Vendredi 4 juin 2010 5 04 /06 /Juin /2010 18:33

Nous assistons, impuissants devant l'irréversibilité des évènements, à la disparition d'êtres qui ont été soit témoins soit acteurs d'une pensée et d'un univers culturel tournés vers le progrès des idées et l'élévation des esprits et des sentiments.

 

Lorsque Luc Ferry évoque, en les caractérisant de manière exempte de toue ambiguïté les trois catégories d'intellectuels qui composent le paysage de "l'intelligentsia" contemporaine (cf. Frédéric Taddeï interroge six penseurs sur les grandes révolutions de notre époque : révolutions sociale, démographique, écologique et numérique .... (Ce soir ou jamais) ), c'est bien évidemment pour souligner l'imposture de celles et de ceux qui se parent des vertus de l' "intellectuel moderne " pour s'octroyer le droit de réécrire, et de promouvoir en nouveau dogme, en faisant fi du passé, les composantes et les instruments d'une nouvelle « Philosophie des Lumières » prétendument adaptée au défi de cette première moitié du XXI e siècle.

 

Il y a là, au fond, sans que la chose soit clairement explicitée, une 'dispute' fondamentale entre les tenants d'un relativisme intellectuel et ceux d'un absolutisme idéologique dont le seul arbitre possible est notre conscience, individuelle et collective, et non pas la raison raisonnante qui ne sait  même plus ce qu'est le pêché tel Meursaut à la veille de son exécution : " Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine " (L'étranger - Marcel Camus)

 

Lorsque ce très grand penseur qu'a été Claude Levy-Strauss, quelques années avant de nous quitter (cf. L'anthropologue français Claude Lévi-Strauss est mort (Reuters) ), affirma qu'il détestait l'époque où nous vivons, alors qu'en traversant le XXème siècle, il connut les horreurs que ce siècle a produites, il dénonça tout simplement la fin d'une "belle" époque où l'esthétique, la philosophie, l'art, la science produirntt tant d'oeuvres savantes et lumineuses qu'elle imprima l'histoire de la pensée avec la même empreinte que les différentes renaissances qui jalonnèrent le parcours d'un Occident constamment en quête de progrès.

Lorsque Dominique Moïsi évoque l'automne de l'Occident (L'automne de l'Occident, par Dominique Moïsi ), c'est bien pour convoquer devant nous le visage flétri d'un " vieil occident " qui doit " réaliser qu'il vit très au-dessus de ses moyens en termes matériels et très en dessous de ses moyens en termes intellectuels et « spirituels » ", au moment où le printemps de l'Asie appelle à une nouvelle floraison, où le renouveau ne serait pas, ne serait plus, regardé, comme l'Autre mais comme un autre soi-même, telle une mère peut regarder sa fille après une longue séparation (cf. ce superbe film d'Ingmar Bergman intitulé " sonate d'automne", où une mère et sa fille se retrouvent après une longue séparation).

 

Le registre politique, en évacuant de manière radicale le doute fondateur ("dubito ergo deus" selon Descartes) comme le risque de son projet pour l'homme et la société des hommes, s'est détourné de sa vocation originelle en trahissant l'esprit même des Lumières.

  

Le refus du risque traduit un recul de l'appel aux ressources de l'âme, source même de l'élévation de l'Homme dans la plénitude de son humanité. " Le risque est un besoin essentiel de l'âme. L'absence de risque suscite une espèce d'ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presque autant. D'ailleurs il y a des situations qui, impliquant une angoisse diffuse sans risques précis, communiquent les deux maladies à la fois. Le risque est un danger qui provoque une réaction réfléchie ; c'est-à-dire qu'il ne dépasse pas les ressources de l'âme au point de l'écraser sous la peur. Dans certains cas, il enferme une part de jeu ; dans d'autres cas, quand une obligation précise pousse l'homme à y faire face, il constitue le plus haut stimulant possible. La protection des hommes contre la peur et la terreur n'implique pas la suppression du risque ; elle implique au contraire la présence permanente d'une certaine quantité de risque dans tous les aspects de la vie sociale ; car l'absence de risque affaiblit le courage au point de laisser l'âme, le cas échéant, sans la moindre protection intérieure contre la peur. Il faut seulement que le risque se présente dans des conditions telles qu'il ne se transforme pas en sentiment de fatalité ." (L'enracinement - Simone Weil -Connaissez-vous Simone Weil ? )

 

En quoi l'Occident peut-il encore croire ?  Croire !  

 

Faut-il assassiner Spinoza pour redonner à l'Occident les raisons d'espérer et les instruments d'un sursaut (cf. Connaissez-vous Baruch Spinoza ? ) ?

 

Ou faut-il au contraire chercher à réconcilier les mondes, Occident et Orient, Nord et Sud, soi et l'Autre ?

 

Oeuvrons individuellement et collectivement à ce que "l'époque" ait quelque chance de redevenir "belle" ! Pour les uns autant que pour les autres !

 

Sauf à vouloir décliner une fois encore le futur au passé mortifère !

 

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : Lettres ouvertes
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