Vendredi 19 juin 2009 5 19 /06 /Juin /2009 18:47


Dans le langage courant les mots 'éthique' et 'déontologie' sont généralement employés l’un pour l’autre. J’ai été heureux de constater, à la lecture de l’entretien publié dans la précédente livraison de ce Bulletin, que Michel Serres, en attribuant une signification distincte à ces deux mots, propose des définitions proches de ma conception personnelle. Ce qui m’autorise à proposer, en contrepoint des excellents articles consacrés à « l’éthique du marin militaire », une approche complémentaire fondée sur la distinction entre l’éthique des marins et la déontologie de la Marine Nationale, institution pérenne qui remplit depuis des siècles une fonction essentielle au service de la Nation.


Il y a d’abord et surtout des hommes et des femmes, des personnes individuellement responsables. Au siècle précédent, en Bretagne, on les appelait « les marins de l’Etat » pour les distinguer des autres métiers de la mer, comme ceux du commerce et de la pêche qui sont des métiers « civils ». Pour rappeler aussi, qu’à bord d’un navire de guerre, où l’espace est forcément réduit, « il n’y a pas de sot métier » chacun a sa place, du mécanicien au Capitaine d’armes, du cuisinier au commandant. Les règles de l’éthique et de la morale personnelle s’appliquent aux plus modestes des membres de l’équipage, à la mesure des tâches qu’ils remplissent au profit de tous. La camaraderie et de la solidarité y sont vécues au quotidien. La hiérarchie militaire est d’abord fondée sur la hiérarchie des compétences et des responsabilités.


A la fois marins et militaires. Les témoignages réunis dans le précédent bulletin ont notamment rappelé l’étendue des devoirs et des obligations morales des commandants d’unités, que ce soit celui d’un SNLE ou d’un commando de marine. Ils ont mis en évidence la permanence des valeurs traditionnelles, l’honneur, la discipline et la disponibilité. Ces valeurs concernent tous les personnels servant sous l’uniforme, indépendamment de leurs grades et de leurs fonctions. Des valeurs qui n’ont pas vieilli comme en témoignent les exposés des élèves officiers de l’Ecole Navale invités à s’exprimer sur « l’éthique du marin militaire ». En répondant aux questions d’un enquêteur imaginaire Mireille Bazin, aspirant de marine, a trouvé des formules pleines de bon sens sur les fondements de la discipline, sur l’uniforme qui « supprime toutes traces d’origine sociale » ou sur le fait que dans la Marine, « chacun peut trouver chaussure à son pied » !


L’institution « Marine Nationale » est tout entière fondée sur ces mêmes valeurs. C’est, en quelque sorte, « une même et grande famille », comme beaucoup d’autres parmi les collectivités humaines qui constituent la Nation. Comme pour les professions de santé, le monde de l’Enseignement ou celui des Cheminots, pour ne citer que quelques exemples, les règles, les traditions, les obligations professionnelles sont directement liées aux fonctions exercées au sein de la société. La Marine a elle aussi des caractéristiques propres qui font son originalité et qui fondent sa déontologie.


