Partager l'article ! Défi de la citoyenneté : "Socialiser l'innovation : un pari pour demain": Le groupe 3 « Citoyenneté de la science et de l’innovation » est ...
Le groupe 3 « Citoyenneté de la science et de l’innovation » est l’un des quatre groupes
« défis » mis en place dans le cadre de l’opération FUTURIS menée en France en 2003. Son mandat indique en particulier
que ses travaux : « porteront sur une meilleure connaissance des comportements sociaux face à l’innovation ( …). L’objectif est de caractériser les ressorts par lesquels un processus d’innovation va être accepté par la société et de définir les attentes nouvelles à prendre en considération, et notamment les objectifs sociaux à prendre en compte dans une économie mondialisée ».
Trois principes généraux
Pour cadrer sa réflexion, le groupe a souhaité prendre une triple distance par rapport au schéma « linéaire descendant » qui a marqué, au moins implicitement, l’innovation des « trentes glorieuses ». Ce schéma est caractérisé en particulier par des innovations constituées essentiellement de produits à fort contenu technologique, par un rôle moteur de la recherche pour développer ces technologies (la R&D) et par un poids majeur de l’Etat, qui développe et soutient une recherche publique forte, finalisée vers ces objectifs, accompagne et pilote même parfois les opérateurs économiques dans l’appropriation de ces innovations. Autrement dit, ce schéma classique est fondée sur une séquence « recherche – technologie - innovation – croissance – emploi – bien être », supposée fortement déterministe, et dans laquelle la société intervient seulement comme « réceptrice » des innovations.
Nous avons, au contraire, cherché :
- à développer un concept "d'innovation globale », qui incorpore aussi bien les innovations de produits, de procédés, de services, de mode d’organisation ainsi que les nouvelles combinaisons de produits ou procédés existants. Ce cadre large intègre également la notion "d’innovations sociales" (changement de mode de vie, d'organisation du travail...), qui ne se
traduisent pas immédiatement par des innovations marchandes mais peuvent créer un terrain propice à de telles innovations.
- à ne pas considérer la recherche comme le moteur quasi-exclusif de l’innovation. On connaît en effet de nombreuses innovations qui ont pris naissance au coeur même du système économique ou social sans avoir été impulsées par de nouvelles découvertes et l’on a, à l’inverse, des découvertes qui peuvent attendre de longues années avant de se traduire en innovations. Le groupe a donc cherché à positionner ces trois aspects de la dynamique scientifique, de la dynamique économique et de la dynamique sociale comme trois composantes interactives - mais ayant un certain degré d’autonomie - d’un « système d’innovation », en soulignant que l'origine des innovations pouvait se situer en tout point de ce système.
- à analyser le rôle des politiques publiques dans un contexte beaucoup plus multipolaire, dans lequel les orientations et priorités du dispositif de recherche, le transfert des résultats vers les opérateurs économiques, les débats et interrogations de la société ne peuvent plus être gérés de manière dominante par l’Etat, qui doit positionner sa stratégie par rapport à celles de tous les acteurs du système d’innovation.
Les variables et composantes du système
Le groupe a défini 26 variables susceptibles de moduler dans l'avenir l'attitude de la société par rapport au processus d'innovation et les a regroupées en quatre composantes.
La composante 1, « Valeurs et représentations », regroupe sept variables relatives aux questions, préoccupations, attentes, valeurs, représentations, qui constituent le cadre de référence et d’interprétation des citoyens par rapport à un changement et à une nouveauté dans leur environnement et leurs conditions d’existence (1a : Le progrès et l’équité, 1b : L’intervention de l’homme sur la nature, 1c : Sensibilité aux risques et gestion des risques, 1d : Sciences, innovation technique et respect de l’espace privé, 1e : Perception de la science et de l’innovation en fonction de l’âge, 1f : Statut social du travail, 1g : Identité et responsabilité). Ce sont donc des références fortes que les innovations devront au moins prendre en compte et respecter, au mieux traduire et matérialiser.
La composante 2, « Culture scientifique et technique », regroupe six variables qui traitent de la façon dont les citoyens s’approprient globalement la science et la technique, à travers différents médias et différentes formes d’apprentissage (2a : Modes d’apprentissage de la science, 2b : Culture scientifique et progrès, 2c : Accès à la culture scientifique, 2d : Attractivité des carrières scientifiques, 2e : Médiatisation de la science et des techniques, 2f : Acceptation des objets incompréhensibles ).
La composante 3, « La société innovante », se penche sur la manière dont la société peut jouer un rôle actif dans l’initiation ou l’orientation du processus d’innovation, en s’impliquant dans les débats sur de grands choix technologiques, en exprimant ses attentes vis-à-vis des innovations qu’elle souhaite voir se développer ou ses réticences relatives à des conséquences insuffisamment maîtrisées du processus d’innovation. Ces questions ont été examinées à partir de cinq variables pertinentes (3a : crise et défense, 3b : perception des impacts sociaux, 3c : régulation de l’innovation, 3d : justice et responsabilité, 3e : apport des sciences au développement des services).
Enfin, la composante 4, « La recherche innovante », regroupe sept variables orientant l’activité scientifique, tant dans ses objectifs prioritaires que dans sa dynamique, avec un accent particulier sur le rôle des différents opérateurs (recherches publiques et privées) et « ordonnateurs » de la recherche (Etat, collectivités locales, Europe) : 4a : Imbrication des niveaux de pouvoir en matière de recherche, 4b : R&D et innovation ; place du secteur privé en Europe, 4c : Politiques de propriété intellectuelle, 4d : Légitimité des recherches publiques et privées, 4e : Rôle social des savants, 4f : Mobilité internationale des chercheurs, 4g : Mobilité des personnels dans le SFRI.
Elaboration de « mini-scénarios » pour chaque composante
La seconde étape a été, pour chaque variable d’une composante donnée, de proposer des hypothèses d’évolution (généralement deux, trois ou quatre) et de relier ces hypothèses d’une manière cohérente pour proposer des mini-scénarios d’évolution.
Les scénarios de la composante 1, « Valeurs et représentations », s’articulent autour d’un contraste fort entre :
- des attitudes d’acceptation relativement passive des innovations, avec une vision soit assez positive (scénario « Libre échange, travail, compétence »), soit plus critique (« Cahincaha » et « Le consommateur individualiste ») ;
- des attitudes plus militantes, dans lesquelles les citoyens s’impliquent davantage pour faire connaître et reconnaître leurs souhaits, leurs attentes et leurs intérêts (« La mobilisation citoyenne », « Cancon – Cancun »).
Les scénarios de la composante 2, « Culture scientifique et technique », se sont organisés autour de la question du degré de diffusion de la culture scientifique et technique au sein de la société, en distinguant ces deux aspects et en s’interrogeant tant sur les objectifs que sur les modalités de cette diffusion. Ainsi, les scénarios « Une élite de clercs » et « La science multinationalisée » correspondent à une CST qui demeure l’apanage d’une minorité, dans un contexte global d’indifférence, voire de méfiance vis-à-vis des sciences et des techniques. Les scénarios « La science humaniste » et « L’innovation controversée » supposent, au contraire, une large appropriation de la CST par la société et se distingue par l’intégration ou non de cette nouvelle dimension aux étapes du processus d’innovation.
Pour la composante 3, « La société innovante », les scénarios se sont focalisés sur :
- la prise en compte par l’Etat et/ou les opérateurs économiques d’un certain nombre d’effets négatifs plus ou moins directs et prévisibles des innovations, qui font l’objet d’interrogations fortes de la société (effets sur l’emploi, responsabilité des dommages…) ;
- l’importance donnée, outre l’innovation technologique civile, à l’innovation dans les secteurs de la défense (au sens large) et des services.
Par rapport à des scénarios où la puissance publique conserve une présence en appui aux entreprises innovantes (« Au fil de l’eau ») ou se désengage nettement (« Le néopopulisme »), deux scénarios d’élargissement et de relance du SFRI sont proposés, articulés soit sur de nouveaux paris technologiques (« Les grands enjeux technologiques »), soit sur une diversification des acteurs et des produits de l’innovation (« L’innovation multipolaire »).
Pour la composante 4 « La recherche innovante », parmi les nombreux scénarios possibles, nous en proposons quatre, qui diffèrent principalement par l’acteur (Etat, entreprises…) le plus moteur dans la dynamique d’évolution de la recherche et par la motivation principale de développement de la recherche publique : le développement économique local, la compétition économique internationale ou la gestion des biens non-marchands.
