relative - de l'emploi. Ajoutons-y un droit du travail et des relations professionnelles qui déterminent les salaires et nombre de conditions d'emploi, etc.... : tous ces « acquis », issus de conquêtes ou de compromis sociaux ont par le passé contribué à réduire nombre d'inégalités, notamment de revenus. Par ailleurs, ce sont ces mêmes protections et cohésion sociales qui ont permis la croissance et donc la performance d'un certain type de capitalisme. Comme viennent de l'affirmer les principaux responsables syndicaux européens, "le social est le ciment de l'UE".
Pourtant du fait du chômage, de la démographie, d'un système financier qui capte une partie démesurée de la valeur, le système se grippe : son fonctionnement devient problématique, ses protections sont de moins en moins universelles et, par dessus tout, les inégalités se creusent à nouveau, parfois de manière considérable. Les gouvernements ont privilégié réduction de l'inflation et stabilité macroéconomique plutôt que plein emploi, les actifs sont moins enclins à prendre en charge les inactifs et le leitmotiv est à la valorisation du travail. Nous sommes entrés dans l'époque du donnant-donnant, le droit à des prestations étant lié à des devoirs envers la société. La mise sous condition des aides sociales ne cesse de monter : il faut occuper un emploi quelle qu'en soit la rémunération - on pense ici aux jobs à 1 € en Allemagne - et de nombreuses prestations reposent désormais sur des efforts de mobilité, là sur des conditions d'activité, de séjour, le tout couronné par le renforcement de la lutte contre les fraudes sociales. Enfin, et peut-être de ce fait, la crédibilité dans les vertus du système s'étiole aux deux bouts de la pyramide sociale : en haut par ceux qui peuvent s'en passer - tout en profitant largement, ça va de soi, en bas par ceux qui n'en bénéficient pas, plus, ou si peu. Le modèle social européen a-t-il donc un avenir ?
Vu de la Chine, ou du moins de certains de ses dirigeants, ce modèle autrefois exemplaire ne fait plus rêver et la notion d'Etat-providence européenne serait la cause première de la crise de la dette. "Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course, vivant d'acquis sociaux. Je pense que les lois sociales sont obsolètes. Elles conduisent à la paresse, à l'indolence, plutôt qu'à travailler dur. Le système d'incitation est complètement détraqué" a ainsi déclaré Jin Liqun, président du Fonds souverain chinois CIC dans une interview récente à la chaîne Al-Jazeera. Ces commentaires ne pèseraient guère si les systèmes n'étaient pas déjà fortement ébranlés de l'intérieur. C'est pourquoi la crise met gravement à l'épreuve nos modèles sociaux. Si ceux-ci ont plutôt bien fonctionné en 2008-2009 en jouant le rôle d'amortisseurs sociaux grâce au régime d'assurance-chômage et au chômage partiel, les temps qui viennent s'annoncent beaucoup plus incertains avec des puissances publiques très affaiblies financièrement.

C'est toute la transition de notre modèle social qui est à imaginer et à construire. Contre quels risques nous protéger demain ? Les assurances sociales sont-elles un remède universel ? Quels périmètres pour la solidarité : universels ou professionnels, nationaux ou transnationaux ? Quelle place pour le travail et pour le salariat dans nos vies, nos sociétés et nos dispositifs sociaux ? Que pourrait signifier entreprendre et donc entreprises ? Comment conjuguer nouveaux modèles de croissance et cohésion sociale ? Il est bien sûr très facile de questionner et bien difficile de répondre. Mais il est plus que probable aussi que l'on ne pourra pas se contenter de camper sur la défensive.

 

Source : http://www.metiseurope.eu/crise-nos-mod-les-sociaux-ne-pourront-resister-sans-se-renouveler_fr_70_art_29256.html

 

 

Par ERASME - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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Jeudi 15 décembre 2011 4 15 /12 /Déc /2011 18:41

Essai sur la chute du système soviétique à la fin du siècle dernier et les désorganisations similaires à craindre pour les régimes capitalistes de marché, avec à peu près les mêmes raisons, au courant de ce siècle…

Et si la chute des systèmes soviétiques planifiés était en fait analysable selon le matérialisme historique marxiste ? Et si cela devait arriver également bientôt aux pays occidentaux ?

La chute du système soviétique ne pourrait-elle pas être attribuée en partie au moins à des facteurs que la théorie marxiste avait envisagés : ce sont les évolutions des infrastructures, entre autres technologiques, d’un côté et la cupidité des dirigeants privés et publics de l’autre, qui conduisent à des révolutions. Analyse qui avait été inspirée à Marx, entre autre, par les situations catastrophiques qu’il avait pu observer lors de la révolution industrielle en Angleterre. Or des changements technologiques profonds ont affecté l’Union soviétique et ses satellites au milieu du siècle dernier : débuts de l’informatique, diversification des besoins apportée par la diffusion de l’information par des médias nouveaux à l’époque (radio et télévision). Les pays occidentaux vivent actuellement le même genre de changements technologiques amplifiés par les avancées techniques des équipements numériques… Les mêmes causes ne pourraient–elles pas provoquer les mêmes effets ?

