Mercredi 17 mars 2010 3 17 /03 /Mars /2010 09:05

Jean-Pierre Jouyet, patron de l’Autorité des marchés financiers (AMF), dénonce le manque de contrôle des acteurs boursiers.

Après la crise des subprimes et la crise grecque, l’Europe et les Etats-Unis divergent de plus en plus sur les moyens de réguler la planète finance. Rencontre avec Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme français de la Bourse.


Vous revenez d’une tournée à New York. Le climat a-t-il changé un an et demi après la chute de Lehman Brothers ?

On est plus optimiste en Europe sur la reprise américaine qu’aux Etats-Unis. Là-bas, le chômage inquiète et la sortie de crise est perçue comme incertaine. Deux éléments ont vraiment changé. D’abord, le contrôle des risques bancaires, hier secondaire, est devenu primordial. Par ailleurs, les opérateurs américains examinent désormais de très près la solidité des établissements financiers, c’est-à-dire le niveau de fonds propres nécessaire pour couvrir leur risque. Mais politiquement, le fait majeur, c’est qu’aucune des grandes réformes envisagées par le gouvernement Obama pour réguler la finance américaine n’a été adoptée par le Congrès. Il y a eu beaucoup de paroles, mais pas d’actes.


Pourtant, avec le plan Volcker, Obama a lancé un projet de régulation de Wall Street ambitieux…

A mon sens, il y a peu de chance que ce plan [dont une des propositions phare est de séparer les activités commerciales des banques de leurs activités d’investissement, ndlr] soit suivi d’effet. Les opérateurs ne veulent pas en entendre parler. Et la Federal Reserve [ou Fed, la banque centrale américaine] ne manifeste pas un fort soutien. Autre chose : les divergences entre Européens et Américains, au lieu de s’atténuer, se creusent, comme sur la question des normes comptables.


Etes-vous favorable, comme le préconise le plan Volcker, à l’interdiction faite aux banques de financer des hedge funds et de spéculer pour leur propre compte ?

Ça va plutôt dans le bon sens. Mais là encore, les conceptions divergent. Les Américains ont une approche de séparation des activités des banques alors que les Européens plaident pour que la spéculation devienne plus coûteuse. En renforçant les exigences de fonds propres ou par le biais de la fiscalité.


Y a-t-il aux Etats-Unis un début de remise en cause du tout financier ?

J’ai constaté chez plusieurs banquiers une profonde interrogation sur les mérites d’une trop grande sophistication des techniques de leur métier. La finance a multiplié ces dernières années des investissements très lourds pour se doter d’outils informatiques de plus en plus puissants et sophistiqués sans que l’on sache très bien mesurer leurs effets. La Fed a calculé que cette sophistication de la finance ne nous a pas apporté beaucoup plus de croissance ces dernières années. Si c’est le cas, on peut se demander si c’était bien la peine de se creuser autant les méninges…


Vous avez rencontré les responsables de Goldman Sachs ?

Oui. La banque a conscience qu’elle doit fournir un gros effort de communication en Europe et particulièrement en France, à cause de la crise grecque. Leur défense, néanmoins, est audible : ils avancent que les instruments qu’ils ont recommandés au gouvernement grec pour restructurer leur dette au début des années 2000 étaient connus d’Eurostat et des institutions européennes.


Mais comment ont-ils justifié de conseiller le gouvernement grec et spéculer contre lui ?

La banque fait valoir qu’elle était sollicitée, notamment par les entreprises grecques qui souhaitaient se protéger contre un défaut de paiement de leur Etat. Je ne vous dis pas que c’est moral, mais ça se retrouve ailleurs : les banques sont souvent confrontées à de possibles conflits d’intérêt entre leurs différents métiers. La vraie question, c’est l’étanchéité des murailles de Chine censées exister entre les départements des banques. C’est d’ailleurs ce qui motive l’ouverture par la Fed d’une enquête sur Golman Sachs.


Le fameux marché des CDS (credit default swaps, des produits financiers censés se garantir de la défaillance des Etats) mis en lumière par la crise grecque n’est-il pas l’exemple d’innovation financière qui ne sert à rien ?

J’ai évolué sur la question. Je pense que ce type d’outils a une certaine utilité. Comme tout instrument de couverture, il permet au détenteur d’une obligation émise par un Etat de s’assurer contre un risque de perte lié à l’évolution défavorable des taux d’intérêts. En revanche, la leçon à tirer de cette crise, c’est qu’il faut inclure les CDS dans le champ de la régulation. C’est une vraie boîte noire. On devrait au minimum savoir ce qui s’y passe. Aujourd’hui, nous ne sommes pas face à de la spéculation mais face à de véritables manipulations de marchés souverains.


