Mardi 3 février 2009 2 03 /02 /Fév /2009 15:54

Parmi les grands dossiers qui figurent à l'agenda international du nouveau¨Président des Etats-Unis, Barack Obama, et des dirigeants européens figure en bonne place les réponses qu'ils sont dans l'obligation d'apporter sans délai au défi d'une Russie qui a choisi de manifester avec force sa détermination à occuper une place prépondérante sur l'échiquier international, et pas uniquement à la faveur de son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité, de membre de l'OSCE, du Conseil de l'Europe, du Partenariat pour la Paix de l'Otan, de son engagement dans l'organisation de coopération de Shangaï ou encore, de sa place singulière au sein du Quartette qui a été mis en place par la Communauté internationale pour favoriser la conclusion d'un accord de paix global au Proche Orient.

"Cela fait 19 ans que se pose une question de stratégie que l'Ouest (l'Amérique et l'Europe) laisse sans réponse et qui est pourtant de première importance: quel statut la Russie post-soviétique a-t-elle face au monde et à l'ordre européen ? Celui de partenaire difficile ou d'adversaire stratégique ? Comment s'y prendre avec elle ?

Toute la gravité de cette indécision est apparue particulièrement à l'occasion de la courte guerre de la Russie contre la Géorgie l'été dernier, et même à ce moment-là l'Ouest ne s'est pas prononcé clairement. A en croire la plupart des Européens de l'Est, le Royaume-Uni et l'administration Bush, il s'agirait d'un "adversaire stratégique."

Mais la plupart des Européens de l'Ouest préfèrent le voir comme un "partenaire difficile." Aucune de ces deux conceptions, apparemment inconciliables, n'a fait l'objet d'un examen approfondi."

Ces propos sont ceux de Joschka Fischer, chef de file des Verts en Allemagne durant presque 20 ans, qui a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005 (le texte complet de son intervention sur ce thème est accessible sur le lien correspondant de ce blog).

Ils méritent toute notre attention ! D'autant plus que, n'étant toujours pas parvenue à établir les termes de référence de l'accord de partenariat stratégique qu'ils ambitionnent pourtant de conclure avec la Russie, l'Union européenne semble encore hésiter à la posture stratégique qu'elle doit adopter vis-à-vis de cet Etat ; une Union européenne qui semble embarrassée par la proposition de refondation de la sécurité européenne  que lui a adressée la Russie au cours du dernier semestre 2008 et à laquelle le Président Nicolas Sarkozy a souhaité apporter la réponse suivante :

"En tant que Président du Conseil européen, je propose qu’à la mi-2009, nous nous réunissions dans un cadre qui pourrait être l’OSCE pour poser les bases de ce que pourrait être la future sécurité européenne. Nous avons tous intérêt à cette sécurité sur le continent et un peu plus loin que le continent car ceci associerait les Russes, les Américains et les Européens, dans le cadre de l’OSCE à la mi-2009. (...) Il va de soi que c’est une proposition pour laquelle nous nous concerterons avec nos alliés américains. Il se trouve qu’il y aura un sommet de l’OTAN en avril, que ce sommet de l’OTAN se tiendra à Kehl et à Strasbourg, que ce sera une parfaite occasion pour préparer ce qui pourrait être un sommet de l’OSCE sur ces questions-là, par exemple en juin ou en juillet"

Ce à quoi le Président Medvedev a répondu : "Les négociations de cette période ont démontré que les mécanismes de sécurité en Europe ne sont pas parfaits. Voilà pourquoi nous sommes revenus à cette idée de Traité global. Je vois que cette idée commence à plaire à un nombre croissant d’élus de l’Union européenne. En ce qui concerne la participation de toutes les parties à cet espace paneuropéen de sécurité, ce serait le principe de travail pour l’avenir, des règles pour l’avenir. (...) Il faut que l’OTAN et l’Union européenne, la CEI et les autres organisations puissent se réunir et discuter de toutes ces questions. Dans ce contexte, je suis absolument d’accord avec le fait qu’avant la signature d’un accord spécial global sur la sécurité, nous devons nous abstenir tous de mesures unilatérales qui influenceraient cette sécurité. La Russie n’a jamais pris des décisions unilatérales. Toutes les décisions que nous avons préparées, y compris les décisions dont je parlais récemment, c’est la réaction sur les mesures de quelques Etats européens qui, sans consulter personne, se sont mis d’accord pour déployer des moyens dans leur territoire. Mais si vous êtes prêts à coopérer, alors il faut le faire. Et l’Union européenne peut jouer un rôle coordinateur très constructif."