Marine de guerre, Marine nationale

Une marine de guerre met en œuvre des unités de combat. Sa mission principale, aux ordres du gouvernement légitime, est de déployer ses armes offensives et défensives dans tous les espaces maritimes, aériens, sous marins, océaniques et côtiers où il lui prescrit de se porter, y compris pour être  en mesure d’intervenir depuis la mer contre la terre. La Force océanique Stratégique des SNLE est l’illustration la plus éminente de cette capacité au profit de la dissuasion nucléaire, ultime assurance-vie en cas de menace directe sur les intérêts vitaux de la Nation.
L’arme atomique a interdit le retour, entre les grandes puissances, des conflits militaires majeurs du siècle précédent, sauf à accepter leur suicide réciproque. Si la confrontation bipolaire de près d’un demi siècle entre les démocraties occidentales et le monde soviétique n’a pas dégénéré en troisième guerre mondiale, c’est bien une preuve du succès de la dissuasion nucléaire. Une dissuasion qui demeure pertinente ne serait-ce qu’en raison du développement, partout dans le monde, de monstrueuses mégapoles. Elles représentent de telles vulnérabilités au temps de la globalisation et de l’interdépendance de tous les peuples de la planète, que l’éventualité de frappes atomiques anti-cités me parait être plus improbable que jamais. Mais les autres formes de violence armée n’ont pas disparu pour autant. Depuis la fin de la guerre froide, les armées françaises, impliquées dans de nombreuses « opérations extérieures », peuvent témoigner de la variété des nouveaux défis qu’elles sont appelées à  relever.
Les stratégies navales sont spécifiques. Leur originalité est fondée sur les caractéristiques de trois milieux, la surface, les profondeurs maritimes et les espaces aériens au dessus des mers où se déploient les navires, les sous-marins et les aéronefs de la marine de guerre. Des milieux où elles bénéficient de la liberté de circulation contrairement aux espaces terrestres et aériens bornés par des frontières qui se prolongent dans l’atmosphère, au dessus des territoires nationaux.
Les stratégies navales sont des stratégies de mouvement qui mettent en œuvre des forces mobiles, combinées, constituées à la demande, selon les missions, les objectifs et les menaces du moment. Lors de la guerre du Pacifique, entre 1941 à 1945, l’U.S.Navy avait déconcerté le haut commandement japonais en adoptant un « ordre de bataille » inédit, fondé sur le concept des « Task Forces », c'est-à-dire d’organisations temporaires, successivement commandées par des chefs choisis pour leur savoir faire opérationnel et leur expérience au combat plutôt qu’en raison de leur ancienneté dans les hiérarchies du temps de paix.
Libérées des contraintes du terrain, les marines de guerre ont vocation à privilégier les « Task forces » plutôt que d’autres formes d’organisation, d’autant plus que les forces aéronavales et sous marines ont l’avantage de pouvoir demeurer au large pendant de longues périodes sans mettre en cause la souveraineté des Etats voisins. En temps de crise, la permanence discrète est un avantage décisif, qui ne soulève pas les problèmes de la présence d’une armée étrangère sur un territoire autre que le sien. La capacité de durer à la mer, loin de leurs foyers, implique pour les marins des sacrifices personnels et familiaux. Certes, au temps des liaisons aériennes banalisées et au temps d’Internet, ils n’ont plus le monopole des longues séparations sans pouvoir communiquer avec leurs proches. Les femmes de marins ne sont plus les seules à attendre le retour au foyer d’un père retenu aux antipodes; mais l’absence est un trait qui demeure fortement lié à la déontologie de la Marine.
Les marins des forces de surface, sous marines et de l’aéronautique navale ont acquis un bagage commun. Ils ont des activités et des métiers très divers, mais l’appartenance à la même institution facilite grandement la compréhension réciproque. La coopération opérationnelle en est rendue plus aisée entre des unités aussi différentes que des avions de patrouille maritime et des sous marins d’attaque, des frégates de surveillance et des Super Etendards.
La Marine de guerre est pleinement solidaire des autres Armées. Des régiments de Fusiliers Marins ont combattu dans les tranchées en 14-18, dans la Division Leclerc en 44-45. Et puis en Indochine, avec les forces amphibies et les bombardiers en piqué de l’aviation embarquée, en Algérie avec la DBFM. De nos jours les marins sont toujours aux côtés de leurs frères d’armes dans les forces spéciales, dans les opérations extérieures et la projection des forces. Ils sont présents dans toutes les structures interarmées, à la Direction du Renseignement Militaire, au Collège Interarmées de Défense, dans les principaux Etats Majors nationaux, européens, interalliés et des Nations Unies. C’est la preuve d’un engagement sans réserve au profit des coopérations devenues indispensables pour répondre aux défis de notre époque. C’est un témoignage de fidélité aux principes de la « discipline intellectuelle », un des principaux fondements de la déontologie de la Marine.   
La Marine est qualifiée de Nationale parce qu’elle a contribué de tout temps au patrimoine, aux intérêts et aux aventures maritimes de la France. Dans les siècles passés elle a  toujours été ouverte au reste du monde. Ses navigateurs, ses explorateurs, ses savants, ont participé sur les navires du Roi à la découverte des pays lointains et à la conquête de nouveaux territoires. En 2008, les Français sont passionnés par les récits de l’expédition de La Pérouse et le naufrage de Vanikoro. Dans ma jeunesse il n’y avait que les bateaux pour se rendre « outre mer ». Les vocations maritimes de beaucoup d’hommes de ma génération sont nées du désir d’évasion, du besoin de connaître des nouveaux horizons pour échapper aux petitesses d’une métropole qui ne se relevait pas des blessures de la Grande Guerre et qui observait passivement la montée des périls à l’abri illusoire de la Ligne Maginot.
Soixante dix ans plus tard, Michel Serres nous invite à être les plus ardents défenseurs de « la planète bleue ». La Marine Nationale a déjà répondu à cet appel. Depuis les années 1970, les Préfets maritimes sont devenus les « Préfets de la mer » qui assument, en Méditerranée, en Atlantique et en Manche, des pouvoirs interministériels qui ne sont plus contestés par personne. Leurs témoignages, publiés dans le BEM, offrent des exemples vécus des contraintes déontologiques liées à leurs « missions de service public ». Au moment où la société française et l’opinion internationale sont enfin conscientes des risques et de leurs obligations au profit de l’environnement et du développement durable, l’action des Préfets maritimes, l’importance de leurs actions de sauvegarde, sont les meilleures illustrations de nos engagements en matière de défense, de sécurité et de préservation du patrimoine national.  
Marine de guerre et Marine Nationale, mieux que la formule « Armée de mer », les deux épithètes résument bien la double vocation d’une institution qui demeure à la fois militaire dans ses statuts, ses structures et ses missions, et pleinement citoyenne dans son rôle de gardien de nos atouts et de nos intérêts maritimes. 

