Partager l'article ! Le bonheur devient un droit, par Alain-Gérard Slama (Le Figaro): CHRONIQUE - Alain-Gérard Slama revient sur le rapport Stiglitz et les nouveaux ...
CHRONIQUE - Alain-Gérard Slama revient sur le rapport Stiglitz et les nouveaux
indicateurs économiques permettant de mesurer le bien-être.
On pouvait prévoir que les économistes se mettraient un jour en quête d'un modèle capable de mesurer le bonheur. Depuis la naissance des sciences humaines, on a vu les sociologues dire le droit, les juristes faire les lois et les médecins prescrire les normes de la santé. Telle est la pente naturelle de toute expertise, qui est de rêver une société totalement intelligible, soumise à ses catégories et transparente de part en part. Depuis longtemps, à l'évidence, les chiffres globaux du produit intérieur brut ne suffisaient plus aux économistes. Le PIB quantifie l'ensemble des biens et services produits dans un pays au cours d'une période donnée, il ne donne pas accès à des critères de qualité.
Si l'on se fie aux statistiques du PIB, qui reposent sur les seules
données objectives, et qui ignorent l'idéologie, les États-Unis sont le pays le plus riche de la planète, devant le Japon, la populeuse Chine, l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Il est
apparu assez tôt aux experts, vers le début des années 1970, que les évolutions dites sociétales, largement liées aux mœurs, comme les conditions d'égalité des sexes ou l'exclusion, et que les
problèmes soulevés par la montée de la menace écologique échappaient à leur appréciation et, du même coup, à leur intervention. C'est ainsi que - si l'on suit la très utile synthèse publiée par
Annick Steta dans la Revue des deux mondes de février 2009 - William Nordhaus et James Tobin ont élaboré un indicateur de «bien-être» économique, obtenu à partir de données portant sur la
consommation des ménages.
Une vingtaine d'années plus tard, en 1990, Amartya Sen introduisait
l'IDH, l'indice de développement humain : cet indice comporte trois indicateurs, le PIB par habitant, exprimé en pouvoir d'achat, l'espérance de vie et le niveau d'instruction, calculé sur
la base du taux d'alphabétisation et du taux de scolarisation. À la suite des travaux d'Amartya Sen, le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) ajoutait le taux de participation
des femmes à la vie économique et politique, les données disponibles sur les niveaux de pauvreté et d'exclusion, enfin les paramètres écologiques, en particulier l'indicateur de bien-être
économique durable, l'Ibed, qui inclut les coûts des dommages environnementaux.
Nouveau palmarès
En suivant ces nouveaux critères, on a vu émerger une autre configuration
de la planète. Les pays placés en tête du nouveau palmarès du Pnud sont devenus l'Islande, la Norvège, le Canada, l'Australie, l'Irlande, les Pays-Bas et la Suède. À coup sûr, on a gagné au
change : aux tumultueuses nations chargées d'histoire, pleines d'invention, de bruit et de fureur, cyniquement surestimées par l'indice du PIB, succédait, comme idéal civilisateur, le
fabuleux destin des pays du Nord, dont le regard implacable de Bergman a restitué l'insondable ennui et le conformisme étouffant. Le rapport Stiglitz sur
les indicateurs économiques du bien-être est le dernier avatar de cet état d'esprit ; il s'inscrit dans la continuité d'une démarche théorique, dont il rassemble la synthèse. Certes, il se
présente comme un complément du PIB, plutôt que comme son substitut. Certes, il peut rendre de réels services, en permettant d'atteindre à une connaissance plus complète des situations
spécifiques des acteurs économiques et sociaux, toujours enclins à faire valoir les paramètres qui servent leurs intérêts et à oublier ceux qui les dérangent. Mais son ambition est bien plus
vaste. Il prétend établir à tous les niveaux, de l'individuel au collectif, les contours d'un modèle de croissance de mieux en mieux maîtrisé.
Or, en une période de crise économique, intellectuelle, politique, qui
conduit, sans surprise, les individus à tourner leurs attentes vers l'État, on passe vite de la connaissance des conditions de vie à la tentation de les contrôler. Comme on le voit dans la
querelle du CO2, on passe vite des moyens libéraux de favoriser une plus grande rationalité des conduites par la diffusion de l'information et des savoirs, à la tentation de mettre en place des
contraintes normatives. Comme nombre de commentateurs l'ont signalé, le développement des énergies alternatives et de l'automobile électrique serait nettement plus efficace que la pénalisation
des modes de consommation, et elle n'est contradictoire ni avec le marché, ni avec l'instrument de mesure du PIB…
On objectera, avec raison, que les conditions matérielles du bien-être ne
sont pas le bonheur et que les signataires du rapport n'ont pas la prétention de faire le bonheur des citoyens contre eux-mêmes. Les voies du bonheur sont multiples, et affaire personnelle. Mais
«l'idée neuve» proclamée par Saint-Just et inscrite par Jefferson dans la Constitution des États-Unis n'a cessé de se détacher de la sagesse antique et de se socialiser à partir du
XVIIIe siècle. Elle trouvait cependant son antidote dans la protestation des artistes et des intellectuels. «Heureux, cent fois heureux, Monsieur Baliveau, capitoul de Toulouse !»,
ironisait Diderot à propos d'un bon bourgeois de Piron. Aujourd'hui, les artistes et les intellectuels sont devenus, via le marxisme, les hérauts de la socialisation du bonheur. L'«idée» jadis
chère aux jacobins est devenue un droit. Au point de faire oublier qu'il n'est pas de bonheur sans liberté, et que la liberté ne se mesure pas en termes de bien-être, et moins encore en termes de
satisfaction. La liberté est au contraire la seule valeur qui justifie qu'on lui sacrifie son bien-être, et ses satisfactions.
Nb : Cette chronique a été publiée dans l'édition du quotidien Le Figaro en date du 16 septembre 2009 :
D'autres articles de ce blog abordent ce même sujet :
* Douze
recommandations pour mieux mesurer la croissance et le progrès social (Cyrille Lachèvre - Le Figaro) ;
*
Discours de Nicolas Sarkozy lors de la Conférence internationale de présentation des conclusions du rapport de la
Commission de mesure de la performance économique et du progrès social ;
*
Les mesures proposées par la Commission européenne pour mesurer le bien-être économique, environnemental et social au-delà du
PIB ;
* Pourquoi il est important de
réviser la méthode de calcul du PIB et de la croissance .
" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime ! " (Voltaire)
" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller
jusqu'au bout de sa pensée " (Léon Blum)