Sur quels éléments d'analyse et de doctrine, l'Union européenne peut-elle envisager de dégager une position stratégique claire à cet égard ? Sur ceux de sa stratégie européenne de sécurité ? Sur les éléments de diagnostic, d'analyse et de propositions qui sont à l'origine ou qui figurent dans le rapport sur la mise en oeuvre de la stratégie européenne de sécurité (cf. le lien correspondant sur ce blog) qui a été entériné par le Conseil européen en décembre 2008 ? Sur ceux qui sont à l'origine ou qui figurent dans le rapport de l'Assemblée européenne de sécurité et de défense - Assemblée de l'Union de l'Europe occidentale dédié à la révision de cette même stratégie européenne de sécurité ? Ou sur les éléments d'analyse qui figurent dans le rapport intitulé "The EU and the world in 2009 - European perspectives on the new American foreign policy agenda" que l'Institut européen de Sécurité a publié en janvier 2009 (cf. le lien correspondant sur ce blog).

Alors que la stratégie européenne de sécurité reconnait que l'Europe a des intérêts en matière de sécurité qui vont au-delà de son voisinage immédiat, et invite celle-ci à oeuvrer en faveur d'un ordre multilatéral plus efficace dans le monde, en renforçant ses partenariats, le rapport sur la mise en oeuvre de  la stratégie européenne de sécurité invite à adapter cette dernière aux évolutions actuelles ou à venir d'un monde en mutation rapide, "les menaces évoluant et les centres de pouvoirs se déplaçant".

Si  ces deux documents formels de l'Union affirment de manière particulièrement appuyéeque, dans ces domaines, les Etats-Unis sont le partenaire principal de l'Europe (et non l'ONU, l'Otan, les organisations multilatérales ou régionales), ils reconnaissent que la Russie demeure un partenaire important sur les questions mondiales ainsi que sur la stabilité du voisinage de l'Union :  "Afin que son voisinage soit durablement stable, l'UE devra déployer des efforts soutenus, en collaboration avec les Nations unies, l'OSCE, les États-Unis et la Russie." ... "Le partenariat oriental prévoit un net changement dans les relations avec nos voisins orientaux sous la forme d'un renforcement notable des relations politiques, économiques et commerciales. L'objectif est de renforcer la prospérité et la stabilité des pays concernés et, par conséquent, la sécurité de l'UE. Les propositions portent sur un grand nombre de domaines de coopération bilatérale et multilatérale, notamment la sécurité énergétique et la mobilité des personnes."
 
Par contre, ils restent étrangement silencieux sur le rôle que les Européens souhaiteraient effectivement voir  jouer par la Russie sur le registre de la sécurité européenne, le rapport sur la mise en oeuvre de la stratégie européenne de sécurité se contentant de souligner  : "Nos relations avec la Russie se sont détériorées lors du conflit avec la Géorgie. L'UE attend de la Russie qu'elle respecte ses engagements, de sorte que la confiance nécessaire soit rétablie. Notre partenariat devrait reposer sur le respect de valeurs communes, notamment les droits de l'homme, la démocratie, l'État de droit et les principes de l'économie de marché ainsi que sur des intérêts et des objectifs communs.".

Le rapport de l'Institut européen de Sécurité évoqué ci-dessus n'apporte aucun élément complémentaire qui soit véritablement de nature à permettre de donner pleinement satisfaction à Joschka Fischer en réponse à sa demande de clarification ; demande que ne peut que partager tout citoyen européen.