Traditions et modernité

Le « Service à bord » qui rythme le quotidien des équipages à la mer avait été codifié par les ordonnances de Colbert. Ses principes, fondés sur les exigences de la navigation, de la permanence, de la vigilance et de la préparation au combat,  n’ont pas fondamentalement changé depuis plus de trois siècles. Mais la Marine a su les adapter périodiquement à toutes les innovations, comme la création d’un double équipage pour les SNLE et les SNA ou les contraintes spécifiques des Porte avions et de l’aviation embarquée. 
Pour les métiers de la marine à voile comme pour ceux de la propulsion nucléaire, elle a toujours cherché à développer des applications concrètes des dernières découvertes des sciences et des techniques. Hier les canons, maintenant les missiles, intercontinentaux, anti-aériens et « de croisière ». Hier les pavillons pour ordonner les manœuvres d’escadre, maintenant les liaisons par satellite et le traitement instantané de millions de données pour couvrir d’immenses étendues. Chaque innovation a donné lieu à la création de nouveaux métiers, de nouvelles spécialités dans les équipages. Donc de nouveaux centres d’enseignement, dans le but de former aux techniques avancées toute la gamme des personnels, depuis les simples opérateurs jusqu’aux officiers aux qualifications d’ingénieurs de haut niveau, en passant par les techniciens supérieurs de la maistrance. Dans toute carrière de marin militaire, avant et après, voire pendant certaines affectations opérationnelles, tous les personnels bénéficient d’une authentique formation continue.
Les impératifs de la sûreté et de la sécurité s’imposent à tous et à chacun. Ils sont particulièrement rigoureux dans les forces sous marines et l’aéronautique navale où la moindre panne ou erreur peut être mortelle. Un navire de guerre est à la fois une cité, une usine et une machine de combat. Il cumule les risques propres aux sociétés avancées, aux industries dangereuses et, en outre, aux dangers spécifiques des armes et des munitions. Enfin, pour se préparer aux opérations de guerre, les impératifs de l’entraînement imposent de savoir gérer les avaries de combat, voies d’eau, explosions, incendies, blessés. La déontologie de la Marine intègre le culte de la sécurité.    
Je remarque qu’elle intègre aussi une conception originale de la politique du personnel et des ressources humaines. Une conception qui vise à trouver, en permanence, le meilleur équilibre possible entre « l’intérêt du service » et la satisfaction des membres de l’institution. Fidèle à la double vocation  militaire et maritime, elle implique le respect des valeurs militaires et la garantie de qualifications professionnelles exigeantes. Elle se traduit aussi par une vigilance attentive destinée à suivre les évolutions de la société contemporaine et à répondre à ses attentes. Vingt trois ans après avoir quitté le service actif, j’observe que la Marine de 2008 s’impose toujours la même obligation déontologique, à savoir la recherche de l’équité et de l’efficacité dans les procédures de sélection, de notation et d’avancement, à chacun des niveaux de la hiérarchie. J’observe que les hauts responsables qui se sont succédé à la tête de l’institution ont eu les mêmes soucis que leurs prédécesseurs, la même volonté de mener une politique du personnel équitable. Ils sont parvenus à négocier au mieux des étapes aussi délicates que la féminisation, la suspension du service national, la nouvelle organisation des Réserves ; et des étapes encore plus difficiles liées aux restrictions budgétaires.
Enfin ils ont réussi à maintenir vivante une forme de discipline, la « discipline intellectuelle », qui est inséparable de nos traditions séculaires. C’est, à mes yeux la plus essentielle de toutes ; elle fait mentir les caricatures d’une discipline strictement formelle, les plaisanteries de mauvais goût sur « les galonnés », fond de commerce des journaux satiriques et de certains romans et films de guerre. Les marins ont appris à éviter les excès du « culte du chef » et les rigidités du « garde à vous », symbole de l’obéissance formelle. Ils connaissent les méfaits de ses signes extérieurs ; ils savent que ce n’est pas une exclusivité militaire et qu’on observe des comportements analogues dans des entreprises, des administrations et dans bien d’autres organisations de la société civile. A l’opposé, la discipline intellectuelle, librement consentie, est une forme achevée de fidélité, de confiance et de respect. Elle implique par exemple pour un officier d’Etat Major, qu’il donne son avis sans craindre les foudres d’un chef anormalement autoritaire, mais qu’il respecte loyalement la décision du responsable qui l’aura prise en toute connaissance de cause. La discipline intellectuelle est un idéal difficile à atteindre. Il y a néanmoins suffisamment d’exemples de succès pour ne jamais désesperer d’y parvenir.