 Dans le cas de la chute en série des systèmes à économie planifiée vers la fin du XXème siècle, on retrouve des facteurs similaires à ceux de la révolution industrielle : un changement rapide et considérable des technologies modifiant radicalement, dès 1960, environ une trentaine d’années avant la chute, les rapports entre les facteurs de production capital et travail (dans le cas des systèmes soviétiques, il s’agissait d’un capital d’État) et par ailleurs l’absence de redistribution à l’ensemble de la société des gains de productivité réalisés suite à cette modification des rapports entre facteurs de production.

On doit aussi mentionner l’incapacité technique du système soviétique à s’adapter à l’évolution technologique : les plans ne permettaient de calculer des quantités de produits intermédiaires nécessaires à satisfaire une demande finale simplement estimée que si les coefficients d’échanges interindustriels restaient relativement stables, comme c’était le cas dans l’économie née de la révolution industrielle et aux débuts de la planification soviétique. Or avec les évolutions technologiques, ces coefficients d’échanges interindustriels variaient bien trop rapidement pour que les modèles de prévision à la base des plans quinquennaux puissent être adaptés suffisamment vite.

Il faut rajouter à cette difficulté de planification l’apparition de nouveaux médias de communication publique massive comme la presse, la radio et la télévision, même sévèrement contrôlés par l’état, et qui allaient changer très fortement les attentes des membres de la société en matière de consommation, rendant de fait l’estimation de la demande finale encore plus incertaine. Créant ainsi un appétit pour des biens jusqu’alors considérés comme les avatars du système capitaliste : l’automobile, le réfrigérateur, etc.

On peut noter que le phénomène « médias » n’a pas touché que les pays soviétiques, l’apparition de ces différents supports et leur pénétration envahissante dans la population en Occident a aussi joué un rôle sur les perturbations de l’économie de marché, les décisions des consommateurs étant de plus en plus influencées par des campagnes publicitaires et des effets de modes généralisés à des pays tout entiers ou à des comportements d’appartenance à des groupes sociaux-culturels (voir les travaux de Vance Packard « La persuasion clandestine », et aussi « Les Obsédés du standing » ou les travaux de Katz et Lazarfeld sur le rôle des « leaders d’opinion » rendus possibles par l’explosion de la disponibilité des médias). Ces phénomènes nouveaux éloignent encore plus l’hypothèse de rationalité économique des agents économiques, tant gestionnaires que consommateurs. N’oublions pas que la pénétration de la télévision dans les foyers américains puis dans ceux de l’OCDE a été encore plus rapide et a sans doute encore plus influencé les comportements sociaux que la pénétration d’internet.

Pour revenir à l’hypothèse sur la chute des économies régies par des systèmes soviétiques, une seconde cause est probablement l’absence de politiques sociales réellement modernes dans ces pays. Car il ne faut pas se leurrer, ce ne sont pas les campagnes de propagande politiques des dirigeants occidentaux tels que Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, qui ont mis les populations des anciens pays de l’Est dans les rues… Mais c’est bien l’incapacité des dirigeants des pays de l’Est à assurer une redistribution équitable des richesses produites dans leurs pays respectifs, richesses dont les apparatchiks s’étaient emparés tout autant que le font encore les grands dirigeants privés ou publics dans les pays de l’OCDE, laissant les couches modestes de la population à un niveau de survivance que Marx avait appelé « niveau de maintien de la force de travail », dont il pensait que ce serait principalement le fait des industriels capitalistes. Notons qu’avec l’automatisation de plus en plus poussée des processus de production, les entrepreneurs n’ont même plus à se préoccuper du maintien de la force de travail par un salaire minimal de subsistance, le travail étant de plus en plus exécuté par des machines entièrement automatisées… 

Les dirigeants soviétiques et la nomenklatura n’ont pas fait autrement avec leurs villas de luxe au bord de la mer Noire et leurs limousines démesurées, leurs datchas dans la banlieue de Moscou et autres dépenses de luxe… Il faut se rappeler que Staline admirait le productivisme tayloriste ainsi que le fordisme. Fordisme dont les systèmes soviétiques n’ont pris que la version rationalisation des tâches industrielles et pas l’idée d’un accroissement des revenus du travail pour susciter un accroissement de la demande de biens de consommation.