Sur la régulation, on n’a pas l’impression que l’Europe a beaucoup avancé non plus…

C’est vrai. Au-delà des questions symboliques de rémunération des traders, on n’a pas avancé, sachant que la nouvelle Commission est tout juste en place. Le processus de décision européen est très lent. Néanmoins, le Conseil de l’Europe, qui se réunit dans la deuxième quinzaine de mars, devrait faire des propositions. Il est par exemple urgent que l’Europe rattrape son retard sur les Etats-Unis pour l’encadrement des ventes à découvert [le fait de prendre des positions sur un actif que l’on ne détient pas, ndlr] afin d’éviter des pratiques de marchés très déstabilisatrices. Nous devons aussi nous doter d’un gendarme des marchés financiers au-dessus des régulateurs nationaux. Car que révèlent les attaques contre l’euro ? Les marchés considèrent que l’UE manque de réactivité et de solidarité entre ses membres. Donc il ne faut pas s’étonner si la spéculation s’infiltre dans les failles de notre gouvernance financière et économique.


La crise grecque restera sans suite ?

Le risque de contagion est pour l’heure derrière nous. Mais si, dans six mois, l’UE n’a pas bougé, il y aura à nouveau des risques de dérapages. Juste un chiffre : la place des produits financiers dérivés en circulation dans le monde est aujourd’hui plus importante qu’au moment de la chute de Lehman Brothers… Plus largement, je suis convaincu que l’Union va sortir renforcée de cette crise. Ce n’est pas là une opinion unanimement partagée. Beaucoup pensent que l’euro ne résistera pas aux efforts de rigueur demandés aux populations. Ce risque d’embrasement social est réel et c’est pour l’éviter que l’Europe doit marquer sa volonté de mettre en place des mécanismes garantissant une meilleure gouvernance.


La création d’un fonds monétaire européen va-t-elle dans le bon sens ?

Je soutiens d’autant plus cette idée que j’ai été l’un des premiers à en avoir parlé. A défaut de recourir au FMI, il faut que l’Union ait la possibilité de garantir les dettes souveraines de ses membres et d’emprunter en son nom. Cessons les querelles sur les moyens. L’important est que l’Europe se dote d’outils efficaces.


Vous avez appelé à un contrôle plus strict des hedge funds, ça veut dire quoi ?

Au moins trois choses. D’abord leur imposer de s’enregistrer auprès d’un régulateur pour que celui-ci puisse connaître les gérants de ces fonds, même s’ils sont situés dans des centres off-shore. Ensuite, rendre ces fonds spéculatifs plus transparents sur les risques systémiques qu’ils peuvent présenter. Enfin, leur imposer des règles de conduites professionnelles. Le projet initial de directive européenne était très timide. Mais le Parlement européen et le Conseil européen sont en train d’améliorer le texte, rédigé un peu trop rapidement. On va voir jusqu’où il va l’amender.


Vous avez qualifié la double casquette d’Henri Proglio chez EDF et Veolia de «baroque». Les entreprises ont-elles fait des progrès en matière de gouvernance de leur conseil d’administration ?

Il faut dépasser le cas Proglio qui ne doit pas être un bouc émissaire. Ces conseils demeurent assez endogames. Le vivier des administrateurs des entreprises françaises est trop étroit, il y a trop d’intérêts croisés. Et un peu d’hypocrisie : en France, on peut détenir jusqu’à cinq mandats d’administrateurs, mais ce nombre ne tient pas compte des mandats occupés dans des firmes internationales. Il y a un travail de transparence à accomplir.


Dans une affaire comme Vivendi, n’est-il pas curieux qu’un petit actionnaire français soit obligé de demander réparation auprès de la justice américaine ?

C’est en effet paradoxal. Au sein de l’AMF, nous réfléchissons aux moyens de favoriser l’indemnisation des actionnaires. Une class action très encadrée en France est une piste parmi d’autres. Une douzaine de pays en Europe disposent d’un tel système. Je pense qu’il vaudrait mieux avoir notre propre solution plutôt que de se voir imposer un texte européen pas forcément adapté.


Sur Vivendi, est-il normal que le groupe, et non ses dirigeants, ait été condamné ?

C’est l’effet pervers de la class action à l’américaine, destinée à maximiser les dommages et intérêts. Et c’est vrai qu’en France notre système d’indemnisation est très faible. Mais la class action n’épuise pas la moralisation de la vie des affaires puisque la responsabilité des dirigeants des entreprises n’est pas recherchée. Je suis donc d’avis d’améliorer le système d’indemnisation tout en conservant une sanction pénale et administrative des délits boursiers.

Cet entretien, réalisé par Grégoire Biseau et Nathalie Raulin, a été publié dans l'édition du quotidien Libération en date du 11 mars 2010.




Par Jean Poche - Publié dans : Gouvernances multilatérales
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Penser pour agir !

" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime !
 "
  (Voltaire)

 

" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller

jusqu'au bout de sa pensée " (Léon Blum)

 

 

Recherche

Catégories

Recommander

Conseils de lecture

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés