Quantcast

Dimanche 9 septembre 2012 7 09 /09 /Sep /2012 10:22

L’organisation politique de l’Europe est aujourd’hui un problème auquel il faudra rapidement trouver une solution sous peine de voir l’Union européenne se dissoudre ou devenir une zone de libre échange. Or il est clair pour beaucoup que ni l’une ni l’autre de ces évolutions ne serait cohérente avec ce qu’est l’Europe, ce qu’elle est devenue dans le mouvement de mondialisation, le statut qu’elle souhaite garder au XXIe siècle.

Il s’agit donc de chercher quelle peut être la structure politique qui pourrait convenir à ce qu’est l’Europe et plus précisément, au vu de sa spécificité qu’il ne faudrait pas perdre sous prétexte d’efficacité, si le fédéralisme dans sa conception de la répartition du pouvoir permettant de concilier unité et diversité ne serait pas la forme la plus adaptée pour l’organisation politique de l’Europe.

Mais cette mise en relation de ce qu’est l’Europe et de ce qu’est l’esprit fédéraliste n’est certainement pas suffisante pour éclairer l’épineuse question de l’applicabilité du fédéralisme à l’Europe. Les nombreuses mises en pratique du fédéralisme sont instructives mais sans doute inadaptées à ce qu’est, en propre, l’Europe actuelle avec son passé, ses mentalités, ses habitudes politiques : ainsi l’attachement à l’Etat-nation et à la souveraineté sont des obstacles considérables à l’édification d’une Europe politique viable. (NDLR Regards-citoyens.com : cf. notamment à cet égard : Tant que les Etats européens s'opposeront par services interposés, l'Union politique demeurera un projet illusoire ! )

Il y a donc une deuxième question, autrement plus difficile, qu’il nous faudra aborder : quel fédéralisme sur mesure faut-il inventer pour l’Europe du XXIe siècle ? En effet s’il s’agit vraiment de forger la réalité à venir en tenant compte de la présente pour ne pas risquer l’utopie dont on taxe si souvent la pensée fédéraliste, il nous faut repenser les concepts qui construiront la dimension politique de l’Europe.

Qu’est ce que l’Europe ?

Y a t il une identité de l’Europe ? Si l’on veut observer ses coutumes, ses pratiques, ses productions culturelles, on se trouve devant un tissu d’arlequin, ce qui rend difficile de lui trouver des frontières assignables. Les données géographiques sont insuffisantes et Paul Valéry a raison de montrer que cet « appendice occidental de l’Asie » [1] ne peut servir à justifier l’immense civilisation qui s’y est développée.

Ce qui fait l’identité de l’Europe, c’est bien plutôt une attitude de pensée qui a permis toutes sortes d’initiatives. Si la civilisation européenne est si riche, si elle a fait éclore la science et la philosophie, c’est parce que l’esprit européen, comme le dit Jan Patocka, est "l’esprit d’une libre donation de sens qui ébranle la vie simplement acceptée [2]. Il se manifeste, en effet, par cette posture d’étonnement devant ce qui est, qui suscite et l’attitude critique et la quête de sens. Ce qui l’a produit, c’est une étonnante capacité à ne pas s’en tenir au donné, à l’appartenance familiale, ethnique, confessionnelle ou culturelle. En conséquence, l’Europe a toujours été un espace de discorde, voué à l’indéfini questionnement de toutes les certitudes, mais aussi d’ouverture à l’altérité.

D’où peut provenir cette attitude d’esprit ? Deux sources paraissent fondamentales et qui relèvent de deux anthropologies :

- Tout d’abord l’invention grecque de la démocratie qui a permis à l’homme de sortir des contraintes naturelles, de l’esprit tribal, de l’appartenance sociale, pour être l’auteur d’une communauté par décision. L’instauration d’une citoyenneté proprement démocratique, puisqu’il s’agit d’une égalité arithmétique oublieuse des différences naturelles et sociales (isonomique), crée une sphère autonome du politique. Le citoyen a des projets en commun avec d’autres qui n’appartiennent ni à son rang ni à sa famille ni à son village. Ce que nous a légué la Grèce, c’est une confiance dans l’homme et dans sa capacité à dépasser les différences pour organiser l’avenir en commun.

- Deuxième invention proprement européenne, la notion de « personne », apport de l’anthropologie chrétienne. Avec l’idée de personne, l’homme ne se constitue que dans la relation. Il n’y a pas de personne sans relation communautaire en acte, sans hospitalité d’autrui. La personne devient valeur absolue. L’idée de personne requiert le respect et l’accueil de l’altérité.

Ces deux inventions ont permis l’éclosion de l’identité européenne qui a comme surprenante spécificité de développer la diversité et la créativité. Ce à quoi il faut ajouter que cette diversité a été vécue grâce aux notions de démocratie et de personne comme un ferment de la communauté. Les Européens sont devenus ainsi des experts de la complexité. L’uniformisation est dès lors le pire ennemi de l’Europe.

Qu’est-ce que le fédéralisme ?

Le sens de ce terme inclut très malencontreusement, pour la plupart des esprits, un bric-à-brac de caractères à ce point incohérents entre eux qu’ils vont jusqu’à la contradiction avérée. Ainsi, pour certains, une fédération est une organisation centralisée, pour d’autres c’est l’inverse. Il convient donc, pour comprendre ce qu’est une véritable fédération, de clarifier l’esprit du fédéralisme.

Ce dernier tient dans la conciliation de deux finalités souvent antagonistes : la reconnaissance du pluralisme et la nécessité d’unité.

La formulation de cet esprit par l’expression « unité dans la diversité » requiert la précision que donne Denis de Rougemont [3] : « l’unité pour la diversité et non malgré la diversité », puisque la philosophie fédéraliste repose précisément sur le concept de « personne » qui implique relation à l’autre, accueil de l’altérité, liberté responsable.

Le fédéralisme forge ainsi deux principes requis par l’esprit qui l’anime : le principe de subsidiarité et le principe d’immédiateté [4].

- Le principe de subsidiarité présente un double aspect clairement formulé par Chantal Delsol :

=> Un aspect négatif : l’autorité en général, et l’Etat en particulier, ne doivent pas empêcher les personnes ou groupes sociaux de conduire leurs actions propres.

=> Un aspect positif : chaque autorité a pour mission d’instituer, de soutenir, et en dernier lieu de suppléer s’il le faut, les acteurs insuffisants" [5] dans une confédération, manquent les organes juridictionnels communs (pas de Cour suprême par exemple). (NDLR Regards-citoyens.com : ce que traduit très bien la célèbre formule d'Albert Einstein : " Der Staat ist für die Menschen und nicht die Menschen für den Staat “

La fonction de ce principe consiste à rendre tout pouvoir respectueux de la personne comme fin en soi, responsable de ses actes : elle est souveraine. D’où l’aspect négatif par restriction du pouvoir du fait de la primauté de la personne, et réciproquement l’aspect positif par mise en oeuvre de tous les moyens dont dispose ce pouvoir pour l’aider, l’assister, lui garantir le plein exercice de ses responsabilités dans la limite de ses compétences. Le principe de subsidiarité donne à chaque personne une liberté d’action à sa mesure : l’amplitude de sa responsabilité peut aller à son maximum. La fonction du pouvoir est suppléante.

- Le principe d’immédiateté est une sorte de garantie de bon fonctionnement de celui de subsidiarité. En effet, puisque le pouvoir n’est que suppléant, il faut que la personne, pour être pleinement responsable, garde voie d’accès direct à toute forme de pouvoir et donc à tout niveau dans l’organisation hiérarchique. Ce principe évite ainsi et le pouvoir de blocage et la médiation de la personne.

Ces deux principes et l’esprit qui les soutient permettent de faire le distinguo entre ce qui est véritable fédération et ce qui n’en a que le nom.

Une fédération n’est pas une simple union étatique qui comporte des organes politiques communs mais dont la caractéristique est le maintien total de la souveraineté des Etats. Ce n’est pas non plus une confédération. En effet, dans une confédération, tout accord demande la ratification successive des Etats associés : il y a délégation partielle des pouvoirs propres à chaque Etat et non cession de compétences. Enfin,dans une confédération, manquent les organes juridictionnels communs (pas de Cour suprême, par exemple). Nous sommes dans l’ordre de l’intergouvernemental, d’où la règle impérieuse de l’unanimité.

Une fédération est une structure caractérisée par l’égal respect de l’unité et de la diversité. En conséquence, ce n’est pas un tout dont les unités constitutives seraient les parties : le modèle organique ne convient pas. C’est une unité ayant sa réalité propre regroupant des unités ayant elles aussi leur réalité propre. C’est pourquoi, dans une fédération, chaque citoyen l’est dans l’unité fédérée et dans l’unité fédérale. Nous voyons que la structure fédérale est à l’inverse d’une structure centralisée. Elle part de la périphérie et de la base pour leur donner un centre mais elle ne cherche pas à absorber ce qui l’a fait naître. Le pouvoir fédéral ne détruit pas l’autonomie des unités fédérées.