« Un colbertisme aménagé » décrit un Etat gardant un rôle important et orientant le dispositif de recherche surtout vers la compétitivité économique internationale. Dans le scénario « L’Europe en compétition », l’objectif est similaire mais on assiste à un transfert volontariste de compétences des Etats nationaux vers l’Union européenne. Le scénario « L’investissement national pour l’innovation » correspond à une volonté de fédérer les opérateurs (Etat, Régions, Europe), d’impliquer les PME et de favoriser l’innovation de proximité et le développement des territoires, dans un contexte de grand marché intérieur européen. Enfin, le scénario « Séparation du marchand et du bien public » décrit une situation de séparation entre la recherche publique et la recherche privée qui peut survenir à l’issue de crises (éventuellement plus perçues que réelles) répétées. La recherche publique se consacre dans ce cas à la gestion des besoins non-marchands et à l’expertise pour les décideurs français et européens, la R&D privée étant nomade et internationalisée.
Les scénarios globaux
L’ensemble de ces scénarios a été utilisé pour construire des visions contrastées des systèmes d’innovation de demain, structurées autour de quatre scénarios globaux combinant les miniscénarios de chaque composante.
Le premier système d’innovation envisagé (« La science institutionnelle ») est proche de la situation présente mais en poursuit les tendances. Le périmètre et l’effort de R&D des entreprises innovantes n’évolue pas, voire diminue et l’Etat reste focalisé sur son positionnement de soutien à l’innovation technologique de ces entreprises, sans que d’autres opérateurs publics (Régions, Europe) ne viennent conforter son action. La société est peu mobilisée sur ces enjeux, la CST restant peu diffusée.
Le second système (« L’Etat garant ») donne un rôle majeur à la dynamique des grandes entreprises, qui évoluent dans un contexte mondialisé, y compris pour la R&D, et privilégient les innovations à large potentiel de diffusion. Comme précédemment, la société est peu mobilisée mais très sensibilisée à la question des risques, ce qui conduit l’Etat, dont l’investissement en recherche se restreint, à concentrer son action sur l’expertise des impacts des innovations et sur la gestion des biens non-marchands.
Le scénario « L’innovation négociée » s’inscrit dans la cadre d’une société plus mobilisée - mais également divisée - entre tenants et détracteurs de l’innovation. La culture scientifique est également plus présente et sert de référence à l’ensemble des protagonistes. L’Etat tient un discours volontariste sur une innovation à fort contenu technologique, avec des priorités explicites. Il mobilise des soutiens régionaux et éventuellement des partenaires européens, essaye d’associer davantage les PME à cette politique et s’investit dans un meilleur couplage entre les systèmes publics et privés de recherche, mais également dans une mise en débat des grands choix technologiques qu’il propose.
Enfin, le système d’innovation proposé par le scénario « Citizen push » prend en compte l’ensemble des formes possibles de l’innovation (produits, procédés, services…) et s’appuie sur la créativité de l’ensemble des acteurs, avec une démarche partant de l’identification des attentes et des besoins. Ce système se déploie dans un cadre européen harmonisé, au sein d’une société qui s’est approprié la CST et l’innovation comme une dimension clé de son avenir.
L’Etat est présent aussi bien dans la recherche fondamentale, l’appui aux grands programmes technologiques que dans des recherches finalisées vers les besoins des PME (notamment en sciences humaines et sociales) et la gestion des biens non-marchands.
Systèmes d’innovation, attitudes de la société et politiques publiques
Ces différents scénarios apparaissent à l’évidence très dépendants de l’attitude de la société vis-à-vis de l’innovation. C’est pourquoi nous avons explicité cette analyse en positionnant les différents scénarios dans un « espace d’attitude » structuré par deux axes, l’attitude plus ou moins positive à l’égard de l’innovation (« innophiles » versus « innosceptiques ») et le comportement plus ou moins militant des citoyens par rapport à ces questions (passif versus impliqué).
Cette analyse permet d’identifier les compatibilités plus ou moins fortes entre les différents systèmes d’innovation définis précédemment et les attitudes de la société. Elle montre en particulier que la relance de politiques ambitieuses d’innovation implique de prendre le risque d’une mise en débat, ouverte et informée, du processus d’innovation, tant dans ses finalités que dans ses modalités et que, sur le long terme, l’effort fait dans le domaine de la diffusion de la CST, et le succès de cet effort, seront des facteurs clés pour la réussite des politiques d’innovation.
Par rapport à ces enjeux, nous revenons ensuite sur le positionnement des politiques publiques, dans le contexte, évoqué en introduction, d’un système non hiérarchisé où tous les acteurs ont une influence sur la dynamique de l’innovation. Rompant avec l’alliance forte des « trentes glorieuses » entre le système technico-scientifique et l’Etat, trois autres alliances pouvant prendre une position dominante à l’avenir sont envisagées : intégration quasi-complète de la dynamique technico-scientifique au sein de la dynamique économique, forte connection des dynamiques économique et sociétale, réappropriation d’une partie importante de la dynamique technico-scientifique par la dynamique sociétale.
Par rapport à ces différentes éventualités, qui toutes les marginalisent, les politiques publiques auront à choisir entre deux grandes options :
- l’une étant de rejoindre la dynamique de l’alliance dominante et de la conforter ;
- l’autre étant d’en percevoir les limites et de chercher à rééquilibrer la dynamique globale, en veillant à y réintégrer la composante qui apparaît marginalisée.
Ainsi, face à une implication croissante des acteurs économiques dans la dynamique scientifique, la priorité sera soit d’accompagner cette implication par des mesures appropriées, soit de s’assurer que les attentes de l’ensemble des acteurs sociaux soient effectivement prises en compte, en réorientant si nécessaire une partie de la recherche publique vers ces finalités.
Conclusion : les « messages » du groupe
Pour proposer une autre lecture de nos travaux, nous avons résumé en conclusion les principaux « messages » qui nous semblent émerger des discussions autour des hypothèses, scénarios et analyses proposés. Ces messages s’articulent autour de notre proposition globale « Faire le pari de socialiser l’innovation, c'est-à-dire placer la société, ses attentes, sa dynamique, ses interrogations, au coeur du système d’innovation et considérer que cette stratégie se révèlera beaucoup plus fructueuse qu’une option visant à cantonner la société dans une fonction de consommation passive ». Ces messages insistent en particulier :
- sur l’importance d’une attention renforcée et d’une attitude positive vis-à-vis de la dimension citoyenne du consommateur, c'est-à-dire des différentes attentes et valeurs que le citoyen n’exprime pas à travers ses comportements d’achat. Nous relions à cet aspect la proposition de conforter et d’associer aux différentes étapes du processus d’innovation le « tiers-secteur scientifique », c'est-à-dire l’ensemble émergeant d’organisations citoyennes qui élaborent aujourd’hui un discours et une expertise, revendiquée comme indépendante, sur les enjeux scientifiques et techniques.
- sur le rôle clé que jouent et joueront les crises - et surtout leur gestion et leur interprétation - dans l’évolution des représentations des citoyens à l’égard de l’innovation. En particulier, la nécessité de présenter la sensibilité aux risques et l’émergence de la précaution comme des facteurs agonistes plutôt qu’antagonistes de l’innovation est un élément fort de notre analyse.
- sur la nécessité d’apporter, si l’on souhaite donner une nouvelle ampleur à la politique d’innovation, des réponses crédibles aux questions de responsabilité face aux risques, de gestion des conséquences de l’innovation sur l’emploi et de mise en débat des aspects sur lesquelles la société s’interroge. Dans le cas contraire, la possibilité de scénarios de rupture, dans lesquels les innovations ne seraient plus considérées que comme des « commodités », que l’on pourrait se procurer à moindre coût sur le marché mondial (au même titre que l’énergie et les matières premières au 20ième siècle) et non plus comme des activités stratégiques qu’il convient de maîtriser et qui conditionnent le progrès de la société, ne sont pas à exclure.
- sur l’importance que revêt dans ce contexte le renforcement et la mobilisation des sciences humaines, complémentairement aux sciences physiques ou biologiques, pour comprendre ces enjeux, proposer des méthodes et des démarches et accompagner l’ambition d’une innovation plus diverse, à la fois dans ses acteurs et ses produits.
Enfin, le groupe insiste sur le rôle fondamental de la construction d’une culture scientifique et technique à la fois partagée et adaptée à la diversité des cultures constituant les sociétés modernes. Cette construction nous apparaît en effet, à moyen terme, un déterminant majeur de l’attitude de notre société vis-à-vis de l’innovation. Par atteindre cet objectif, la culture scientifique et technique devra notamment passer d’une optique de vulgarisation, visant à faire connaître et comprendre les caractéristiques intrinsèques des innovations - ou des méthodes utilisées pour les produire - à une optique de « contextualisation », cherchant à compléter cette approche pour répondre aux multiples interrogations sur les aspects « extrinsèques » de l’innovation. Cette culture devra également mieux distinguer les sciences et les techniques, en affirmant et mettant en valeur l’apport et la légitimité de ces deux domaines, et veiller à être présente de manière diversifiée mais cohérente tout au long de la vie, en associant à cette démarche tous les acteurs de la société.
Voir le rapport :
gd3 rapport
Voir également :
" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime ! " (Voltaire)
" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller
jusqu'au bout de sa pensée " (Léon Blum)
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