Ce processus pourrait bien se reproduire dans les économies occidentales…

Soyons attentifs à ce que les mêmes causes ne provoquent les mêmes effets, cette fois dans les régimes capitalistes, désorganisés face aux changements technologiques et incapables d’assurer une répartition équitable des richesses créées, ce qui ne pourra à terme que susciter des désordres sociaux, désordres qui ne serviront ni les intérêts des salariés et des individus en situation de vulnérabilité sociale, ni les intérêts des entreprises. En effet, nos économies de marché sont incapables de gérer les changements technologiques trop rapides pour que le marché ait le temps de réagir ou que des réglementations étatiques puissent être conçues avant qu’une nouvelle évolution technologique ne vienne supplanter ou dépasser la précédente. Par ailleurs, il faut dire que ce ne sont pas les évolutions technologiques qui créent les révolutions mais bien la cupidité des dirigeants qui ne veulent pas partager les gains de productivité qu’elles ont permis. Quand je parle de gains de productivité et de création de richesse, fût-ce même au sens restrictif et abusif du PIB, on me pose souvent la question « Mais où sont passés ces gains de productivité du travail et les richesses qu’ils ont générés ? » A mon avis, ils ne sont pas tous allés vers la rente du capital comme voudraient le faire croire certaines analyses un peu trop simplistes.

En fait, dans une économie de marché dominée par le court terme, les dirigeants des entreprises ont préféré utiliser ces gains de productivité pour gagner un avantage compétitif par la baisse mutuellement suicidaire des prix, au lieu d’envisager d’autres moyens d’accroitre leur compétitivité, par exemple en utilisant les gains de productivité du travail pour réutiliser les forces ainsi libérées à une amélioration des produits et des services qui les accompagnent. Mais comme il s’agissait là de bénéfices à plus long terme, les financiers, souvent à la tête des entreprises, n’ont pas voulu de ce genre de solution, leur préférant des solutions à plus court terme et plus porteuses de bénéfices immédiats et moins risquées que des investissements dans des méthodes et des produits dont les bénéfices hypothétiques leur semblaient trop risqués…

Il est clair que dans la mesure où les financiers considèrent le plus souvent les salaires uniquement comme des coûts et non comme des investissements productifs, réduire la masse salariale est à leur sens une source immédiate de bénéfices, quand bien même les dirigeants des entreprises se verraient obligés d’utiliser les services d’entreprises de travail par intérim plus coûteux, mais pour les financiers, ce genre de dépense entre dans une autre ligne comptable que les salaires. Chassez la bureaucratie par la porte, elle revient par la fenêtre !

Les financiers ne voient pas non plus la différence entre les compétences intrinsèques de leurs propres salariés, connaissant parfaitement leur métier et sachant l’appliquer au produits de l’entreprise où ils travaillent et les compétences externalisées, forcément moins spécialisées et connaissant moins les produits et les méthodes de l’entreprise. Exemple, de décision comptable typiquement bureaucratique dans une même entreprise : un laboratoire L1 développe des produits de très haute technologie et manque de programmeurs, au vu des livres comptables, le laboratoire L2 dispose lui d’un excédent de programmeurs. Décision financière : transférons les programmeurs en excès dans le laboratoire L2 vers le laboratoire L1, où il en manque. Petit problème non perçu à travers les livres comptables, la technicité de la programmation dans le laboratoire L1 est hors de portée des compétences des programmeurs du laboratoire L2 qui travaillaient dans un domaine de programmation nettement moins technique que ceux du laboratoire L1, sans compter que les programmeurs en excès dans le laboratoire L2 et leurs familles n’avaient aucune motivation pour être délocalisés dans la région du laboratoire L1 où l’agrément de vie était au moins à leurs yeux bien moindre : climat plus continental, éloignement de l’océan, etc. Donc assez peu ont accepté l’offre qui leur était faite.

D’une certaine manière la vision financière et comptable n’est finalement pas tellement éloignée de la vision étatique fondée sur des plans bureaucratiques incapables de rester en contact avec la réalité du terrain. Il reste que tant dans les cas des régimes soviétiques que dans le cas de l’économie de marché, les gains de productivité horaires du travail n’ont pas été utilisés à une répartition plus équitable des richesses dégagées. Dans les pays régis par l’économie de marché, bien que l’accaparement des gains par des minorités influentes ait aussi existé, c’est probablement plus dans la guerre des prix suicidaire à laquelle se sont livrées les entreprises, y compris et sans doute surtout au niveau international, que dans la cupidité des plus riches qu’ont disparu les richesses créées par les gains de productivité occasionnés par les progrès technologiques. Guerre des prix qui a entrainé des baisses de revenus et des mises au chômage et encore moins de demande d’où d’autres baisses de revenus entrainant encore plus de mises au chômage car les prix devaient baisser davantage. Remarquons que nous-mêmes en tant que consommateurs sommes tombés dans le panneau en cherchant les prix les plus bas et en jouant ainsi le jeu de la concurrence suicidaire des entreprises… Le résultat risque bien d’être un accroissement de l’insatisfaction des populations qui, espérons-le, n’aboutira pas à des révoltes dont ni les dirigeants ni les membres de base de la société n’auraient rien à gagner.

 

Source : Blog de Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/blog/?p=18053)

Par ERASME - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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