Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /Mai /2009 09:42

 Tel Candide, j’ai l’habitude d’écouter attentivement. Mais Candide qui «avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple » avait sur moi l’immense avantage de pouvoir « croire innocemment » que tout était au mieux dans le meilleur des mondes. C’est ce que veulent nous faire croire ministres, généraux et industriels lorsqu’ils évoquent la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE). Je vois, au contraire, quatre raisons majeures de s’inquiéter de l’avenir de nos compétences technologiques et de notre industrie de défense.


Le sous-investissement chronique dans la recherche.
Pangloss, qui « prouvait admirablement qu’il n’y avait pas d’effet sans cause », serait sans aucun doute le premier à reconnaître que la recherche et l’innovation sont indispensables à la survie de toute industrie. Pourtant, en dépit d’engagements réitérés dans de nombreux textes de conclusions du Conseil, la part du PIB consacrée à la défense reste largement en-dessous de 2% et les investissements dans la recherche sont ridiculement bas, comme le montrent les données collectées par l’Agence européenne de défense (AED). Les données de 2007 soulignent un recul de 1,3% sur un an de l’effort global de R&D à 9,5 milliards d’euros pour les 26 États participant à l’AED. On en arrive aujourd’hui à prier pour que nos alliés américains veuillent bien s’intéresser à notre futur hélicoptère de transport, de peur de ne pas être à même d’en financer le développement. Pour autant que les États-Unis confirment leur intérêt, ils voudront y mettre une part de technologies américaines et en attendront légitimement des retombées industrielles. On peut aussi s’interroger sur la manière dont certains États membres (on peut citer les plus grands) ont développé des coopérations dans le domaine de la recherche avec les États-Unis ou Israël, plutôt que de le faire avec leurs partenaires européens.


Les acquisitions en urgence.
Curieusement, il ne semble pas exister d’étude détaillée - je n’en ai pas trouvée - sur les effets des acquisitions en urgence dont l’efficacité nous est régulièrement vantée par nos ministères de la défense (c’était encore le cas tout récemment au Royaume-Uni). Ne disposant pas de statistiques fiables pour les Vingt-sept, je me contenterai d’observer que les principales acquisitions sur étagères opérées par les États de l’Union pour les théâtres afghan et irakien concernaient des matériels américains, neufs, voire d’occasion, lorsque l’armée américaine disposait d’une capacité excédentaire.


Les investissements imposés par la puissance américaine.
Lors d’un colloque, mardi 28 avril à Paris, le chef d’état-major de l’armée de l’air française, le général Stéphane Abrial, saluait le fait que les avions français en Afghanistan seraient équipés dès septembre prochain du ROVER (Remotely operated video enhanced receiver). Tant mieux, pourrait-on dire, si ce système vidéo interactif en temps réel (il permet à quelqu’un au sol de visionner une zone donnée en temps réel et d’orienter le capteur de l’avion selon ses besoins) améliore l’efficacité des opérations et la sécurité des troupes. Mais ce serait omettre, d’une part, qu’il existait un projet français, reposant sur un autre modèle technologique, qui ne verra sans doute pas le jour et, d’autre part, que l’acquisition de ce matériel a été imposé par les États-Unis. Ces derniers se servent en effet des opérations en coalition ou de l’OTAN dont ils sont le principal acteur pour pousser, selon un intérêt national bien compris, à une normalisation américaine. On se souvient ainsi que les Rafales français avaient une première fois dû quitter le théâtre d’opérations parce qu’ils n’étaient pas équipés de la liaison de données 16 (link 16).


L’ingénuité avec laquelle on veut nous faire croire que la BITDE peut se construire à l’OTAN.
Lors du même colloque, le général Vinchon, représentant militaire de la France à l’OTAN, avait dit que le développement de la BITDE passe par « une présence forte » au commandement transformation (ACT) de l’Alliance, condition qui sera remplie avec l’arrivée d’un général français. Peut-on vraiment croire, avec tout ce qui précède, que c’est à Norfolk (Virginie) que l’on renforcera la base industrielle et technologique de l’Europe ? C’est vouloir conclure avec Pangloss que « 
ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux ». 


Article paru le 28 mai 2009 dans le numéro 229 de EDD (Europe Diplomatie & Defense)   
 
                                                                                                             

Par Patrice Cardot - Publié dans : UE, UEO, OSCE, sécurité & défense
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