Jeudi 8 décembre 2011 4 08 /12 /Déc /2011 06:25

L'excellente revue Défense (www.revue-defense-ihedn.fr) a publié dans son numéro 137 (janvier - février 2009) un remarquable article signé par l'Ambassadeur Francis Gutmann dont rend compte en intégralité le présent article en raison de l'importance singulière du propos qu'il développe, propos auquel je souscris pleinement.

« Le Lorrain Robert Schuman et le Rhénan Konrad Adenauer voulurent prévenir le retour de nouveaux conflits en mettant en commun, entre la France et l'Allemagne et quatre pays voisins -la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas et l'Italie, les industries du charbon et de l'acier qui étaient à l'époque à la base de toute guerre.

Dans les années qui suivirent, la relation franco-allemande se confondait avec le dessein plus vaste d'une Europe unie. Celui-ci procurait à l'Allemagne détruite, défaite, discréditée, un cadre propice à sa réhabilitation et il entretenait la France, empêtrée dans la décolonisation et rendue impuissante par les jeux parlementaires et partisans de la IVe République, dans l'illusion de pouvoir suppléer à une volonté nationale défaillante.

C'est avec le Général de Gaulle et le Chancelier Adenauer que la relation entre la France et l'Allemagne allait être considérée en elle-même et prendre toute sa signification aux sources mêmes de l'Histoire. "Ce Rhénan, écrit le Général dans les Mémoires d'Espoir, était, (comme lui) pénétré du sentiment de ce que Gaulois et Germains ont entre eux de complémentaire et qui, jadis, féconda la présence de l'Empire romain sur le Rhin, fit la fortune des Francs, glorifia Charlemagne, servit d'excuse à l'Australasie, justifia les relations du Roi de France et des princes électeurs, fit s'enflammer l'Allemagne du brasier de la Révolution, inspira Goethe, Heine, Madame de Staël, Victor Hugo et, en dépit des luttes furieuses qui opposèrent les deux peuples, ne cessa de rechercher à tâtons, un chemin dans les ténèbres".

Pour le Chancelier, cité par le Général, "ce qui a été fait déjà dans le bon sens (depuis 1945) n'a tenu qu'à des circonstances, extrêmement pressantes il est vrai, mais passagères à l'échelle de l'Histoire... Il s'agit maintenant de savoir si quelque chose de durable va être réalisé... (Si) la France et l'Allemagne pourront ou bien vraiment s'entendre pour un long avenir, à l'immense bénéfice de toutes deux et de l'Europe, ou bien rester mutuellement éloignées et, par là, vouées à s'opposer encore pour leur malheur".

Pour de Gaulle et pour Adenauer, "il faut tenter de renverser le cours de l'Histoire, de réconcilier nos deux peuples et d'associer leurs efforts et leurs capacités !". Quant à l'Europe, "s'il ne saurait être question (d'y) faire disparaître nos peuples, nos Etats...", son but est "l'apaisement et le progrès général par le rapprochement pratique de tous les Etats européens".

Les relations entre l'Allemagne et la France prirent dès lors une toute autre ampleur que dans les années précédentes. Elles touchèrent peu à peu à presque tous les domaines, au point que l'on put parler, en Europe et au-delà, de la réconciliation franco-allemande et célébrer l'exemple ainsi donné de ce que deux peuples, naguère ennemis, pouvaient entreprendre ensemble quand une volonté commune de paix l'emportait sur toute autre ambition.

Ces relations nouvelles ont été à leurs débuts inspirées et nourries sans cesse par le Chancelier Adenauer et le Général de Gaulle qui, en 1962-63, s'écrivirent plus de quarante fois et se rencontrèrent à quinze reprises. La construction de l'Europe trouva elle-même un nouvel élan dans cette coopération entre les deux pays.

Ainsi en vint-on à considérer peu à peu que le binôme franco-allemand était l'élément moteur de cette construction.
Le temps a passé, l'Europe a progressé, puis sa priorité est devenue de s'élargir. Les rapports entre la France et l'Allemagne ont longtemps paru continûment se renforcer, stimulés par la relation personnelle, pendant des décennies, des Présidents français et des Chanceliers allemands successifs, par de-là leurs appartenances politiques respectives souvent différentes.

