Vendredi 3 avril 2009 5 03 /04 /Avr /2009 22:45

Dans le dossier que le quotidien Le Monde consacre à l'OTAN à l'occasion du Sommet de Strasbourg-Kehl des 3 et 4 avril 2009, l'Amiral (2ème section) Jean Dufourcq signe un article-entretien intitulé "L'OTAN doit être mise au service de la paix et de la stabilité dans le monde" qui est présenté ci-après.

" La réintégration complète de la France dans l'OTAN permettra-t-elle de mieux promouvoir la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) ?

Quand on rentre dans un système comme celui de l'OTAN il faut arriver avec un projet. Notre projet ne peut pas être le pari d'une PESD mieux défendue avec une France normalisée vis-à-vis de l'OTAN.

Si la PESD ne se déploie pas, c'est principalement parce que les peuples d'Europe ne ressentent aucune menace sur le continent européen. La priorité stratégique des opinions publiques et des peuples d'Europe occidentale n'est pas de renforcer la sécurité et la défense.

Pourtant les sondages montrent que les Européens sont très favorables à la défense européenne...

Oui, c'est vrai. Mais pour autant 1,5 % du PIB est consacré en moyenne à la défense dans les pays européens, et cela convient très bien à tout le monde.

Tout le monde est d'accord pour que les Européens se regroupent, mais on ne sent pas le besoin d'avoir un instrument militaire extrêmement puissant, extrêmement déployé.

Il ne faut pas croire un seul instant que l'on pourra augmenter les budgets de défense des pays d'Europe. Ils sont tous à leur maximum. Ils vont rester à ce niveau là ou baisser.

C'est une réalité, elle est d'autant plus facile à observer que nous sommes dans une crise et on ne comprendrait pas qu'on consacre beaucoup d'argent à des grands travaux de défense. C'est le profond problème que rencontre la PESD.

On pourra inventer des structures, de nouvelles procédures, mais on ne pourra pas forcer les opinions publiques européennes à demander des budgets militaires plus importants comme le font les Etats-Unis.

Quels pays font obstacle au développement de la PESD ?

Le principal pays qui fait obstacle à la PESD est la Grande-Bretagne. Et il n'a pas l'intention de changer même si la France normalise sa situation dans l'OTAN. En fait, les trois pays qui vont souffrir le plus du retour de la France dans l'OTAN sont la Grande-Bretagne, l'Allemagne et l'Italie. Très largement déployés dans le commandement de l'OTAN, ils vont devoir céder de la place. Nous avons donc des adversaires : tous ceux qui vont perdre des places dans l'OTAN à cause du retour de la France dans le commandement intégré.

Quels problèmes se posent pour la France ?

L'autre difficulté française trouve sa source dans la conjonction délicate entre la conduite de la nouvelle politique de sécurité et de défense, la réduction programmée des effectifs de 54 000 hommes dans l'armée française, et la décision de placer un millier de nos meilleurs militaires environ dans l'OTAN. Si la priorité stratégique de la France est la PESD, nous n'aurons plus beaucoup d'hommes pour la doter d'officiers français compétents. Actuellement il y a seulement une centaine d'officiers français dans la PESD. Quand on en mettra plus, la priorité ne sera pas facile à percevoir. Donc le mouvement choisi par le président de la République et validé par le Parlement est un pari. Nous saurons si ce pari est gagné au vu de ce que deviendra la PESD dans les années à venir.

Comment la France voit-elle cette articulation OTAN-PESD, comment vous-mêmes voyez-vous cette complémentarité ou pas entre les deux organisations ? A tous les niveaux, cet argument sert à justifier la réintégration de la France dans l'OTAN...


Je n'y crois pas. C'est un argument qui est devenu la "Bible française", la position officielle française depuis 2004. Je pense que la PESD s'est faite par échec de la création au sein de l'Alliance atlantique d'un pilier européen de défense. Aujourd'hui on ne peut pas subordonner le développement de la PESD à l'OTAN, et inversement. La PESD, depuis le sommet franco-britannique de Saint-Malo en 1998, en passant par les sommets européens de Berlin et d'Helsinki en décembre 1999, c'est une capacité de décision autonome.

Tout ce qui a été fait pour lier les deux dispositifs, c'est une facilité offerte par l'OTAN dans laquelle il y a des actionnaires majoritaires qui sont Européens, pour mettre en œuvre la PESD. Ce sont des facilités, ce ne sont pas des nécessités de l'OTAN. Ce ne sont pas des complémentarités. L'OTAN reconnaît seulement que dans ses membres fondateurs il y a une majorité d'Européens.

La complémentarité existerait si effectivement nous avions décidé de faire dans l'OTAN des choses que nous ne faisons pas dans l'Union européenne et vice-versa.

