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Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 08:26

Dans « Choix fatidiques, dix décisions qui ont changé le monde, (1940-1941) » *, l'historien anglais Ian Kershaw, auteur de la biographie de référence de Hitler, analyse les hésitations de Churchill, Staline, Roosevelt ou Hitler. Vertigineux

Le Point : Pourquoi avoir choisi d'étudier dix décisions prises par Hitler, Staline, Roosevelt, Churchill, l'amiral Tojo, entre mai 1940 et décembre 1941 ?

Ian Kershaw : En examinant le cours de la Seconde Guerre mondiale, j'ai remarqué qu'on avait tendance à croire son déroulement inéluctable. Il me semble au contraire que tout dépend d'une série de décisions prises en 1940 et en 1941, qui ont déterminé la suite du conflit. J'ai donc étudié dans quelles circonstances sont prises ces décisions, et pourquoi des solutions alternatives, envisagées à l'époque, ont finalement été rejetées.

On apprend que, sans Churchill, qui venait d'être nommé Premier ministre, l'Angleterre aurait certainement, entre le 25 et le 28 mai, demandé une paix séparée avec l'Allemagne. Qu'est-ce qui incite Churchill à continuer la lutte ?

Le 25 mai, le corps expéditionnaire anglais est bloqué dans la poche de Dunkerque, l'Angleterre court à la catastrophe. Mais Churchill comprend que, s'il s'assoit à la table des négociations, il va devoir se plier aux conditions allemandes. Cette paix serait presque synonyme de capitulation, ce qui aurait pour effet de balayer les valeurs pour lesquelles se bat la Grande-Bretagne. Dès lors, continuer la lutte, même en prenant le risque d'être battu, lui semble forcément une meilleure solution. Il se dit aussi qu'une telle attitude fera du bien au moral des Anglais. Par ailleurs, il espère que les Américains vont finir par venir à leur secours.

Dès l'automne 1940, Hitler décide d'attaquer le colosse soviétique. Une folie, selon certains de ses officiers, mais une décision inévitable et logique, selon vous...

Certains généraux nourrissent des craintes, en effet, mais une partie des officiers croit à une victoire rapide sur l'URSS, qui vient militairement de montrer ses limites lors de la « Guerre d'hiver » contre la Finlande. Cette attaque est la suite logique des obsessions idéologiques de Hitler, qui l'habitent depuis les années 20. Mais ce que j'essaie de montrer, c'est que cette invasion de l'URSS a des raisons stratégiques. Hitler n'arrive pas à terminer la guerre à l'Ouest, or, il a besoin de régner entièrement sur l'Europe avant que les Etats-Unis n'aient le temps d'entrer dans le conflit. S'il réussit rapidement à mettre à genoux l'URSS, l'Angleterre acceptera de négocier à ses conditions, ce qui obligera les Etats-Unis à rester à l'écart de cette guerre. On a souvent dit que cette invasion était une énorme erreur, mais, sur le papier, c'est une décision qui se comprend, qui a du sens.

Le 26 octobre 1940, Mussolini déclare la guerre à la Grèce, une décision qu'il prend contre l'avis de son allié allemand. Pourquoi ne tient-il pas compte de cette opposition et quelles sont les conséquences de ce choix ?

Mussolini veut avoir son empire à lui en Méditerranée. Il en a assez de jouer les seconds couteaux avec Hitler, qui, sans l'en informer, vient d'envoyer ses troupes en Roumanie, pays supposé relever de la zone d'influence italienne. Le Duce se sent humilié et croit tenir, avec l'invasion de la Grèce, une façon d'affirmer son indépendance. La campagne est un fiasco et oblige les Allemands, qui prennent le relais des Italiens en Grèce, à retarder d'un mois l'invasion de l'URSS. En retirant ses forces en Egypte, Mussolini laisse le champ libre aux Anglais. L'invasion de la Grèce marqua aussi le début de la fin pour Mussolini. Voilà où mène l'orgueil.

Le 11 mars 1941, Roosevelt signe la loi du prêt-bail qui permet d'aider économiquement la Grande-Bretagne (mais aussi l'URSS) contre l'Allemagne. Avait-il le choix d'une autre décision qui le mène vers une guerre avec l'Allemagne ?

En mars 1941, il existe encore un lobby très puissant, qui le pousse à se tenir à l'écart de la guerre en Europe. Roosevelt est comme un funambule qui avance sur la corde raide, entre isolationnistes et interventionnistes. Il aurait pu être davantage isolationniste, mais il a compris depuis longtemps que l'Allemagne-plus que le Japon-menace les intérêts américains : il cherche donc des solutions pour aider la Grande-Bretagne (et l'URSS). Le prêt-bail est une idée à lui pour contourner le Congrès et les contraintes constitutionnelles, qui cadenassent l'aide américaine à un pays en guerre.

Quand Hitler attaque l'URSS, Staline reste sans voix. Tout laissait deviner pourtant cette attaque à laquelle il a toujours refusé de croire. Comment s'explique cet entêtement ?

