Partager l'article ! Analyse, regrets et espoirs de Jacques Delors à propos de l'évolution et des difficultés de la construction européenne - nouvelle édition -: ...
Le 3 avril 2009, Jacques Delors a confié à Alternatives économiques (www.alternatives-economiques.fr) son analyse des difficultés actuelles de la construction européenne, ses regrets pour les initiatives
qui n'ont pas été suivies de résultats, sa propre vision des conditions requises pour une évolution positive.
L'attention insuffisante que les opinions publiques semblent actuellement
réserver à l'Europe résulte en grande partie, à son avis, d'une érosion de la mémoire : les peuples paraissent avoir oublié pourquoi l'unité européenne est née, les objectifs des pères de
l'Europe étant la réconciliation, la fin des conflits, la solidarité, la liberté.
Au-delà de cette constatation, l'essentiel du texte de l'ancien président de la Commission européenne réside dans ses constatations sur le présent et ses indications pour
l'avenir.
Regards-citoyens se limite ici à une présentation schématique de quelques uns des sujets
évoqués par Jacques Delors.
1 - Trois raisons expliquent la diminution des ambitions
- " La première résulte de l'érosion de l'esprit initial. Certains pensent que c'est une question de génération.
J'y vois plutôt une érosion de la mémoire. Or, les peuples sans mémoire n'ont pas d'avenir.
- La deuxième raison tient au fait que l'élargissement à précédé l'approfondissement. J'avais soulevé cette question au Conseil européen de Lisbonne, en 1992. L'élargissement s'imposait après la
chute du mur de Berlin ; c'était un grand bonheur d'accueillir ces peuples. Mais il fallait absolument équilibrer leur entrée dans l'UE par un approfondissement, sauf à tomber dans une grande
confusion fonctionnelle, les institutions n'étant pas formatées pour 27 Etats-membres. Nous n'avons malheureusement pas été écoutés.
- La troisième raison [...] résulte de la panique devant la mondialisation, dans l'impression qu'on ne maîtrise plus rien. D'où le retour de comportements nationalistes dans de nombreuses
circonstances. "
2 - La bataille perdue dans le cadre de l'Union économique et monétaire (UEM)
" On a connu un bond en avant avec l'Union économique et monétaire, dans le contexte de la chute du mur de Berlin. Mais la mise en commun de la monnaie n'a pas été le moteur de grandes
avancées politiques. de fait, l'intégration économico-financière est trop en avance sur le fonctionnement politico-institutionnel.
Dans ce contexte, j'ai perdu la bataille en faveur d'une réelle égalité entre l'économique et le monétaire à l'intérieur de l'UEM. Lors de la négociation du traité de Maastricht, j'avais proposé
que soient pris en compte des indicateurs de chômage parmi les critères d'évalutation des performances économiques nationales. L'idée a été écartée. Ensuite, en 1997, dans la phase ultime de
préparation à la mise en oeuvre de l'euro, j'avais suggéré qu'un Pacte de coordination des politiques macro-économiques accompagne le Pacte de stabilité et de croissance. Là encore, l'idée n'a
pas été retenue. Conséquence : la coopération n'est pas à la hauteur des enjeux, l'UEM fonctionne mal, ce qui nuit au climat de confiance entre les pays. Une UEM mieux équilibrée, assurant une
coordination de qualité des politiques macro-économiques, aurait permis à l'Europe de réagir de manière bien plus appropriée à la crise actuelle. "
3 - Les lacunes institutionnelles
" Le résultat du désquilibre de l'UEM est d'entretenir une oscillation permanente entre l'Europe des Etats et l'Europe communautaire [...]. Quand il s'agit de faire fonctionner l'Union au
jour le jour, de prendre des décisions et les exécuter, l'Europe est tout sauf efficiente. Les chefs d'Etat et de gouvernement ne se lèvent pas tous les matins en pensant à l'Europe. C'est à cela
que servent : la Commission, au service des gouvernements mais indépendante, avec son droit de proposition ; le Parlement, désormais co-décideur dans beaucoup de domaines ; le Conseil des
ministres qui, en partenariat quotidien avec la Commission, fait marcher le système. Quand le Conseil européen se réunit, il devrait être saisi d'un ordre du jour limité et trancher entre les
différentes options possibles, plutôt que de délibérer sur un ordre du jour à rallonge établi par la Présidence sur la base des demandes des différents Etats. "
4 - Le bon usage de la "différenciation" entre les Etats membres
" L'enseignement de l'histoire européenne est que si certains pays n'avaient pas su aller de l'avant, nous n'aurions eu ni Schengen ni l'euro ; l'UE n'aurait pas avancé dans ces deux
domaines. Si la voie de la différenciation est bloquée parce que certains pays ne veulent pas jouer en "seconde division", il n'y aura pas de progrès [...]. Un exemple : construire une communauté
européenne de l'énergie qui permettrait à la fois d'avoir une bonne concurrence interne, d'obtenir de meilleurs prix, de sécuriser l'économie à moyen et long termes ; et elle constituerait un
grand pas en avant pour la politique étrangère commune. Faute d'unanimité, ce dossier n'avance pas. La bonne formule est celle d'Hans-Dieter Genscher : aucun Etat membre ne peut être contraint
d'aller plus loin qu'il ne veut, mais ce pays ne doit pas avoir la possibilité d'empêcher les autres d'avancer. "
Source : Bulletin Quotidien Europe n° 9880 en date du 10 avril 2009
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