Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 12:01

Cet article propose un autre regard que celui du précédent article de ce blog consacré à cette même question (cf. N'y a-t-il pas d'autres niveaux pertinents de décision que l'État-nation ? (1) ).
Il propose quelques éléments d'analyse du modèle étatique, de l'Etat-nation, de leur universalisation, de leur crise, ainsi que du système international extraits des réflexions que Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts ont publiées dans leur ouvrage (aujourd'hui en rupture de stock) intitulé : Le retournement du monde : sociologie de la scène internationale.



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L'Etat suppose une différenciation du public et du privé, une sortie du politique de la société civile, en même temps qu'il implique centralisation et institutionnalisation de l'espace politique. En tant qu'Etat-nation, il est territorialisé, selon une géométrie qui dépasse en même temps la logique de la Cité-Etat et celle de l'empire, pour entretenir une communalisation politique minimale, c'est à dire un sentiment d'appartenance commune et solidaire de citoyens conscients de constituer une seule et même entité. Toute cette construction s'inscrit dans l'histoire, celle de l'Europe occidentale sortant du désordre médiéval. ... 

Produit de l'Etat et non producteur d'Etat, le système international ressent, dans sa configuration et dans ses capacités, les échecs et les crises affectant le modèle étatique. ...

Lorsque l'Etat-Nation triomphe en Europe, avec notamment les traités de Westphalie (1648), il se forge alors un système international de fait qui ne résulte que de la composition d'ordres politiques émanant de dynamiques internes. Indépendant du système international dans son invention, l'Etat a, en revanche, profondément marqué celui-ci, jusqu'à le constituer à son image. A cette antériorité de l'Etat, le système international doit d'être devenu un système d'Etats-nations.
Les principaux attributs de la logique étatique se retrouvent, en effet, comme composantes du jeu international contemporain : territorialité, souveraineté, sécurité. La généralisation d'un ordre territorial homogène a conduit notamment à l'universalité du modèle national et à un découpage de l'espace en territoires finis, institutionnalisés et présentés comme légitimes. Le principe de souveraineté a une double transposition internationale : il érige en postulat que le pouvoir ultime réside dans l'entité étatique nationale ; il suppose que cedlle-ci dispose du monopole de la viloence physique légitime sur son propre territoire. Le principe de sécurité, enfin, connaît une conséquence évidente : inventé pour assouvir le besoin de sécurité de ses sujets, l'Etat agira nécessairement, et de manière légitime, sur la scène internationale en vue de maximiser sa sécurité envisagée alors comme la marque première de l'intérêt national. ...

Or, tous ces éléments ne sont pas nécessairement universalisables. le lien étroit qui existe entre sortie de la féodalité et construction de l'Etat limite déjà le degré d'étatisation de certaines sociétés européennes ... . D'uen façon générale, l'Etat renvoie à une histoire politique, sociale et culturelle qui n'a rien d'universel. La construction d'un Etat suppose une différenciation minimale avec la société civile, la constitution d'un marché et de solidarités associataives qu'on ne retrouve pas dans toutes les trajectoires de développement.

De même, le modèle étatique renvoie-t-il à un processus d'individualisation des rapports sociaux qu'on a vu s'amorcer en Europe occidentale bien avant la révolution marchande et qui s'est révélé être le fondement constitutif de la relation de citoyenneté, créant les conditions d'une allégeance directe et prioritaire du sujet à l'Etat. Cette aventure ne s'est pas reproduite ailleurs, alors que se maintiennent ou se réinventent, en Afrique, en Asie et même en Amérique latine, des relations sociales de nature communautaire entretenant des allégeances et entravant le processus de construction d'un monopole par l'Etat de la violence physique légitime. En contrepartie, la chance de voir se constituer, dans ce cas de figure, un pacte de type " hobbesien " entre l'individu et l'Ettat est d'autant ^plus faible, le premier plaçant une confiance limitée dans le second et préférant rechercher des prestations de sécurité au sein de son réseau communautaire d'appartenance ... . D'un point de vue international, [ce phénomène ] bouleverse sérieusement l'ordre interétatique en impliquant une dissémination non seulement des fonctions politiques, mais aussi de la viloence et des prestations sécuritaires. L'hypothèse fondamentale d'un système international constitué d'Etats souverains est ainsi totalement remise en cause.

Enfin, l'universalité du modèle étatique se heurte à des différences de culture. le judaïsme, l'islam, et a fortiori les cultures d'Asie et d'Afrique prêtent au politique une signification qui ne se retrouve pas dans les catégories étatiques, et construisent une conception de l'ordre international qui s'en distingue. Cette orientation est productrice d'un dilemme : ou la priorité est donnée aux cultures endogènes et, à l'image de la République islamique d'Iran, se construit comme une pratique revivaliste qui met ses auteurs au ban de la société internationale ; ou, comme c'est généralement le cas, la classe dirigeante fait siennes les pratqiues politiques et diplomatiques occidentales, ...

De la même manière, et pour les mêmes raisons, la réceptivité aux normes et au valeurs qui organisent le système international a toute chance de varier en intensité d'un acteur à l'autre. Le droit international public, les pratiques diplomatiques occidentales, les règles mêmes qui président aux décisions internationales sont, chacun à leur manière, marqués par leur identité étatique. Que les conflits entre les Etats du Nord et ceux du Sud soient abordés par les premiers en termes de droits et par les seconds en référence à la justice, constitue bien plus qu'un élément de polémique : on y trouve surtout l'expression d'une concurrence de registres, où s'opposent un droit des Etats et une justice des peuples.

Cette universalisation périlleuse de l'Etat est soumise à un double défi. Elle est d'abord sérieusement ébranlée par la prolifération d'acteurs transnationaux (Eglises, firmes multinationales, syndicats, ...) qui, sinon de droit, du moins de fait, échappent à la souveraineté des Etats. ...

Parallèlement, l'Etat lui-même perd de sa puissance et même de son identité. ... Selon le pacte hobbesien, l'Etat s'est constitué pour répondre à un besoin de sécurité : d'abord physique, celle-ci s'est élargie ensuite à d'autres domaines. Cette évolution a eu un effet immédiat sur les relations internationales : devenu garant de la sécurité économique puis sociale, l'Etat s'est de plus en plus engagé dans des négociations internationales qui dépassaient les seuls secteurs politiques et diplomatiques, renforçant, par son omniprésence et la démultiplication de ses fonctions, la configuration inter-étatique du jeu international.

Les données ont évolué. Le Welfare State se révèle, face à l'élévation constante de la demande, de moins en moins performant, de moins en moins performant, abandonnant peu à peu à l'espace privé le soin s'assurer ou, en tout cas, de compléter la protection sociale. Face à ce déséquilibre croissant entre l'offre et la demande, l'Etat occidental semble de plus en plus frappé de délégitimation. La protection économique n'a plus l'efficacité qu'elle connaissait à l'époque keynésienne. Incapable, de son propre aveu, de contrôler les mouvements boursiers, mais en difficulté dans ses tentatives de maïtriser les flux de capitaux, souvent impuissant pour agir sur les grands équilibres, l'Etat n'a plus, sur la  scène inetrnational, la crédibilité économique que lui prête la théorie néoclassique. Il est, en outre, confronté non seulement à un espace économique transnational, mais aussi à un secteur économique informel qui, surtout dans les sociétés en développement, limite sa compétence et sa puissance. Ce processus de régression atteint même la sécurité physique qui constituait la première garantie fondant sa légitimité et sa crédibilité. la dissémination de la violence recouvre, de ce point de vue, une réalité hautement pertinente pour le fonctionnement même des relations internationales : la démultiplication des acteurs internationaux, la prétention des acteurs non étatiques à agir sur la scène mettent de plus en plus en péril le monopole de la violence physique par l'Etat. les progrès du terrorisem y sont en partie liés. ... Quelle que soit la méthode choisie, la mise en échec du monopole de la prestation sécuritaire enlève à l'Etat une part importante de sa légitimité. Ces multiples manifestations de régression de la capacité des Etats portent inévitablement atteinte à la qualité de l'obéissance civile, donc à celle de leur action internationale.

D'autant que l'ensemble de ces processus va dans le sens d'un dédoublement  sans cesse plus marqué. Membre de la société civile, l'individu se sent en tant que tel de plus en plus directement impliqué, jusque dans son quotidien, dans le jeu international. Citoyen dans l'espace public, il tend au contraire à se sentir de moins en moins concerné par l'action diplomatico-militaire de l'Etat. De plus en plus technique et de plus en plus lointaine, celle-ci éveille au plus une curiosité de spectateur : observant les sommets de chefs d'Etat, mais aussi le déploiement d'actions militaires professionnalisées qui ne le mobilisent plus, le citoyen passe de moins en moins par son Etat pour pénétrer sur la scène internationale, tandis que la société civile s'internationalise sans trop de difficultés.

Cette crise de l'Etat connaît évidemment d'autres manifestations, alors que les relations publiques se déploient de plus en plus à l'échelle supranationale et infranationale.

Dans le premier cas, correspondant notamment à la construction européenne, la relation d'allégeance citoyenne tend à se dédoubler, tandis que l'Etat est amené à coexister avec d'autres entités dotées de leurs propres ressources, de leur propre personnel et de leur propre bureaucratie. En avançant le concept de " régimes internationaux " pour désigner ses sous-systèmes internationaux partageant les mêmes normes, les mêmes principes, les mêmes règles et procédures cisant à guider les relations entre acteurs qui les composent, Stephen Kramer avait eu l'intuition de ces intégrations qui dépassent déjà la notion classique de souveraineté exclusive des Etats. On est pourtant obligé d'admettre que l'analyse n'y gagne pas en précision : ces " régimes internationaux " sont en même temps des sous-systèmes économqiues et des additions d'Etats, donc des espaces où s'entrecroisent des acteurs, des intérêts et donc des stratégies obéissant à des logiques contradictoires.

Les dynamiques centrifuges sont tout aussi complexes. Elles concernent  autant les processus de décentralisation et de régionalisation, de reconstruction communautaire et de mobilisation associative. ...

De moins en mojns étatique sans l'avoir jamais été réellement, le système international fonctionne donc de plus en plus dans une espace remarquable d'instabilité, voire de désordre.  ...

Cette revanche des sociétés n'est pas sans risque : elle est même porteuse de désordre, parce que génératrice d'anomie. Livré à l'effet corrosif de la démultiplication des acteurs, le système international perd de plus en plus sa capacité de préserver l'ordre, de gérer les rapports de puissance et d'imprimer un modèle normatif acceptable par tous. En même temps, la croissance des biens collectifs, la montée en importance de l'insécable dans un domaine qui est de plus en plus segmenté et tronçonné rendent de plus en plus hasardeuse la capacité du système international de maintenir un seuil minimal de performance.

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Par Patrice Cardot - Publié dans : Démocratie & Souveraineté en mouvement et en débat
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