Sa nature paranoïaque l'incite, paradoxalement, à se méfier de ses services de renseignement et des messages qu'ils lui fournissent. Il décide de les interpréter comme une désinformation pratiquée par l'Ouest qui chercherait à fomenter une guerre entre l'Allemagne et l'URSS. Staline n'imagine pas que Hitler pourrait ouvrir un front à l'Est alors que la guerre à l'Ouest n'est pas achevée. Il pense que les besoins allemands sont économiques, il s'attend donc à un ultimatum où l'Allemagne demandera des terres et des matières premières. Finalement, il va commencer à se douter que l'Allemagne finira par attaquer, mais il croit pouvoir retarder l'échéance en satisfaisant ses exigences économiques. Comme il sait que l'Armée rouge ne sera pas prête avant 1942, il se met dans la tête que l'Allemagne n'attaquera pas avant cette date-là.

Le 7 décembre 1941, le Japon lance ses avions sur Pearl Harbor. Les dirigeants japonais savent qu'ils vont au-devant d'une défaite. Et pourtant, ils attaquent le géant américain...

De leur point de vue, ils n'ont pas d'autre option. Les Américains, qui font obstruction à leur volonté d'expansion en Chine et en Extrême-Orient, ont décidé de bloquer le ravitaillement du Japon en pétrole. Sans ces ressources et sans la mainmise sur le pétrole indonésien, sur lequel l'Amérique met l'embargo, l'avenir du Japon semble condamné à terme. Pour ses dirigeants, le Japon est face à une alternative : ou bien il se soumet pour toujours à l'hégémonie américaine, ou bien il détruit les Etats-Unis. Ils sont bien conscients que cette destruction est risquée, mais ce risque leur semble préférable à l'acceptation humiliante du joug américain.

Quelques jours plus tard, alors que Hitler a, durant toute l'année 1941, évité de provoquer les Etats-Unis, il déclare la guerre à ce pays. Pourquoi une volte-face si périlleuse ?

Pour Hitler, la manoeuvre a sa logique. Les Etats-Unis, qui ravitaillent la Grande-Bretagne, sont déjà plus ou moins engagés dans la guerre. A l'automne 1941, Roosevelt est allé jusqu'à parler d'une « guerre non déclarée » avec l'Allemagne, lorsque des incidents se multiplient près de l'Islande entre les navires de guerre américains et les sous-marins allemands. Hitler a tenu en laisse la marine allemande, car sa priorité, c'est la conquête de l'Est soviétique. Mais quand le Japon attaque Pearl Harbor, il n'hésite pas à exploiter ce qu'il considère comme une occasion providentielle. Il pense que le Japon va immobiliser les Etats-Unis dans le Pacifique. C'est donc le moment de lâcher ses sous-marins pour remporter la bataille de l'Atlantique, ce qui permettra du coup de couper le cordon entre l'Amérique et l'Angleterre. Selon lui, il peut encore gagner la guerre en Europe, puis se retourner, en position de force, vers des Etats-Unis affaiblis par la guerre avec le Japon. Sa folie avait quelque chose de très méthodique.

A la fin de l'automne 1941, Hitler met en place les conditions pour une extermination des juifs, alors qu'il n'était question jusque-là que de déportation. Pourquoi cette radicalisation ?

Pour Hitler, la destruction des juifs est un objectif de guerre. Mais il n'existe pas de plan concret ou cohérent sur la façon de procéder. Cette destruction n'est cependant pas un objectif mineur, elle tient une place essentielle dans l'effort de guerre. La déportation porte en soi le germe du génocide et il est d'abord question d'une déportation dans les contrées glacées de l'URSS, car l'on compte encore sur une victoire rapide à l'Est. Les meurtres massifs de juifs commencent en août 1941, avec l'invasion de l'URSS : on se met à tuer des femmes et des enfants par dizaines de milliers, mais, la guerre s'éternisant, les nazis sont obligés de trouver une solution de repli pour la déportation des juifs. On conçoit de nouvelles méthodes pour tuer et l'on déplace la zone choisie de l'URSS vers la Pologne.

Si l'on fait le bilan de toutes ces décisions, pensez-vous qu'elles auraient pu être différentes et quelles conséquences ont-elles eues, globalement, sur le cours de la guerre ?

Ces choix étaient loin d'être automatiques. La Grande-Bretagne a délibéré (délibérations tenues secrètes, bien sûr) pendant trois jours avant de décider de ne pas demander la paix. Si tel avait été le cas, Hitler aurait pu attaquer l'URSS en sachant que la guerre était gagnée à l'Ouest. Si la Grande-Bretagne était sortie du conflit, l'Amérique aurait très bien pu décider de rester dans son coin. Mussolini n'était pas obligé d'entraîner l'Italie dans le fiasco grec, qui a sérieusement compromis la position de l'Axe en Afrique du Nord. En sauvant les meubles dans sa guerre funeste avec la Chine, qui était la pierre d'achoppement pour un rapprochement avec l'Amérique, le Japon aurait évité Pearl Harbor. Poser comme postulat ces autres possibilités suffit à montrer que les décisions finalement prises ont chacune déterminé le cours du conflit.

* Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat (Seuil, 800 p., 26 E). En librairie le 20 août.
 

Par ERASME - Publié dans : Les grands enseignements de l'Histoire
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