Combien d'économistes ayant "pignon sur rue" et d'intellectuels impétueux qui se sentent soudainement des ailes d'économistes
appellent à une dévaluation de l'euro par rapport au dollar assortie d'une intervention de la BCE sur le marché des titres grecs (pour tenter d'abaisser les taux d'intérêt attachés à
cette même dette) au prétexte que ce serait la solution à la crise grecque (cf. encore dernièrement l'article de Jean-Pierre Vesperini publié dans l'édition du Monde en date du 24 juin ou
encore celui intitulé "Abandonner l'euro pour sauver les Européens" signé par Gérard Lafay, Jacques Sapir, et Philippe Villin - cf. http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2011/06/22/10001-20110622ARTFIG00559-abandonner-l-euro-pour-sauver-les-europeens.php -).
Tout en reconnaissant que la baisse de l'euro conduirait à une augmentation des prix dans toute la zone euro, ces mêmes
"conseilleurs" - qui ne sont jamais les payeurs en l'occurence - avancent l'argument selon lequel une telle baisse de l'euro par rapport au dollar créerait une accélération considérable de la
croissance dans toute la zone, produisant ainsi des recettes fiscales nouvelles qui concourraient à affaiblir la charge de la dette publique.
Cet argument est naturellement en parti fondé ! L'Insee, en France, a établi que par rapport à un cours de l'euro s'établissant
à 1,05 dollars, la France avait perdu 1 point de croissance chaque fois que l'euro se réévaluait de 10 %.
Au cours de l'émission C'dans l'air de France 5 diffusé le 9 août 2011, les économistes Bernard
Maris et Nicolas Bouzou ont appelé à la fois à déserrer la contrainte du Pacte de stabilité et de croissance - qui prévaut encore au sein de l'Union économique et monétaire - qui plafonne à 2 %
l'inflation dans la zone euro, et à dévaluer l'euro par rapport au dollar !
Cette question est abordée par le petit bout de la lorgnette d'économistes focalisés sur un aspect spécifique d'un problème
beaucoup plus global !
L'euro n'est pas une simple monnaie : elle est la
devise officielle de l'Union européenne et la monnaie unique commune à une majorité de ses États membres, qui forment la zone euro.
C'est aussi et surtout peut-être une devise monétaire internationale complexe qui tend à devenir une devise
'complète'. L'euro est la deuxième monnaie au monde pour les transactions, derrière le dollar américain, et depuis décembre 2006 la première monnaie au monde pour la quantité de billets en
circulation, avec 610 milliards d'euros.
La valeur d'une devise monétaire ne se décrète pas simplement en claquant des doigts ! Elle procède d'une dynamique de marchés sur laquelle les Etats et banques centrales n'ont que très peu de prises (cf.Comment se forme la valeur d'une monnaie ?
(Banque des savoirs)).
Outre les éléments essentiels intoduits par Pierre Sarton dans son remarquable document de synthèse repris sur ce blog (cf. Démocratie financière mondiale), trois facteurs, a minima, semblent devoir être pris en
compte dans le débat sur la valeur de l'euro, son appréciation ou sa dépréciation éventuelles !
Primo, abaisser la parité de l'euro face au dollar à
un instant t, c'est également abaisser la valeur courante de l'euro à ce même instant par rapport à celle qui a prévalu lorsqu'ont été émis les obligations et autres emprunts
publics libellés en euros qui participent de la dette publique des Etats de la zone euro ! Dès lors, la charge de la dette intérieure (à la zone) s'en trouverait immédiatement affectée
à la hausse à l'égard des créanciers européens, tandis que celle de la dette extérieure contractée notamment en dollar s'en trouverait également affectée à la hausse, dans une proportion
équivalente !
Secundo, abaisser la parité de l'euro par rapport à
un dollar chancelant, bien que techniquement possible en regard du système actuel de transaction monétaire (cf. Connaissez-vous le marché des changes encore appelé FOREX ?), hypothèquerait immédiatement les perspectives de reprise,
pourtant nécessaire à tous, de la principale économie du monde : l'économie américaine ! Car elle rendrait immédiatement plus chers les produits américains exportés vers l'Europe ! Si la FED
agit avec autant de détermination, souvent sans complaisance aucune à l'égard des européens, pour maintenir le dollar à une valeur artificiellement basse, c'est bien pour éviter les pièges qui
pourraient lui être tendus par ceux qui souhaiteraient voir réévaluer le dollar dans un contexte particulièrement critique où les réserves en or américaines connaissent quelques soubresauts et où
la croissance économique peine à redémarrer (cf. USA: la Fed
maintient ses taux proches de zéro jusqu'à la mi-2013) ! Par ailleurs, les entreprises européennes qui ont délocalisé une partie de leurs activités de sous-traitance dans la zone
dollar et/ou qui vendent leurs produits en dollar, comme Airbus par exemple, perdraient immédiatement un atout important pour leur compétitivité au niveau international.
Tertio, les devises internationales, comme les économies, sont irrémédiablement toutes liées entre elles : peut-on
l'ignorer ! Dès lors, déprécier l'euro vis-à-vis du dollar entraînerait immédiatement au sein des marchés monétaires une dynamique de réévaluation des autres grandes monnaies à l'égard de l'euro
(ne serait-ce qu'en raison du fait que le dollar constitue encore aujourd'hui la principale monnaie de réserve internationale, et/ou des volumes considérables de dollars accumulés par la
Chine et le Japon, même si l'euro a progressivements su gagner son statut de deuxième monnaire de réserve - voir notamment à cet égard La première force européenne a dix ans ..., par Nicolas
Gros-Verheyde (Bruxelles2.eu)) qui rendrait encore plus improbables les perspectives de retour à un 'certain' équilibre des échanges économiques, commerciaux et monétaires entre, d'une part,
les zones euro, dollar et livre-sterling, et, d'autre part, les autres zones monétaires (cf. Jeux et
enjeux monétaires : le rôle international de l'Euro)!
En outre, les investisseurs détenteurs de liquidités importantes en dollars pourraient plus aisément devenir détenteurs des créances
émises en Europe, accroissant ainsi la dépendance économique et financière des Européens à l'égard des tiers.
Pourquoi la Chine se considère-t-elle comme un investisseur à long terme dans la dette européenne (La Chine se dit "investisseur à long terme" dans la dette européenne
) ?
Or, les économies émergentes qui se situent dans ces zones monétaires en croissance ne sont pas suffisamment ouvertes
à une entrée massive sur leurs marchés domestiques des produits euro-américains pour que Européens et Américains puissent en prendre le risque aujourd'hui !
Dès lors, une hypothèse parait plus "raisonnable", bien que peu réaliste au regard de l'état actuel des relations
internationales ; elle consisterait à entreprendre une appréciation à la fois collective et simultanée
de toutes ces monnaies de manière :
- à desserrer à proportion les contraintes inhérentes à la charge croissante de la dette souveraine un peu partout dans le
monde, les remboursements des créanciers étant alors allégés mécaniquement en raison de la réappréciation de la valeur courante de ces devises,
- à permettre le retrait des marchés monétaires de ces excédents de liquidités monétaires en regard de
l'indicateur M3 (cf. à cet égard Les quasi
monnaies et les mesures de la masse monétaire ainsi que Masse Monétaire M3 ) qui mettent en
danger l'économie réelle en alimentant des dynamiques spéculatives - de bulles incontrôlées et de blanchiment - à grande échelle !
Option qui fait d'autant plus sens aujourd'hui que, si le dollar est généralement considéré comme une monnaie sous-évaluée,
il en est de même de la monnaie chinoise, pour des motifs différents (cf. en particulier à cet égard La stratégie chinoise du yuan ruine les finances
en Occident, par Antoine Brunet (Le Monde)).
Une autre option existe, qui présente également ses avantages, consiste à déprécier l'ensemble des valeurs courantes des
devises internationales par des mesures spécifiques (cf. à cet égard, notamment Guerre des monnaies : seules les faibles survivent, par Nouriel
Roubini ), parmi lesquelles un recours généralisé à la planche à billets pour produire une inflation globale apparaît comme une option des plus hasardeuse !
Mais quelque soit l'option retenue, l'essentiel est d'éviter une volatilité excessive et des mouvements désordonnés des taux de
change ! Comme le confirme le communiqué du G20 en date du 8 août 2011 : " Nous réaffirmons notre intérêt commun dans un système financier international fort et stable, et notre soutien pour
des taux de change déterminés par les marchés. Une volatilité excessive et des mouvements désordonnés des taux de change a des implications négatives pour la stabilité économique et
financière. " (cf. Crise : le communiqué du G20 )
L'heure est venue pour que les G7, G8 et autre G20 produisent des résultats concrets et efficaces ! Notamment en créant
les conditions de l'établissement d'un Pacte international permettant de limiter les risques systémiques associés à l'inflation et à la prolifération des dettes souveraines
(cf. à cet égard mon précédent article intitulé : Pour un Pacte international permettant de limiter les risques
systémiques associés à l'inflation et à la prolifération des dettes souveraines)
S'agissant plus spécifiquement de la zone euro, la solution préconisée depuis plusieurs mois par l'institut Bruegel (cf.
Comment discipliner les finances publiques
? par Jean Pisani-Ferry & Laurence Boone (Bruegel)) qui consiste à mutualiser au niveau européen une partie des dettes souveraines des Etat membres de la zone ne peut plus être
écartée (eurobonds) !Ni celle qui consiste à apporter simultanément des amendements significatifs au traité ainsi qu'au concept stratégique de la politique
monétaire (cf. Trois évolutions - parmi d'autres - de l'UEM qu'il aurait fallu opérer
! ainsi que De la notion de 'concept stratégique" dans le domaine de la politique monétaire) !
Sauf à vouloir créer les conditions d'un éclatement de la zone !
Voir aussi :
* La politique monétaire européenne :
principes, résultats et questions actuelles, par Jean-Claude Trichet
* Unions, enjeux et
interactions monétaires : "Les Unions monétaires en droit international" - Recension d'un ouvrage majeur relatif à la monnaie
* Monnaie forte ou faible : quel intérêt ? (Banque des
savoirs)
* Comment estime-t-on
qu'une monnaie est surévaluée ou sous-évaluée ? (Banque des savoirs)
* Valeur
d'une monnaie : Avantages et inconvénients pour les entreprises et les particuliers (Banque des savoirs)
* Régime de
change
* Six questions pour comprendre les marchés des changes (Le Figaro) - nouvelle édition -
* Money is Politics. A renewed
EMS as safety net for the countries of the eurozone, by Erik Holm (europesworld.org)
* L'Euro, les investisseurs et la
gouvernance - Actes du séminaire en hommage à Tommaso Padoa-Schioppa (Notre Europe)
* A quel moment va-t-on renforcer la
sécurité monétaire de l'euro et la sécurité économique et financière de la zone euro ? (nouvelle édition)
* Unions, enjeux et
interactions monétaires : selon un rapport de la BCE, l'équilibre entre les grandes monnaies mondiales est globalement resté le même en 2008
* Repenser
le système monétaire international (conclusions des entretiens du Trésor en date du 16 juin 2011)
* Unions, enjeux et interactions monétaires : la Russie
estime que la création d'une monnaie de réserve supranationale permettrait de juguler le "monopole financier" des Etats-Unis !
* Les 'Credit Default Swaps' (CDS)
* Stabilité de l'euro : la nécessité d'une
véritable réforme des activités financières (Le Monde)
* Les agences de notation sont le symptôme d'un
mal profond, par Michel Santi (Le Monde)
* Chine et Japon veulent des discussions sur la crise de la dette
* L'accord conclu aux USA ne résoudra rien
! Des décisions politiques d'un tout autre ordre s'imposent !
* L'Europe est condamnée si elle ne se
réforme pas, par James K. Galbraith (Deutsche Welle - Mediapart)
* Une vision claire pour l'euro afin qu'il
sorte renforcé de cette crise, par Jacques Delors, Felipe Gonzalez, Romano Prodi, Etienne Davignon et Antonio Vitorino (Le Monde)
* Stability and growth: perfecting the new
European pact, by cques Delors, Antonio Vitorino and Notre Europe board of directors (Notre Europe)
* Retour sur la crise grecque
!
* L'agenda des réformes de l'Union
européenne est inadapté ! Le débat sur le fédéralisme est urgent ! Il ne s'agit plus de le refuser mais de définir sa forme optimale pour l'Europe !
* Trois évolutions - parmi d'autres - de l'UEM qu'il aurait fallu opérer
!
Cet article a été préalablement publié sur ce blog en juin et septembre 2011.