Que peuvent les Etats contre la spéculation ? Adrien de Tricornot - 1- (Dossier - Le Monde Economie)
Le soutien à la Grèce était encore au menu de la
réunion des ministres des finances de la zone euro, lundi 15 mars à Bruxelles, ainsi que la mise au point d'un mécanisme d'aide en cas de défaillance financière. Différentes idées ont été lancées
récemment pour apporter à plus longue échéance des réponses de fond à la crise. Le ministre allemand des finances, Wolfgang
Schäuble, a proposé de créer
un Fonds monétaire européen (FME) capable de secourir les pays de l'Union. Le premier ministre belge, Yves Leterme, a avancé un projet de Trésor commun, émettant la nouvelle dette des pays de la zone euro. Le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, président de
l'Eurogroupe, s'est prononcé pour la création d'une agence de notation européenne pour la dette des Etats.
Parallèlement, la volonté de réglementer certains instruments de spéculation - comme les contrats d'échange sur les risques de défauts de paiement (credit default
swaps, CDS), ces produits dérivés qui permettent de parier sur les difficultés de remboursement d'un emprunteur -, progresse. "La Commission va examiner de près l'opportunité d'interdire
les opérations purement spéculatives sur des CDS liés à de la dette souveraine", a indiqué José Manuel Barroso, le mardi 9 mars.
Le lendemain, la France,
l'Allemagne, la Grèce et le président de l'Eurogroupe demandaient, dans une lettre commune à la Commission européenne et au gouvernement espagnol, qui préside l'Union, d'enquêter sur "le rôle
et l'impact de la spéculation sur CDS sur les obligations des Etats européens" afin de la présenter lors du conseil des ministres des finances du mardi 16 mars, et de décider d'éventuelles
mesures. Les chefs d'Etat et de gouvernement demandaient d'intensifier les initiatives "en faveur d'une plus grande transparence du marché des produits dérivés conformément aux décisions du
G20".
Comme le
résume Jean-Pierre Vesperini, membre du Conseil d'analyse économique (CAE), "les pouvoirs publics disposent de quatre leviers face aux mouvements
spéculatifs des marchés : le discours, la mobilisation de capitaux, les mesures de politique économique et, enfin, la réglementation".
"La première arme face à la
spéculation est psychologique et vise à la calmer. Les déclarations de solidarité des dirigeants européens semblent ainsi avoir été efficaces puisque la Grèce a pu placer avec succès ses
dernières émissions obligataires", poursuit Jean-Pierre Vesperini, également professeur à l'université de Rouen. Même si la construction européenne pèche par son inachèvement - pour avoir
exclu jusqu'ici la solidarité budgétaire ou un gouvernement économique commun -, les dirigeants du Vieux Continent n'ont pas mâché leurs mots pour mettre en garde la spéculation contre la dette des Etats fragilisés comme la Grèce, le Portugal, l'Espagne ou l'Irlande, ce qui a changé quelque
peu le climat sur les marchés.
PDG du cabinet de conseil
financier new-yorkais Galileo Global Advisors, Georges Ugeux estime cependant que ces déclarations, peu coordonnées, ont brouillé les cartes. "Personne ne croit que la création d'un fonds monétaire européen puisse se faire avant
plusieurs années. Cela renvoie à la vieille habitude des politiques européens de toujours créer une institution ou de faire un sommet. On a mis la charrue avant les boeufs en ne définissant pas
d'abord les objectifs, explique cet ancien responsable international de la Bourse de New York. Les annonces de réformes ont été mauvaises. On a besoin de savoir qu'il y a un pilote dans l'avion, et ce qui a été organisé, c'est une cacophonie. Nos Excellences
devraient parfois se dire qu'en matière financière, le silence est d'or."
Pendant les crises, les
pouvoirs publics peuvent aussi tester leurs rapports de forces avec les acteurs des marchés et leur envoyer des messages fermes. Ainsi Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et professeur à Sciences Po critique, dans un entretien au journal portugais Diario Economico du 18 février, le rôle des agences de notation (rating) dans le déclenchement de la tempête des subprimes
comme dans la spéculation sur les Etats européens fragilisés. "Le problème est que les agences de rating n'ont pas eu à payer pour leurs responsabilités dans la crise et qu'elles essaient
maintenant de se refaire un chiffre d'affaires en surveillant les Etats. Je trouve que, sauf à abandonner toute notion de souveraineté, les Etats devraient réformer dans l'urgence les agences de
rating et en tout cas les faire taire, si ce n'est les poursuivre en justice", dit-il.
Les Etats-Unis ont donné un
coup de semonce : selon le Wall Street Journal du mercredi 3 mars, le ministère américain de la justice enquête pour déterminer si plusieurs grands
fonds spéculatifs ont agi de concert pour spéculer à la baisse sur l'euro, profitant de la crise de la dette publique grecque. La demande des autorités américaines serait datée du 26 février,
coïncidant avec la publication d'un article du Wall Street Journal décrivant une rencontre entre plusieurs gérants de fonds, où la question de l'euro avait été
évoquée.
Mais il faut aussi de
l'argent pour contrer la spéculation. "La deuxième arme est la mobilisation des capitaux : si l'Europe allait plus loin que les discours et mettait ses actes en accord avec ses paroles, elle
se mobiliserait pour souscrire la dette grecque. C'est ce qui a été annoncé à travers l'idée de la création d'un fonds monétaire européen, mais cela peut être fait aussi à travers les banques
publiques comme la KfW allemande ou la Caisse des dépôts française ", poursuit M. Vesperini.
Jusqu'ici, la Banque
centrale européenne (BCE) a donné un coup de main discret et indirect aux pays les plus fragiles. Même si elle a été moins audacieuse que ses consoeurs américaine ou britannique, elle a fortement
baissé ses taux d'intérêt, permettant aux banques privées d'emprunter des liquidités à faible coût pour les placer ensuite en emprunts d'Etat, mieux rémunérés.
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