Une telle situation est d'autant plus inquiétante que, sans son rapport évoqué supra en date du 3 juin 2008, par la voie de M. Daniel Ducarme, au nom de sa commission politique, l'Assemblée européenne de sécurité et de défense - Assemblée de l'Union de l'Europe occidentale recommande au Conseil (de l'UEO) d'inviter les Etats de l'UEO, en tant que membres de l'UE et de l'Otan, à :

" 1. Donner un caractère doctrinal au Traité de Lisbonne pour la politique européenne de sécurité et de défense en se référant à l'article 21 du Traité en vue de donner une signification claire à la politique extérieure, de sécurité et de défense de l'Union européenne. Afin d'assurer sa pleine lisibilité et la compréhension des peuples européens et de la communauté internationale, la politique européenne de sécurité et de défense et la Stratégie européenne de sécurité ont besoin d'une ligne claire qui précise la portée de leur intervention. Les travaux futurs de l'Union doivent être articulés sur cette base en rappelant que la doctrine extérieure, de sécurité et de défense de l'Union est établie sur des principes fondamentaux [...] " ;

" 2. Concilier, dans la mise en oeuvre concrète et progressive de la PESD et de la Stratégie européenne de Sécurité, les dispositions d'« assistance mutuelle » du Traité de Lisbonne et la clause de « défense mutuelle » du Traité de Bruxelles modifié en donnant la primauté à la « défense mutuelle ». " ;  

     [...].

" 4. Définir un partenariat clair entre l'UE et l'OTAN. Au moment où l'OTAN doit déterminer le contenu de son nouveau Concept stratégique, et compte tenu de la double appartenance de la majorité de ses membres, un contenu clair doit être donné à ce partenariat essentiel et l'Union européenne doit :
 
    4.1. Préciser la part d'autonomie, de liberté et de charges propres qu'elle entend assumer pour assurer sa sécurité et sa défense ;

    4.2. Mettre en oeuvre une chaîne de commandement européenne disposant de l'ensemble des moyens permettant l'acquisition et la maîtrise de l'information et du renseignement afin de mesurer et d'apprécier librement et indépendamment toutes les situations de sécurité et de défense ;

    4.3. Etablir un dialogue régulier et direct avec la nouvelle administration des Etats-Unis sur le développement futur de la PESD et la coopération avec l'OTAN, les problèmes sécuritaires actuels et les obstacles empêchant l'UE et l'OTAN de se saisir d'autres questions que celles qui ont trait aux opérations en cours au titre des Accords Berlin Plus ;

   4.4. Chercher à approfondir la coopération avec la Russie sur les opérations de PESD en tenant compte des aspects spécifiques de la dimension Nord de sa politique de voisinage ;

     [...].
"

L'ensemble de ces documents restent donc étrangement muets sur un dossier aussi important que celui des objectifs et des intérêts stratégiques et de sécurité que l'Union européenne et la Russie pourraient vouloir examiner ensemble dans le cadre où devront être posées les bases de ce que pourrait être la future sécurité européenne.

Le risque d'alignement systématique de la politique extérieure de l'Union européenne sur celle des Etats-Unis que j'analyse dans un autre article de ce blog constitue dès lors un thème crucial des débats qui devront rapidement s'ouvrir en Europe afin que l'Union puisse enfin disposer d'une position aussi claire que prévisible vis-à-vis du rôle qu'elle souhaite vopir jouer par la Russie sur le registre de la sécurité européenne dans les nombreuses négociations qui s'annoncent ; et notamment celles qui ont trait à la conclusion du partenariat stratégique UE-Russie ou à la refondation du concept stratégique de l'Otan.

Décidément, l'année 2009 sera bien l'année de toutes les vérifications pour l'avenir de l'Union européenne, avec ou sans le traité de Lisbonne !

Par ERASME - Publié dans : Analyses stratégiques, de sécurité et de défense
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