Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 08:19

Alors que la réflexion philosophique, l'analyse sociologique, la critique politique et sociale et le débat démocratique semblent faire l'objet d'un certain ostracisme dans les organes, milieux et cercles qui disposent de facto ou de jure des pouvoirs et des instruments nécessaires pour redonner du sens à un projet européen qui vacille, je propose sur ce blog une série d'articles qui a pour objet de faire œuvre de témoignage d'un nouvel engagement des Européens « par le dialogue, la découverte et le bonheur du voyage ».
Ce dossier est composé de plusieurs articles articulés autour de textes réunis dans une publication intitulée « Le Tour d'Europe ; Dialogues et découvertes pour partager un destin » qui retracent les interventions de personnalités européennes invitées par Confontations-Europe (*) à s'exprimer à l'occasion d'un tour d'Europe, autour d'un même questionnement : « comment redonner du sens au projet européen ? ». (Collection L'Europe après l'Europe de Confrontations Europe (*) - Le Manuscrit : www.manuscrit.com)

(*) Créée en 1992, Confrontations-Europe est une association non partisane qui réunit dirigeants d'entreprises, syndicalistes, acteurs territoriaux, associatifs et politiques, intellectuels et étudiants de plusieurs pays, autour d'un engagement : la participation active de la société civile à la construction de l'Europe. Cette association dont le secrétariat général est assuré par Claude Fisher est présidée par Philippe Herzog (pour en savoir plus, cf. le lien correspondant sur ce blog).


Ce premier article propose une recension des éléments de l'intervention de Jan Sokol, de l'Université Charles de Prague
« Comme Européen, je n'ai jamais douté de mon appartenance à l'Europe, elle m'est apparue d'autant plus naturelle qu'elle a été longtemps empêchée par les conditions politiques dans mon pays. Après la Seconde guerre mondiale, après la période communiste ... l'espoir de vivre en Europe n'a jamais cessé. J'ai ainsi vécu une grande partie de ma vie à attendre l'Europe derrière un rideau de fer.

Il ne faut jamais perdre de vue les réussites de l'Europe politique au cours de la seconde moitié du 20ème siècle. Dans les années trente, on n'aurait jamais cru cela possible.

Un regard historique à grande échelle et sur longue durée est nécessaire. L'expérience nous enseigne que l'Europe est trop puissante, trop dense, trop morcelée pour pouvoir exister comme une compétition libre d'Etats-nations souverains. Cela a coûté des millions de vies humaines.

L'identité est une métaphore récente ; ce mot n'existait pas dans le sens actuel voici cinquante ans. Avant, l'identité était un terme métaphysique et logique, utilisé pour des faits logiques, mathématiques et non pour des faits sociaux.

Le fait d'en parler comme aujourd'hui est le signe que quelque chose nous manque. Un homme sain ne parle jamais de ses dents, seulement quand il a mal. C'est la même chose avec l'identité : en parler est le signe que quelque chose nous dérange, nous fait défaut.
Cette métaphore n'est pas sans danger. Suis-je identique à l'enfant que l'ai été ? J'espère que non ! Cela est encore plus valable pour une nation, pour une communauté humaine. Ma nation est-elle identique à celle d'il y a dix ans ? Non ! Ce qui fonde notre espoir, c'est de voir que nos nations ne sont pas identiques à celles qu'ont connues nos grands-pères ;

Quand on fait de l'identité un thème de réflexion, il faut être prudent. Ce que nous avons en vue, c'est davantage un sentiment d'appartenance que d'identité au sens métaphysique ou logique. Ce sentiment d'appartenance n'est pas quelque chose qui serait découvert dans un fouillis. Il s'agit de quelque chose à construire. Ce n'est pas un fait à retrouver, mais un fait à bâtir.

Cette construction ne relève pas de l'arbitraire. Dans la construction de ce sentiment d'appartenance commune, il y a bien sûr le passé, ce que nous avons hérité, retenu. Il existe des traditions, un passé européen, spirituel, matériel qui forment notre présent. Nous sommes exposés à l'influence d'un passé qui n'est pas sans problèmes.

En même temps, il serait dangereux de penser que ces traditions, ce passé, sont des modèles pour nos comportements actuels et futurs. Ce passé est un matériel brut à travailler.

