Vendredi 16 juillet 2010 5 16 /07 /Juil /2010 12:39

" Pour l'Europe, la leçon est claire : son pire ennemi, inséré tel un virus dans son patrimoine génétique, c'est le particularisme national, étatique, idéologique"

 (Krysztof Pomian, dans la conclusion de son livre, L'Europe et ses Nations, Le Débat/Gallimard, 1990)


"La Chine m'inquiète" ont tour à tour écrit, en 1972, Jean-Louis Curtis, auteur de pastiches subtils, et en 2009, le sinologue Jean-Luc Domenach, ni "périljauniste" ni "sinobéat" mais analyste froid d'un acteur majeur des changements de rapports de force dans un paysage international de plus façonné par la combinaison globalisation économique/multi-polarisation politique et de moins en moins par la norme internationale.

Pourtant, et malgré l'entrée en vigueur remarquée (à Haïti en particulier) du Traité de Lisbonne, tout spectateur engagé dans la construction européenne devrait se dire avant tout : l'Europe m'inquiète, tant se multiplient les épisodes et évidences d'un déclassement de notre continent.

Sur ce constat, tous les décideurs politiques s'accordent, même s'ils se gardent d'en donner des illustrations trop précises car celles-ci risqueraient de remettre en cause leur conception datée et a minima de l'intégration européenne. Car, à toutes les objections à l'égard de cette conception passéiste comme à toutes les demandes de remédier aux maux identifiés, ils répondent sur le mode des médecins de Molière, "L'Europe des Nations, l'Europe des Nations, voilà la solution vous dis-je!" (1)

Comme nous ne sommes que de simples citoyens, examinons quelques exemples concrets de cette accélération de l'histoire du déclassement européen. Non par masochisme ou par esprit de critique systématique, mais parce qu'il est (encore) temps de réagir, de rectifier le tir.

En vrac. L'Europe a été écartée des discussions conclusives à Copenhague sur le climat, menées par le président des Etats-Unis et le premier ministre chinois. Au chapitre de la régulation financière, l'Union n'a pu –au-delà des déclarations de principe du G20-- faire partager ses analyses par les Etats-Unis et les pays émergents d'Asie, d'Amérique latine et d'Afrique: et pour que le message aux Européens soit clair, les attaques contre l'euro se sont ensuite multipliées au motif que les finances d'un Etat membre représentant 3% du PIB de l'euro-zone soulevaient quelques légitimes interrogations…

Pour l'anecdote, maintenant. L'Allemagne vient de se faire dépasser par la Chine comme premier exportateur mondial, tandis que la firme européenne Areva s'est fait battre par un groupe coréen pour un contrat nucléaire à Abou Dhabi (vous savez, un de ces secteurs où "l'avance technologique" européenne --nationale surtout—nous était présentée comme définitivement acquise).

 

I. Revenons plus en détail sur les deux premiers exemples.

A Copenhague, l'Union européenne disposait de presque tous les atouts: une vision, des projets et des propositions, une disponibilité affichée de financer les efforts d'adaptation des pays en développement aux défis climatiques, la volonté d'être un exemple positif par ses mesures concrètes… Certes, le manque d'ambition des Etats-Unis et de la Chine notamment est à l'origine de l'échec des négociations sur le climat ou, pour faire preuve de retenue, de l'accord a minima qui a conclu ces négociations. Mais, comme l'a souligné l'eurodéputé Sandrine Bélier, l'autre motif d'échec tient au fait qu'il n'y a pas eu "de véritable volonté politique de l'ensemble des responsables des 27 Etats membres de l'U.E. d'arriver de façon unie et coordonnée". Qu'on se rappelle: les efforts méritoires des dirigeants des "plus grands" Etats membres pour se faire photographier en chœur aux côtés du Président Obama. Avec pour résultat que ni l'UE ni aucun de ces "grands" Etats membres n'ont été admis aux réunions informelles entre les Etats-Unis et les BRICs (+l'Afrique du Sud notamment)… Que faire alors, face à cette "désoccidentalisation de la globalisation" (François Heisbourg) ou, selon la formule plus abrupte de Nicole Gnesotto, dans un "monde occidental qui rétrécit", ce qui ne permet plus à l'UE, ni de masquer son absence de politique étrangère en continuant de privilégier le multilatéralisme (comme à Copenhague), ni par conséquent d'y jouer ce rôle de "superpuissance normative" selon la formue de Zaki Laïdi (2)? "L'Europe des Nations, vous redis-je !"…

