Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 08:25

Pour la première partie de ce dossier, voir : De l'identité de l'Europe de demain (1) - réédition -

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Alors que la réflexion philosophique, l'analyse sociologique, la critique politique et sociale et le débat démocratique semblent faire l'objet d'un certain ostracisme dans les organes, milieux et cercles qui disposent de facto ou de jure des pouvoirs et des instruments nécessaires pour redonner du sens à un projet européen qui vacille, je propose sur ce blog une série d'articles qui a pour objet de faire œuvre de témoignage d'un nouvel engagement des Européens « par le dialogue, la découverte et le bonheur du voyage ».
Ce second article propose une recension du texte de l'intervention de Philippe Herzog, Président de Confrontations-Europe, lors de l'étape berlinoise du tour d'Europe organisé par cette association autour d'un même questionnement : « comment redonner du sens au projet européen ? ». 
« Je suis inspiré particulièrement par le travail des philosophes allemands, comme K. Jaspers et H. Arendt, et par celui du tchèque Patocka. Etant à la fois un homme de recherche et d'action, l'identité m'apparaît comme un manque car c'est celle du futur que je m'acharne à construire.
On ne naît pas Européen, on le devient. Je me réfère à la conférence de Jaspers, en 1946, où il estime que l'identité de l'Europe est une « tâche infinie ». Cette identité repose sur la liberté, l'histoire et la science.

La liberté est la valeur première, la seule valeur impérissable de l'histoire disait Camus. Elle suscite la transgression. Les Européens ont mobilisé la liberté pour construire une histoire, transformer le monde.

La tension entre la raison et la foi est un levier qui perdure ; la science est une curiosité qui a été cultivée systématiquement pour elle-même et pour réaliser nos projets.

Jaspers dit que « la liberté, l'histoire, la science n'atteignent jamais leurs buts, c'est pourquoi l'Europe n'a pas de fin ». Après le naufrage des deux guerres mondiales, la dynamique s'est brisée, le socle s'est écroulé et Jaspers comprend que la grande liberté qui est devant nous nous fait peur. IL ne sépare pas l'examen de conscience de la volonté de reconstruire. Avec lui, je pense que travailler à l'identité de l'Europe est un devoir et une tâche.

L'identité des Européens et de l'Europe n'est pas une essence, pas un catalogue de valeurs. Déjà au passé, c'est un mouvement, une conscience, une relation. Elle a produit une civilisation et une organisation, mais celle-ci s'est enfermée dans le cadre d'Etats-nations rivaux.

Pour nous tourner vers le futur, nous ne devons pas partit de nous-mêmes mais désormais du monde. Il ne s'agit pas de la conservation d'une essence, il s'agit de mobiliser ce que nous avons de meilleur et de combattre nos tares pour nous inscrire dans un nouveau contexte, et contribuer à bâtir un « être ensemble » au niveau mondial.

En nous projetant sur le monde, nous avons provoqué des désastres par le passé.

Pour construire une identité de l'Europe dans le monde du 21ème siècle, nous devons nous immerger dans la mondialisation, qui est à la fois économique et culturelle. C'est alors que nous rencontrons un problème chez nous : aller au monde pour un Français est vu comme le risque de perdre son identité car nous sommes enfermés dans le système de l'Etat-nation. Selon Ulrich Beck, la tâche désormais est de construire un « cosmopolitisme normatif », et pour cela, il est impératif d'ouvrir les cultures nationales.

La politique de la puissance n'a plus de sens, Jaspers le disait déjà en 1946. Aller au monde ne se résume pas non plus à la gouvernance des grandes institutions internationales. Le vecteur de la mondialisation aujourd'hui, c'est, pour reprendre les propos de Thomas Friedman, ce type de l'Iowa qui met en pratique des idées en relation avec des gens actifs dans d'autres parties du monde. La mondialisation c'est cela : tous les individus peuvent se mettre en relation, échanger des idées et des projets.