Ainsi en fut-il avec le Président Giscard d'Estaing et le Chancelier Schmidt, proches l'un de l'autre par beaucoup de côtés et qui donnèrent une forte impulsion au dialogue et à la coopération franco-allemands. Entre les Président Mitterand et le Chancelier Kohl, il existait une sensible différence d'âges qui contribua au développement entre eux d'un attachement mutuel très personnel, lequel dura malgré des divergences au moment de la réunification allemande. Kohl fut le dernier Chancelier à avoir connu la seconde guerre mondiale. Fier d'une Allemagne redevenue puissante et désormais réunifiée, il était en même temps habité par la crainte persistante qu'elle put être un jour tentée par de nouvelles aventures. Il entendait la protéger à la fois par l'Europe et par une coopération franco-allemande, l'une et l'autre, l'une par l'autre renforcées.

Avec le Chancelier Schroeder, c'était une nouvelle époque qui commençait. Il n'était pas d'une génération qui avait connu la guerre.

L'Allemagne était de nouveau puissante et entendait l'être à part entière. Elle prenait quelque distance par rapport aux Etats-Unis, elle revendiquait aux Nations Unies une place à la mesure de son poids, notamment économique, elle participait sans complexe à la politique mondiale, elle allait même jusqu'à envoyer des troupes à l'extérieur en opérations.

Les relations chaleureuses, qui s'établirent après quelques difficultés initiales entre le Chancelier Schroeder et le Président Chirac, entretinrent l'idée que rien n'était changé pour autant dans la relation franco-allemande, que celle-ci au contraire n'en serait que plus efficace.

Il serait absurde de prétendre que Français et Allemands ont été constamment abusés, quant à la réalité de leur entente, par les rapports personnels qui s'instauraient entre Présidents et Chanceliers.

Mais il est de fait que nous, Français, nous en sommes restés au stade de la réconciliation, comme si celle-ci était une donnée toujours acquise qui se suffisait en soi. Nous n'avons pas vu, ou du moins vraiment pris en compte, que l'Allemagne d'aujourd'hui n'est plus celle d'il y a un demi siècle.

Mme Merkel vient d'Allemagne de l'Est, il lui reste à s'approprier toute l'histoire de la réconciliation et de la coopération franco-allemande, alors même qu'elle est d'abord profondément animée par l'ambition d'affirmer dans le monde la présence et le rôle de l'Allemagne. Du côté français, le Président Sarkozy, lui-même, n'a pas personnellement vécu ce passé. Or, sans ce sentiment, évoqué par le Général de Gaulle dans les Mémoires d'Espoir "de ce que Gaulois et Germains ont entre eux de complémentaire", il y a le risque, comme le craignait le Chancelier Adenauer, que les deux nations, faute "de s'entendre pour un long avenir..., restent naturellement éloignées et, par là, vouées à s'opposer encore pour leur malheur".

Toute l'Histoire entre l'Allemagne et la France avait été constamment empoisonnée des siècles durant par une lutte de prédominances, chacune étant tentée de s'imposer par rapport à l'autre. Tout doit être fait pour empêcher qu'on en revienne à cette funeste compétition.

L'époque est révolue où, comme dans les premières décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, la France pouvait être sinon protectrice, du moins quelque peu "paternaliste" à l'égard de l'Allemagne qui cherchait à se réhabiliter.

Mais ce ne sera jamais le moment, pour la nouvelle Allemagne, de prétendre s'imposer par rapport aux autres en s'enfermant dans un rôle par trop égocentrique. Pas plus que Paris ne saurait plus souvent chercher à la tourner ou la contraindre plutôt qu'à la convaincre.

Attention, il y a danger ! Par-delà les grandes déclarations d'amitié, le fait est que l'esprit n'est plus là. Or, dans le monde changeant, instable et incertain qu'est devenu le nôtre, une forte et vivante relation entre l'Allemagne et la France - voire un jour une association plus étroite - est un arrimage plus que jamais indispensable pour l'une et pour l'autre. Cette relation a une valeur en soi et elle ne doit pas se confondre avec la construction européenne, si elle doit cependant continuer d'être à la base de toute Europe.

Il serait grand temps, pour Paris et pour Berlin, de faire ensemble, sereinement, le point de leurs convergences et de leurs divergences, après cinquante ans et plus de rapports nouveaux, dans un environnement international profondément transformé, et d'en tirer ensuite de nouvelles avancées, dans une perspective à long terme, la seule qui vaille en l'occurrence.

Mais cela nécessiterait de part et d'autre une volonté politique aussi forte que celle dont le Chancelier Adenauer et le Général de Gaulle ont su faire preuve en 1962.
»

Cet article a également été publié sur ce blog le 22 février 2009.




Par Patrice Cardot - Publié dans : Le couple franco-allemand en mouvement et en débat
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