Ne revenons pas sur les efforts réels des uns, affichés des autres, pour réguler le secteur financier aux niveaux international, européen et américain. Concentrons-nous sur l'épisode qui apparaît de plus en plus, au mieux comme un "dégât collatéral" de ces efforts, au pire comme un "avertissement" adressé aux membres de l'euro-zone tentés par une régulation réellement efficace: les conséquences de la crise financière grecque au niveau européen. Ce constat n'est pas une assertion gratuite comme en témoigne la multiplication des annonces et analyses de presse (NYT,FT,WSJ, etc.) sur les risques d'éclatement de la zone euro…analyses qui apparaissent comme autant de souhaits, tus ou mis en sourdine depuis le début des années 2000 (3).

La crise générée par les banques en 2008, a touché les entreprises et l'emploi en 2009. Avec effet boomerang, et grâce à la vigilance –actuelle-- des Agences de notation qui ont pourtant su faire preuve d'aveuglement à l'égard de leurs clients/établissements financiers en 2008, elle frappe maintenant les Etats qui se sont endettés pour sauver le système financier et relancer la machine économique. Dans ce contexte, la Grèce fait partie des maillons faibles. Il peut paraître scandaleux que les marchés mordent la main qui les a sauvés –les Etats se sont endettés à hauteur de 11000 milliards $ pour juguler leur panique. Le transfert des risques systémiques des banques vers les Etats laisse le G7 avec 30000 milliards $ de dettes publiques, sur un fonds de croissance molle (1%), de chômage de masse (10% de la population active) et un vieillissement accéléré. Cependant, l'on s'étonne à tort que l'Europe soit en première ligne quand ses déficits sont en moyenne inférieurs à ceux des Etats-Unis: 6% contre 10,7% du PIB; Si les risques majeurs paraissent être en Europe, c'est parce que celle-ci a raté le test de politique économique en 2009 et risque (le dernier Conseil européen informel de Bruxelles ne peut être considéré comme un test positif…pour l'instant) d'échouer au test de politique monétaire de 2010. Elle reste en effet politiquement divisée et ne dispose d'aucun système de décision crédible en ce domaine, comme le prouve la multiplication de têtes dénuées de leadership et de pouvoir (le "standard téléphonique" en réponse à la demande de "numéro de téléphone unique") résultant du traité de Lisbonne. Peut-on sauvegarder l'Europe monétaire sans Union politique, ou au moins sans gouvernance économique commune? "L'Europe des Nations est la seule réponse, vous ai-je déjà dit!".

 
II. Pour ne pas rester sur des exemples négatifs, enchaînons avec des anecdotes plus légères.

Le système spatial européen Galileo de positionnement planétaire, par exemple. Par idéologie, il a été décrété qu'il ne pourrait s'agir que d'un projet de caractère commercial (contrairement au GPS américain et aux projets russe et chinois qui tous, pour des raisons évidentes, sont publics) et, par tradition de soumission, que ce système n'aurait aucune dimension stratégique. Des caractéristiques qui ont permis à la Chine, en 2003, d'investir 65 millions € dans Galileo et d'obtenir qu'une partie des travaux soit confiée à ses entreprises. Dès 2005, elle signait un accord-cadre pour "commercialiser les applications civiles de Galileo en Chine". C'était un leurre grossier (4): dans le plus grand secret, la Chine préparait son propre GPS baptisé Beidou (La Grande Ourse), en s'inspirant des technologies européennes les plus pointues, en particulier les horloges atomiques emportées par chaque satellite.

Comme Galileo, la précision de Beidou sera de l'ordre du mètre, contre 16 pour l'actuel GPS américain. Prétextant le retard pris par Galileo (en raison de l'incapacité bien connue de tout opérateur privé à investir dans des infrastructures d'intérêt public), la Chine souhaite préempter les fréquences accordées à l'UE par l'Union Internationale des Télécommunications (U.I.T.)…en utilisant des fréquences qui se superposeraient –en plus puissant- à celles déposées par Galileo. Ce qui pourrait brouiller les signaux cryptés prévus pour les applications militaires de Galileo… Qui ne mesure là les limites d'une "Europe des Nations", où la suprématie de la logique intergouvernementale sur l'approche commune empêche d'identifier l'intérêt commun, en particulier dans le domaine stratégique?

