Samedi 10 juillet 2010 6 10 /07 /Juil /2010 15:49

Volonté et préoccupations d'un Européen. La Belgique a été désignée pour sièger pendant trois ans au sein du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU, et son ministre des Affaires étrangères, Karel De Gucht, a indiqué l'esprit dans lequel il va exercer cette fonction. Il a dénoncé avec vigueur la tentative de contester la valeur universelle des Droits de l'Homme et affirmé sa volonté d'inverser cette tendance. Laissons lui la parole : " Qu'une coalition de pays tente sur la scène internationale de vider le concept même des Droits de l'Homme de son sens est un fait nouveau, et d'autant plus préoccupant. Surtout que ces pays pourraient fort bien y parvenir, si nous ne sommes pas vigilants." Il constater que la valeur universelle de ces droits est attaquée " sous couvert de principes tels que la souveraineté, la non-intervention et la solidarité entre les pays du Sud ".

Il s'oppose radicalement à cette évolution : " Nulle culture ou religion ne peut invoquer des circonstances atténuantes quand des êtres humains sont mutilés sexuellement ou traités comme de simples marchandises. les Droits de l'Homme appartiennent à tous. Si nous renonçons à leur universalité, personne ne sera plus en sécurité. " Après la fin du régime d'apartheid en Afrique du Sud et la chute du mur de Berlin, " nous avons vécu une période faste " où le caractère universel des Droits de l'Homme était reconnu : or, " le consensus qui prévalait à l'époque a définitivement disparu ". Karel De Gucht dénonce en termes vifs " le relativisme culturel, cette tendance en vogue dans certains cercles intelelctuels occidentaux qui affirme que nous ne pouvons pas imposer partout nos soi-disant normes occidentales. " Et il précise : " La souveraineté est de plus en plus invoquée pour condamner les prétendues arrogantes ingérences occidentales, comme si la souveraineté d'un Etat était une valeur suprême qui ne supporte aucune instance supérieure. "

Résignation ? Le ministre belge est-il optimiste sur la possibilité d'éliminer cette tendance et de faire prévaloir le caractère universel des Droits de l'Homme ? Pas vraiment. Il entend agir en ce sens dans ses nouvelles fonctions, car  " le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU a la capacité de rappeler à l'ordre les Etats qui violent ces droits " ; mais quant aux résultats .... Il affirme s'être " opposé jusqu'au dernier moment, également au sein de l'UE, à la procédure d'élection " par laquelle sont désignés les membres de cet organisme, procédure qui " permet à certains des plus mauvais élèves en matière de Droits de l'Homme d'en devenir membres ", et il reconnaît que la Belgique y a été élu " avec d'autres pays notoirement connus pour violer les Droits de l'Homme ". Sa conclusion est résignée : il aimerait " avoir la recette miracle pour inverser cette tendance, mais la réalité géopolitique et les rapports de force sont ce qu'ils sont. "

Compromis inévitables. Nous voici face à l'éternel décalage entre les principes et la réalité. L'Europe a la possibilité de protester, de condamner, de multiplier les prises de position (elle ne s'en prive pas) et aussi de subordonner ses accords avec les pays tiers à des conditions en matière de Droits de l'Homme et de démocratie. Mais elle doit aussi tenir compte des situations et de ce qui est concrètement possible et opportun. faire la guerre à la Russie pour l'affaire de la Géorgie, il est facile de le dire pour des pseudi-philosophes donneurs de leçons. Rompre tout lien avec la Chine à cause du Tibet, c'est à première vue une position noble et courageuse mais en fait intenable. L'équilibre est difficile à trouver ; les prophètes reconnaissent l'exigence de compromis lorsqu'ils assument des responsabilités opérationnelles, qu'ils s'appelent Kouchner ou autrement.

Divergences sur la " compétence universelle ". La demi-résignation n'est pas partagée par tous. La FIDH (Fédération internationale des Droits de l'Homme) a vigoureusement protesté contre la décision du parlement espagnol de réduire radicalement les compétences des tribunaux nationaux pour juger ce qui se passe dans d'autres continents (orientation que je considère raisonnable - cf. mon article intitulé Trois remarques sur l'OTAN et la France, la réciprocité, la "compétence universelle" ). La FIDH regrette que des " considérations politiques et diplomatiques conduisent l'Espagne à faire marche arrière " et elle indique que des juges espagnols avaient ouvert des enquêtes sur des crimes reprochés à : des personnalités israéliennes à Gaza en 2002 ; des personnalités chinoises au Tibet ; des responsables américains à Guantanamo, ainsi que sur des crimes liés au génocide rwandais ou aux dictatures chilienne, argentine et guatamaltèque. Pourquoi les juges nationaux d'un Etat membre auraient-ils des compétences spécifiques dans tous ces dossiers ? Il me semble que seul l'ONU aurait la légitimité suffisante pour intervenir, mais alors aussi au Darfour, en Tchétchénie et ainsi de suite. On va bientôt voir ce qui sera décidé pour la présidence de l'UNESCO. M. De Gucht, ferme sur les principes, n'a pas mâché ses mots pour décrire la réalité de la situation. En ce moment, l'Europe doit se soucier davantage de protéger sa culture et ses convictions que d'avoir l'espoir de les faire partager au monde entier.

(Cet article reprend les termes de mon éditorial dans le Bulletin Quotidien Europe n° 9908 daté du 27 mai 2009)

Par Ferdinando Riccardi - Publié dans : Démocratie & Souveraineté en mouvement et en débat
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