Quel fédéralisme « sur mesure » pour l’Europe du XXIe siècle ?

Si l’on veut que puisse fonctionner l’Euro, pour lequel la Banque centrale européenne obéit déjà à des principes fédéralistes, si l’on ne veut pas aboutir à une paralysie de l’Union européenne appelée à réunir prochainement une trentaine d’Etats, il faudra organiser rapidement un pouvoir politique européen de type fédéral.

L’Europe a vocation fédérale. Mais une fédération européenne ne peut être la copie des fédérations mononationales que sont les Etats-Unis ou l’Allemagne. Certes, le modèle allemand est plus adéquat que celui des Etats-Unis puisqu’il a réuni des entités existantes ayant une constitution propre et qu’il n’a pas détruit l’autonomie véritable des Etats membres (Marie-France Toinet montre l’inverse pour les Etats-Unis [6], mais le problème du pluri-nationalisme ne se présentait pas. Or ce qui rend difficile l’avancée d’une Europe politique, c’est précisément cet attachement à la souveraineté nationale.

Le respect de la dimension nationale, de ce principe spirituel qui soude une collectivité dans une solidarité faite de mémoire commune et de projets, est essentiel au maintien des différentes identités qui font la diversité et la richesse de l’Europe. Cependant le pluri-nationalisme ne devrait pas être une difficulté à la construction de l’Europe politique mais à l’inverse sa raison d’être. Comment trouver une organisation qui permette à chaque nation de garder son autonomie tout en instaurant un réel pouvoir politique de l’Europe ? Quelles que soient les voies envisagées pour créer un nouveau fédéralisme approprié à l’Europe, il nous semble qu’il faudra garder présentes trois exigences sine qua non :

D’une part, accepter de rompre le couple autonomie-souveraineté absolue. L’autonomie d’une nation n’implique pas ipso facto sa souveraineté dans le sens des théoriciens de l’Etat moderne, c’est à dire pouvoir absolu, indivisible et perpétuel. Il devient urgent de penser l’autonomie nationale dans le contexte d’une souveraineté partagée, concept irrecevable dans la mentalité répandue depuis Jean Bodin mais qui, avant lui, recouvrait l’idée d’un pouvoir réparti selon les compétences et les capacités.

D’autre part, organiser le pouvoir fédéral de façon à permettre le développement d’une certaine solidarité entre les Etats, solidarité pouvant aller jusqu’à une péréquation des charges et une redistribution des gains : le fédéralisme s’accommode mal du simple calcul des intérêts propres. Il est difficile d’envisager une Europe politique sans solidarité entre les Etats.

Enfin, il est essentiel que tous les citoyens se sentent chez eux dans cette Europe politique et, pour cela, il faudrait trouver une organisation du pouvoir qui permette d’y associer équitablement :
- le couple petits/grands Etats,
- le couple Nord/Sud,
- le couple gauche/droite.

La tâche d’imagination pour parvenir à un tel projet est d’envergure, elle est enthousiasmante car les enjeux sont immenses : voulons-nous garder à l’Europe sa personnalité, son originalité, sa stature ?

Notes :

[1] Paul Valéry, Variété. Bibliothèque de la Pléiade, Tome I, p.1004.

[2] Jan Patocka, Essais hérétiques, Verdier, p.54.

[3] Denis de Rougemont, ’’Inédits’’. La Baconnière, 1988, p.121.

[4] Certains auteurs se réfèrent également à un « principe de suppléance », qui pour moi découle de la subsidiarité.

[5] Chantal Delsol, ’’Le principe de subsidiarité’’. PUF, « Que sais-je ? », p.7

[6] Marie-France Toinet, « L’expérience fédéraliste américaine », in ’’Le fédéralisme est-il pensable pour une Europe prochaine ?’’, sous la direction de Martine Méheut. Kimé, 1994.  

Article initialement paru en juin 2006  

Martine Méheut est agrégée de philosophie. Ancienne présidente de l’Union pour l’Europe fédérale (UEF-France) et de l'Association européenne des Enseignants (AEDE), elle est aujourd'hui vice-présidente du Mouvement-européen France en charge du Comité d'orientation stratégique.     

Elle a publié ’’Le fédéralisme est-il pensable pour une Europe prochaine ?’’ (Editions Kimé, 1994) et ’’L’esprit du fédéralisme dans l’histoire de l’Europe’’ (avec Ivan Serge Keller et Roger Lombreaud, AEDE, 1997).

 

Sources et copyright :

Document tiré de ’’La pensée fédéraliste et la construction européenne’’ (numéro hors série de « La Lettre des Européens », octobre 1998, publication du Mouvement Européen - France).

Voir l'article sur taurillon.org : http://www.taurillon.org/L-Europe-peut-elle-devenir-federale,00747 

 

Voir également :

 * Coup de projecteur sur les compétences européennes

 * Lettre ouverte à mes amis fédéralistes qui refusent une Europe à plusieurs vitesses !

 * Coup de projecteur sur les nouvelles règles comitologiques en vigueur au sein de l'Union européenne

 * L'agenda des réformes de l'Union européenne est inadapté ! Le débat sur le fédéralisme est urgent ! Il ne s'agit plus de le refuser mais de définir sa forme optimale pour l'Europe !

 * Le fédéralisme européen est-il condamné à se construire contre les peuples ? (Atlantico)

 * La "valeur ajoutée" dans les débats budgétaires : un concept, quatre sens, par Eulalia Rubio (Notre Europe)

 * La démocratie européenne : cirque ou réalité ? par Yves Bertoncini et Valention Kreilinger (Notre Europe)

 * La démocratie européenne ne résistera aux chocs de la globalisation qu'au prix de profondes réformes au sein même des Etats européens ! (1) - nouvelle édition -

 * La démocratie européenne ne résistera aux chocs de la globalisation qu'au prix de profondes réformes au sein même des Etats européens ! (2) - nouvelle édition -

 * Jusqu'à quel niveau d'intégration l'agenda transatlantique nous entraînera-t-il, sans aucun débat démocratique ?

 * Le fédéralisme n'est pas la solution miracle à la crise, par Hubert Védrine (Le Monde)

 * Le fédéralisme alimente inutilement la méfiance des peuples, par Hubert Védrine (Libération) - nouvelle édition -

 

"Nous avons besoin d’hommes capables d’imaginer ce qui n’a jamais existé "

« Vous ne sauriez croire avec quelle facilité l’impossible se fait dès qu’il est nécessaire » (Anatole France)

"La démocratie est d'abord un état d'esprit" (Pierre Mendès France)

 

NDLR Regards-citoyens.com : Dans sa "Théorie de la justice", Rawls veut fonder une morale sociale qui équilibre la liberté de chacun et la solidarité entre tous. Avec les libéraux et contre les utilitaristes, il refuse la soumission des individus au groupe, à la loi du plus grand nombre. Mais contre les libéraux, il soutient que la liberté individuelle ne dispense pas de s'occuper de ses concitoyens. En outre, Rawls ne se contente pas de déterminer ce qui est juste dans telle société donnée. A la suite de Kant, il veut établir les fondements de toute société qui cherche à être juste. Pour cela, Rawls énonce deux principes [qui s'apparentent quelque peu aux principes économiques de Maurice ALLAIS] :

1. Toute personne a un droit égal à l'ensemble le plus étendu de libertés fondamentales égales qui soit compatible avec un ensemble de libertés pour tous. Ce "principe de liberté" stipule qu'il faut augmenter le plus possible les libertés de chacun, la seule limite étant que la liberté d'une personne entraîne la perte de liberté de quelqu'un d'autre. Ce principe est essentiel, mais il ne peut suffire à faire une société juste, car en pratique, toutes les sociétés engendrent des inégalités. Pour Rawls, celles-ci sont même une bonne chose, à condition qu'elles favorisent l'équité. D'où le second principe.


2. Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire deux conditions : elles doivent être (a) au plus grand bénéfice des membres les moins avantagés de la société ; et (b) attachées à des fonctions et positions ouvertes à tous dans des conditions d'égalité équitable des chances. Par ce "principe de différence", Rawls affirme que les inégalités doivent être au service des plus pauvres et que toutes les fonctions (poste de travail, fonction politique...) doivent être ouvertes à tous (à compétences égales).

(cf.  Les deux principes de "liberté" et de "différence" de John Rawls )

 

 

 



 

 

 

 

Par ERASME - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Penser pour agir !

" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime !
 "
  (Voltaire)

 

" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller

jusqu'au bout de sa pensée " (Léon Blum)

 

 

Recherche

Catégories

Recommander

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés