Lundi 6 septembre 2010 1 06 /09 /Sep /2010 09:09

L'histoire et l'actualité le démontrent : il n'y a pas de puissance dans le monde pour celui qui ne dispose pas à la fois d'une économie, d'une monnaie, d'une politique étrangère et d'une défense.

L'Europe n'y est pas encore, loin s'en faut. Depuis cinquante ans, les Européens ont patiemment construit un marché économique commun et plus de la moitié d'entre eux utilisent la même monnaie. La crise nous démontre une nouvelle fois combien il est vital de consolider ce marché unique, de mieux coordonner nos politiques économiques et budgétaires et de mettre les marchés au service de l'économie et des hommes plutôt que le contraire. Cette crise est globale. Elle frappe toutes les économies du monde. On voit bien que la seule réponse efficace pour les Européens est d'être solidaires et non pas solitaires.

Ma conviction est qu'il en va de même lorsqu'il s'agit de faire entendre la voix de l'Europe dans le monde. C'est une nouvelle étape indispensable dans la construction de notre maison commune, car là aussi, il faut agir, ensemble, pour la paix, pour le développement et pour la sécurité. C'est une nouvelle étape difficile, car nous savons bien que cette voie commune et cette action des Européens sur les scènes extérieures viennent après des siècles de diplomatie nationale dans nos Etats membres. Elles ne peuvent pas être spontanées. Elles exigent de partager nos analyses géopolitiques, de mutualiser nos stratégies et de mettre en commun des moyens.
Faute de l'avoir fait, l'unité européenne a explosé au moment de la guerre en Irak. Que pèsent au XXIe siècle les vieilles rivalités franco-allemandes dans les Balkans ? Combien de temps le poids des querelles et des conflits passés au Proche-Orient entre Français et Anglais va-t-il peser plus lourd que notre intérêt commun à l'avenir ? Combien faudra-t-il encore de tsunamis et de tremblements de terre pour que les Européens se dotent enfin d'une force commune de protection civile ?

Depuis dix ans, l'Europe a mené avec succès 23 missions civiles ou militaires dans des zones de crise. Son savoir-faire est reconnu, demandé. Les citoyens européens mais aussi les habitants de toutes ces régions en crise ne comprendraient pas que la première puissance commerciale du monde n'assume pas aussi ses responsabilités face aux désordres et à l'insécurité.

Dès 1995 et avec tant d'autres, au sein du "groupe Westendorp" chargé de préparer le traité d'Amsterdam, puis comme membre du "praesidium" de la convention qui a rédigé la Constitution européenne d'où est issu le traité de Lisbonne, j'ai plaidé pour cette diplomatie européenne. Une diplomatie commune, pas unique ! J'ai plaidé pour que l'on crée à Bruxelles un lieu de culture diplomatique commune et que l'on mette à sa tête une personnalité qui dispose entre ses mains à la fois de l'initiative politique, sous l'autorité des gouvernements, et de la capacité économique et financière au sein de la Commission.

Opportunité historique

Nous sommes à ce point enfin ! Qu'allons-nous en faire ? C'est notre moment de vérité. Celui de savoir si nous resterons une puissance régionale définitivement sous-traitante et sous influence des autres puissances mondiales. Ou si nous décidons d'être un acteur global pour être "à la table", défendre nos intérêts et participer à un nouvel ordre mondial plus juste et donc plus sûr.

Si tel est bien notre choix, alors n'hésitons pas ! Nous avons une opportunité historique de réaliser une fois encore ce miracle européen qui fait que le tout est plus fort que l'addition des parties. Mais pour réussir, nous aurons besoin du soutien sans faille de tous les acteurs, européens et nationaux. Catherine Ashton a accepté de relever le défi sans doute le plus difficile et le plus nécessaire. Celui d'être en réalité la première ministre des affaires étrangères de l'Europe.

Que chacun, quelle que soit sa taille, soutienne cette ambition et accepte de mettre au pot commun sa propre valeur ajoutée diplomatique liée à son histoire, sa culture ou à son voisinage. C'est le moment de savoir ce que l'on veut.


Michel Barnier
 est Commissaire européen chargé du marché intérieur et des services, ancien ministre des affaires étrangères, de l'agriculture et de la pêche, et de l'environnement.


NB : Ce point de vue a été publié dans l'édition du quotiden Le Monde en date du 18 mars 2010

 

Voir également à cet égard :

 * le point de vue de Valéry Giscard d'Estaing (L'Europe doit rejoindre le groupe des Etats-continents, par Valéry Giscard d'Estaing - nouvelle édition - ),

 * celui de Jean-Claude Casanova (Le temps est venu pour l'Europe de s'émanciper des Etats-Unis, par Jean-Claude Casanova ),

 * celui de Dominique Strauss-Kahn ( "Construire l'Europe politique : 50 propositions pour l'Europe de demain", rapport de Dominique Strauss-Kahn (1) ainsi que "Construire l'Europe politique : 50 propositions pour l'Europe de demain", rapport de Dominique Strauss-Kahn (2) ),

 * celui de Confrontations Europe (Union européenne : se discipliner, se solidariser, coopérer ou se disloquer (Confrontations Europe) - nouvelle édition -

 * le mien :  De la fragmentation politique d'une Union européenne toujours en quête d'un projet politique clair et d'un leader charismatique (1) - nouvelle édition - ; De la fragmentation politique d'une Union européenne toujours en quête d'un projet politique clair et d'un leader charismatique (2) - nouvelle édition - ; De la fragmentation politique d'une Union européenne toujours en quête d'un projet politique clair et d'un leader charismatique (3) - nouvelle édition - ; De la fragmentation politique d'une Union européenne toujours en quête d'un projet politique clair et d'un leader charismatique (4) - nouvelle édition -

 ou encore :

 * L'Europe politique se fera-t-elle aussi par la défense ? par Clotilde de Gastines (Métis)

 * "Le Traité de Lisbonne suffit-il à relancer l'Europe politique?", par Pierre Moscovici

 * Vouloir bâtir une Europe politique comporte des exigences irréductibles !

 * Dépassons l'approche purement instrumentale pour traiter en Européens les questions de stabilité et de sécurité - nouvelle édition -

 * Les politiques étrangère et de sécurité de l'UE n'en sont qu'à leurs balbutiements. Il faut encore en définir les lignes directrices - nouvelle édition -

 

 



Par Patrice Cardot - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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