On observe souvent que l'Union européenne développe des capacités d'intervention civilo-militaires, ce qui serait un exemple de complémentarité...

L'Union développe les instruments dont elle a la propriété parce qu'elle a d'autres moyens que les moyens militaires. Elle peut utiliser toute une gamme de moyens qui, quand ils sont mis tous ensemble, permettent une action civilo-militaire beaucoup plus proche des nécessités de la conflictualité du XXIe siècle que le système militaire pur de l'OTAN.

Cette dernière en est consciente et cherche à se doter d'instruments complémentaires, notamment à travers l'articulation OTAN-Union européenne.

Et là, n'est-ce pas complémentaire ?

Non parce que les objets sont différents. L'idéal serait que l'OTAN et la Commission européenne s'articulent entre elles. La Commission européenne utiliserait les moyens civils et l'OTAN les moyens militaires.

Sauf que deux problèmes fondamentaux se posent : les formats de l'Union européenne et de l'OTAN ne sont pas les mêmes, et l'argent donné à la Commission pour faire des actions civiles n'arrive pas à l'OTAN.

Si le traité de Lisbonne n'a pas été ratifié, c'est parce que l'Irlande ne voulait pas entendre parler de défense européenne. C'est un pays neutre. La façon dont les Irlandais dotent la Commission européenne pour des actions civiles ne peut pas être détournée vers l'OTAN.

Donc l'articulation OTAN-Commission européenne, qui pourrait être une bonne idée dans un monde fonctionnaliste, est mauvaise dans un monde géopolitique.

Quels seraient les efforts à faire pour arriver à cette complémentarité ?

Ils seraient de deux natures : un effort de développement d'une structure euro-américaine, un autre de planification stratégique. Mais ces efforts ne sont pas fait parce que l'OTAN est l'instrument vers lequel tout converge. Or il faut un instrument qui mette au contact permanent les Etats-Unis et l'UE. Les Américains ne le souhaitent pas pour des raisons évidentes : il est plus facile de traiter avec chacun des 27 Etats de l'UE que de traiter avec un bloc qui aurait le mandat de défendre ses intérêts. Néanmoins, il faudra en passer par là. Cela pourrait se faire dans 10 ans.

Deuxième aspect, il faut absolument que face aux crises du monde il y ait une meilleure articulation, distribution des rôles entre l'OTAN et l'UE, mais aussi entre les pays. Il faut que SHAPE (le quartier général de l'OTAN) puisse être mis sous le contrôle politique et la direction stratégique du comité politique et de sécurité de l'UE (COPS) quand c'est nécessaire. Et que les coalitions puissent être aussi conduites également par le Conseil de sécurité de l'ONU. Il faut aller dans cette direction.

Les grands programmes humanitaires comme ECHO (service d'aide humanitaire de la Commission européenne) doivent pouvoir être conduits avec des coalitions qui les épaulent. Une complémentarité politique et institutionnelle est nécessaire et se fera un jour dans une super Commission américano-européenne. Une complémentarité opérationnelle à travers des organisations comme SHAPE ou ECHO devra se faire avec un contrôle politique et une direction stratégique d'organisations extérieures.

Quel avenir pour l'Alliance ? Dans un article récent, vous parlez de "rerégionaliser" l'OTAN et en même temps d'être au service de coalition ?

Pour qu'une alliance soit politiquement acceptable, il faut que les opinions publiques s'y retrouvent. Il faut donc restaurer le caractère régional de l'alliance atlantique et en réorienter les préoccupations et les priorités. Pour ce qui est de l'aspect stratégique, je pense que l'un des atouts majeurs de l'Alliance c'est sa capacité à préparer, qualifier, entraîner, déployer, conduire des coalitions variées. Seule l'OTAN sait faire cela. Cette capacité ne doit pas rester entre les mains des seuls alliés. Elle doit être mise au service de la paix et de la stabilité dans le monde. Elle doit être mobilisable par d'autres organisations politiques que le conseil de l'Atlantique Nord.

Vous pensez que l'Alliance peut évoluer à court terme dans ce sens ?

Je pense que cela peut aller assez vite. L'idée est qu'il faut partager les responsabilités. S'il y une chose qui est claire dans l'administration Obama, c'est que les Etats-Unis continueront à vouloir être la première puissance du monde, mais ils savent déjà qu'elle ne l'est plus. Elle est devenue une puissance "relative" selon le concept du chercheur français Pierre Hassner. Les Etats-Unis acceptent le recalage à la baisse de leur puissance. Il leur faut donc trouver des partenaires pour prendre une partie du fardeau. Les Européens peuvent prendre une partie de la tâche. C'est peut-être cela la complémentarité entre l'OTAN et la PESD. "

Par De La Boisserie - Publié dans : Le partenariat transatlantique dans tous ses états
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