Il faut s'interroger sur la direction du mouvement pour les Européens. Hier, la tâche allait d'Est en Ouest, la Princesse Europe de la mythologie grecque est partie de l'Orient vers l'Occident. Aujourd'hui, le mouvement est d'Ouest en Est. Les évêques européens l'ont bien compris en considérant la date du 1er mai 2004 comme « une borne milliaire, la première vraie perspective d'une paix durable sur le continent. » Ce mouvement d'Ouest vers l'Est est inachevé. Doit-on l'interrompre ou le poursuivre ? Il faut le continuer avec les Balkans, la Turquie et repenser la relation avec la Russie, qui est une autre Europe.

Réformer l'éducation est nécessaire pour comprendre et désirer cette tâche de mouvement vers le monde, distancié d'un passé de puissance.

L'Europe a toujours été une utopie, comme le dit Zygmund Bauman. Cette utopie a été chrétienne, sécularisée, marxiste.

Faut-il aujourd'hui lâcher l'utopie ? Il faut s'extraire des utopies messianiques. Le philosophe Hans Jonas, par exemple, a montré combien l'idée de liberté sans contraintes était dangereuse. Mais quitter une perspective, ce serait abandonner l'idée même d'Europe. Sommes-nous capables de redonner sens à l'Europe ? Où sont aujourd'hui les espérances ? Nous devons nous interroger sur la demande de sens.

Selon Marcel Gauchet, les individus demandent surtout le respect de leurs droits et de leurs acquis. Pour beaucoup, la société se dissout dans l'individualisme narcissique. Ce qui est discutable, et mésestime les potentiels de spiritualité et d'engagement.

L'Europe a été, elle est encore, une œuvre de paix et de réconciliation, inachevée puisque c'est une tâche devenue planétaire. L'Europe a été et doit être un projet de société.

Après-guerre, le projet d'union politique de type fédéraliste allait de pair avec un projet de société, désigné par Lord Beveridge comme : « le plein emploi dans une société libre ».

La vision fédéraliste était fondée sur l'Etat supranational et la délégation de pouvoir. Elle n'a pas abouti et il faut reprendre le projet en se basant sur une méthode beaucoup plus participative, basée sur la formation d'une nouvelle société civile.

Quant à la substance de ce projet, le modèle social, c'est la bouteille à l'encre ! Le modèle social pour quel but ? La convergence sociale ? La défense de l'Etat-providence ?

Pour Confrontations-Europe, on peut redonner sens aux engagements européens autour d'un projet de développement partagé. Cette vision sous-tend nos propositions actuelles pour un Acte unique de projets communs (relatifs à l'immigration, à l'éducation européenne, à l'environnement, ...). Nous ne devons pas séparer cette Europe des projets communs et celle des réformes institutionnelles nécessaires.

La relation aux autres est la question la plus difficile. Le choc des cultures et des intérêts, çà existe. Pour le surmonter, nous avons besoin d'une éthique de l'altérité. C'est pourquoi la réflexion d'Emmanuel Levinas nous intéresse. Jan Sokol a souligné combien un projet éducatif européen et l'apprentissage des langues étaient nécessaires à la rencontre, à la reconnaissance d'autrui, à la construction d'un sentiment d'appartenance commune.
J'ajouterai deux autres impératifs : la circulation des personnes dans leur vie active, qui appelle la construction d'un marché du travail européen et le partage des entreprises et des biens publics : des communautés de travail transnationales, des réseaux européens accessibles à tous (éducation, transport, énergie, ...) sont des socles de solidarité effective.
Je conclus, en me servant des travaux d'Hans Jonas, sur l'éthique de responsabilité : pour construire l'Europe, il faut partager des valeurs, des désirs et des institutions.

L'Europe deviendra une valeur par une éducation ouverte au monde ; le désir viendra avec la possibilité d'une vie de mobilité et de relation, vecteurs d'enrichissement. Et ces projets doivent prendre appui sur des institutions nouvelles pour se réaliser. Ainsi le sens de l'Europe ne se dissocie pas de l'action
. »
 

Cet article a été publié une première fois en février 2009.

 

 

Par Patrice Cardot - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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