En guise de conclusion
 
Cet essai est trop bref pour rendre compte de tous les aspects de la déontologie de la Marine Nationale. Il mériterait d’être approfondi par des équipes pluridisciplinaires qui réuniraient, par exemple, des historiens, des philosophes, des politologues et des stratèges. Et aussi des praticiens, des marins en activité et d’anciens marins ayant l’expérience des entreprises et de la société civile.
Le principal atout de la Marine tient aux qualités de ses personnels, de tous grades et de toutes origines. Les convictions éthiques appartiennent aux personnes, cependant elles résultent aussi, pour une large part, d’une formation de qualité et d’un cadre de vie propice à la réalisation des voeux et au développement des potentialités de chacun.
Les hommes passent, la Marine reste. Les générations se succèdent, les horizons de l’institution sont plus lointains que ceux des carrières individuelles. La Marine est parvenue à préserver sa personnalité en évoluant au rythme des menaces et des missions, du progrès des techniques, des performances des armements, autant que des transformations de la société. Comme pour les investissements lourds des grandes entreprises, ses préoccupations s’inscrivent dans les temporalités du moyen et du long terme, ce qui correspond à une démarche prospective analysant en permanence, les données fondamentales issues de l’expérience du passé pour les comparer aux « faits porteurs d’avenir ». La prise en compte du passé et du présent est indispensable pour se préparer et pour s’adapter aux aléas du futur. Cette démarche est implicitement inscrite dans les traditions les plus anciennes de la Marine, c’est un autre des traits significatifs de sa déontologie.
En soulignant la double qualification de Marine de guerre et de Marine Nationale et en rappelant à la fois nos liens avec les autres Armées de la République et avec les missions des services publics au profit de la Nation, j’ai voulu rappeler que ceux qui ont librement choisi de servir sous les drapeaux, assument pleinement leurs responsabilités de militaires et de citoyens. Il est regrettable que nos compatriotes ignorent encore trop souvent les dispositions de la Loi de 2005 définissant le nouveau statut des militaires. Le législateur a réalisé une remarquable synthèse qui tient compte des leçons de l’histoire contemporaine, des évolutions sociales et des avancées récentes de la société. La déontologie des Armées repose désormais sur des fondements légaux qui contredisent les interprétations malveillantes qui visent à ternir leur réputation dans l’opinion publique.  
Il faut honorer, défendre et promouvoir les valeurs et les atouts de la Marine car une majorité de nos concitoyens, y compris au niveau des responsables politiques et des membres de l’administration, la connaissent mal et se désintéressent de son avenir. Il faut leur faire prendre conscience de l’extrême importance des enjeux de la mer au temps de la globalisation. Les aider à comprendre que le commerce international dépend plus que jamais de la sécurité des routes maritimes, et que la protection de l’environnement et du climat de la planète bleue est devenue prioritaire. Que les moyens, la culture, le savoir faire de la Marine Nationale sont donc des atouts décisifs pour l’indépendance politique et économique de la Nation dans le cadre d’une Union Européenne confrontée aux grandes puissances de l’Amérique et de l’Asie.

(Article paru dans le Bulletin d'Etudes de la Marine nationale)

Par Pierre Lacoste - Publié dans : Points de vue publiés dans la presse
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