Jacques Mistral et Henrik Uterwedde, respectivement professeur de sciences économiques et directeur d'études à
l'Ifri (Institut français des relations internationales) à Paris, et professeur de sciences politiques et directeur adjoint du DFI (Deutsch-Französisches Institut, Ludwigsburg) ont publié un
article intitulé "France-Allemagne, le retour du moteur de l'Union européenne
?" dans l'édition du 23 mars 2009 du quotidien La Tribune (www.latribune.fr), qui appelle à un renforcement de l'action en commun de l'Allemagne et de la France, à
la fois pour faire face à la crise économique la plus grave depuis les années 1930 et parce que l'Union européenne, et plus largement, l'Europe, en ont besoin.
En voici la teneur.
" La crise mondiale met à rude épreuve la cohésion de l'Union européenne, en
particulier la relation entre l'Allemagne et la France. Leur coopération reste pourtant une condition essentielle d'une UE active. En particulier sur trois chantiers : améliorer la gouvernance du
capitalisme mondial, régler les difficultés de la zone euro, enfin protéger et améliorer la compétitivité de son système productif, estiment Jacques Mistral et Henrik Uterwedde, respectivement
professeur de sciences économiques et directeur d'études à l'Ifri (Institut français des relations internationales) à Paris, et professeur de sciences politiques et directeur adjoint du DFI
(Deutsch-Französisches Institut, Ludwigsburg).
La crise financière mondiale ne constitue pas seulement un choc économique et social,
elle met à nouveau en relief les difficultés de l'Union européenne à définir les réponses adéquates. Ce n'est certes pas la première fois que la construction européenne fait face à une situation
critique. Mais l'un des traits marquants de la présente crise, c'est qu'elle s'est ouverte dans un contexte où la qualité de la relation franco-allemande n'était clairement pas à la hauteur. On a
vu la résurgence de vieilles querelles (comme celles sur le gouvernement économique, les déficits ou la banque centrale), un évident défaut de concertation, des initiatives qui ont fait naître un
climat de méfiance.
Dans un monde imprévisible et dangereux, il vaut mieux, comme dans le passé, reconnaître combien nos destins sont liés parce que
nos intérêts sont si proches : faire fonctionner une économie de marché régulée et garantissant la cohésion sociale ; assurer un avenir à l'industrie européenne ; œuvrer en faveur d'une
gouvernance mondiale capable d'assurer un développement économique durable. De même que lors d'épisodes passés, il faut transformer cette vision commune en communauté d'action, voici quelques
pistes.
D'abord la gouvernance mondiale. Le sommet européen de Berlin a permis d'avancer ; c'est une très bonne chose, il ne faut pas en
rester là. Le président Sarkozy a eu le mérite de lancer une initiative ambitieuse qui doit être approfondie. Car le G20, évidemment, n'est pas une super-réunion de ministres des Finances, c'est
une réunion des principaux leaders du monde, ils doivent poser en termes politiques la question de la gouvernance mondiale. C'est la perspective dans laquelle se situe la proposition, récemment
soutenue par la chancelière Merkel, consistant à créer une sorte de "Conseil de sécurité économique" pour donner à la globalisation une véritable architecture politique : affinons ensemble une
proposition de ce type car sans cela, sans surprise, les architectes du nouveau capitalisme mondial seront américains et chinois.
Deuxièmement, la
zone euro. Ses dix ans ont été l'occasion de célébrer un grand succès : le comportement de la Banque centrale européenne (BCE) dans la crise a été exemplaire et salué par tous. Mais maintenant,
la zone euro est soumise à des pressions sans précédent du fait de la dégradation de la situation financière de certains Etats membres ; les pays d'Europe centrale se trouvent aussi dans une
situation financière précaire.
Imagine-t-on le Fonds monétaire international (FMI) débarquer à Athènes (comme il l'avait fait à Londres en 1976) pour remettre le
pays sur les rails ? Ce serait un échec indélébile pour l'eurozone ! Travaillons dès maintenant aux propositions qui permettront d'assurer un meilleur fonctionnement monétaire et financier de nos
économies. Il y a un immense intérêt commun à ce que ces problèmes européens soient réglés par les Européens, et c'est une occasion, même involontaire, d'aller de
l'avant.
Troisièmement, l'industrie, la compétitivité internationale. L'Europe ne saurait se désintéresser de l'avenir de ses systèmes
productifs. Mais cessons les querelles de doctrine à ce sujet ! Au-delà de la rhétorique, en effet, nos approches sont bien plus complémentaires qu'opposées. Le volontarisme industriel est utile,
mais gardons-nous des solutions de facilité : la compétitivité européenne passe par des politiques de l'offre misant sur la capacité d'innovation, le tissu d'entreprises, des marchés
concurrentiels...
Oui, il est légitime - qui le nie - d'intervenir pour ne pas voir disparaître des entreprises, des sites de production ; mais
toute forme de repli national n'est qu'une illusion, la plus dangereuse de toutes aujourd'hui. Les efforts nationaux n'auront d'efficacité que concertés et autant que possible appuyés par des
actions communautaires. Et ceci vaut aussi dans l'hypothèse où il faudrait prendre de nouvelles initiatives pour soutenir le secteur financier, les solutions non coordonnées de l'automne ont
montré leurs dangers.
Appeler à un renforcement de l'action en commun ne conduit certainement pas à gommer nos différences (les concepts de politique
industrielle et d'Industriepolitik recouvrent par exemple des approches, des systèmes d'acteurs, des relations Etat-entreprises très différents), ni à sous-estimer la concurrence que nos
entreprises se livrent en permanence, et c'est tant mieux. Mais face à la crise économique la plus grave depuis les années 1930, l'Allemagne et la France ont une nouvelle fois le devoir de
rechercher ensemble les solutions : un climat politique éclairci depuis plusieurs mois est une bonne base de départ, à nous de savoir maintenant mener un débat franc voire vif, mais constructif
et décidé à aboutir, l'Europe en a besoin.
Et qu'on ne dise pas à notre génération que c'est impossible ou inutile, nous savons le contraire, et ce n'est pas seulement une
question d'amitié : c'est une leçon de l'expérience ! "
PS : Cet article a déjà été publié sur ce blog en mars 2009
" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime ! " (Voltaire)