La construction d'un sentiment d'appartenance commune doit être faite dans chaque génération.

Chacun de nous est devenu homme, femme dans une certaine culture, dans l'atmosphère dans une certaine langue.
Ce monde linguistique n'est pas seulement un corps servant à exprimer nos pensées, c'est quelque chose qui nous forme. Penser qu'une langue existe en soi est une illusion. Platon disait : une pièce écrite est morte si personne ne la lit.
Les langues n'existent pas en elles-mêmes, elles existent à partir du moment où des gens les apprennent. Notre langue meurt avec chacun de nous et la nouvelle génération construit sa langue. La langue se recrée dans chaque génération.
Il nous faut parler d'appartenance européenne et nationale. La nation est un plébiscite de tous les jours, disait Renan. Ce n'est pas un objet permanent qui existerait quelque part. Les monuments n'existent que s'il y a des gens qui les reconnaissent comme monuments.

Ainsi l'identité d'appartenance est une tâche permanente, jamais finie, jamais parfaite, qui nous échappe et sur laquelle il faut travailler tous les jours.

Dans ce sentiment d'appartenance, on pourrait parler de valeurs. J'ai un doute sur ce terme. Jan Patocka disait des valeurs qu'elles sont les projections du fait de valoriser ; il n'existe pas de valeurs mais des actes de valorisation.

On peut parler des traditions chrétienne, grecque, romaine, humaniste, des Lumières, romantique ... Nous avons hérité de ces traditions : nous avons la responsabilité de les continuer. Nous les avons reçues comme un don pur, non seulement pour en jouir mais pour les faire passer dans les générations à venir.

J'émets une réserve à l'encontre de ceux qui disent que le problème en Europe est seulement la solidarité. Celle-ci recouvre une relation synchrone, entre ceux qui sont là à présent. Or, il existe aussi des relations diachroniques : une succession diachronique de ce que nous avons reçu du passé et que nous ne devons pas laisser mourir.

L'identité européenne est une tâche de la génération vivante, responsable envers ceux qui l'ont précédée et envers ceux qui la suivront.
Pour accomplir cette tâche, les sociétés ont créé des institutions, notamment celles de l'éducation.
Quand je parle de l'identité, je pense toujours à l'éducation. Pour aider à la construction d'un sentiment d'appartenance commune, il faut des connaissances linguistiques. Un Européen ne parlant qu'une seule langue est un Européen à demi.

Ces connaissances nécessaires doivent être supportées par l'éducation. Il faut toujours rappeler à la Commission européenne la nécessité d'une éducation européenne dans le domaine des langues, de l'histoire, de la littérature ... Il n'y a pas de nation moderne sans un système éducatif efficace.

Et ce qui nous manque aussi, c'est la plus grande vertu européenne, la curiosité. On parle de la rationalité, du respect de la personne, mais ce qui est fondateur de la culture européenne, c'est une curiosité sans bornes.

Hérodote, le premier Européen, s'est ainsi intéressé systématiquement à la vie des autres, Perses, Egyptiens ... L'Histoire de cette curiosité cultivée est celle des missionnaires, des grands voyageurs, des étudiants ... Elle est le commencement de la science dont l'objet ne saurait se réduire aujourd'hui à améliorer des produits industriels.

Il faut donc chercher les moyens d'éveiller cette curiosité dans le système éducatif. Or l'école débarrasse le jeune enfant de cet esprit curieux.

Cette construction d'un sentiment d'appartenance commune ne peut pas se faire seulement d'un centre, des capitales. Le plus dramatique dans l'intégration européenne est ce qui se passe aux frontières des Etats. En Europe centrale, les Etats sont très centrés et les frontières sont toujours des périphéries sociales, culturelles, appauvries. Ce qui se passe par exemple à la frontière germano-polonaise est un dos-à-dos des deux voisins.

C'est une tâche importante que de coudre ensemble ces pièces détachées. J'emploierai le terme anglais de « grass level » pour indiquer qu'il faut cultiver les relations entre voisins immédiats
. »

.../...

Pour la seconde partie de ce dossier, voir : De l'identité de l'Europe de demain (2) - réédition -

 

NB : Cet article a été publié une première fois en février 2009.

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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