Prenons les difficultés actuelles de l'avion de transport militaire A400M comme autre exemple. Sans absoudre totalement de ses responsabilités le constructeur européen EADS, voilà le diagnostic porté par François Heisbourg, que l'on ne saurait par ailleurs soupçonner d' euro-enthousiasme excessif: "Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, la PESD –et les instances qui lui sont associées (notamment l'Agence européenne de Défense)- a un code génétique intergouvernemental qu'elle n'est pas près de perdre. De ce fait, il n'y a pas d'espace stratégique européen homogène permettant d'optimiser les choix d'équipement: chaque Etat exprime ses propres besoins, et tout programme commun est le produit d'une transaction a minima. Il n'y a pas non plus d'intérêts militaro-industriels communs…" (5). Après cela, tout commentaire sur (je cite) "le caractère indépassable de l'Europe des Nations" paraît superflu. Certes, il faut être ou paraître réaliste. Mais le réalisme commande-t-il de présider à sa propre disparition, collective et nationale, de la scène internationale, d'une part, comme mode de société, d'autre part?

Dernier exemple, car il ne faut désespérer ni Neuilly ni Billancourt pas plus que Kensington par une trop longue litanie d'anecdotes peu réjouissantes. Il s'agit du Livre Vert britannique sur les nouvelles orientations (et contraintes…budgétaires) de la politique de Défense du Royaume-Uni, "Adaptability and Partnership: issue for the strategic defence review" présenté le 3 février dernier aux Communes par le ministre de la défense Bob Ainsworth. Ce rapport peut être lu comme l'expression d'une découverte des vertus de la défense européenne sous l'empire de la nécessité.

D'une part, le Royaume-Uni doit "accroître sa coopération avec nos partenaires internationaux afin d'avoir une défense plus efficace et plus efficiente, et tirer ainsi le meilleur parti de nos ressources conjointes". D'autre part, l'annonce que "notre engagement à réduire les déficits dus à la crise financière mondiale signifie que nos ressources gouvernementales vont être limitées à l'avenir". Tout ceci pour rappeler qu'en matière de Défense "un rôle solide de l'Union dans la gestion de crise renforcerait l'OTAN. Jouer un rôle clef au cœur de l'Europe renforcerait notre relation avec les Etats-Unis"… Ce texte apporte d'utiles -et réconfortantes- nuances à l'audition de la Haute Représentante devant le Parlement européen à propos de la PESD, ainsi qu'au récent discours de la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton à l'Ecole militaire à Paris sur la sécurité européenne.

Terminer cette série d'exemples sur une note positive permet de se référer à un propos optimiste du Président de la Commission au tout début des années 90. Evoquant les membres permanents européens du Conseil de sécurité des Nations Unies, il envisageait l'évolution de leur engagement européen en ces termes, les comparant à "deux vieilles comtesses qui se verraient un jour obligées de vendre leur fauteuils élimés pour pouvoir réparer le toit de leur château, aux fins de pouvoir faire de celui-ci une demeure collective leur assurant protection et revenu durables"

Ce contexte d'ensemble éclaire d'un autre jour la décision du Président des Etats-Unis de ne pas participer au prochain Sommet bilatéral avec l'Union. Cette décision était prévisible: il suffisait pour cela de consulter l'analyse publiée en novembre 2009 par l'European Council on Foreign Relations, "Towards a post-American Europe: A Power Audit of EU-US Relations". Ses deux auteurs, l'Américain Jeremy Shapiro, chercheurs à la Brookings Institution, et le Britannique Nick Witney, ancien directeur de l'Agence européenne de défense, estiment que les Européens, par leurs divisions et leur "empressement à faire valoir leurs intérêts particuliers" sont actuellement incapables de construire une relation équilibrée à Washington -où ils se décrédibilisent: "le problème de la déférence européenne envers les Etats-Unis, c'est qu'elle ne marche tout simplement pas"…et elle marchera de moins dans un monde dans un monde "post-américain" où les pouvoirs se redistribuent en faveur des puissances émergentes du Sud , et où les Etats-Unis ont –très pragmatiquement—adapté leur diplomatie à l'émergence de ces nouvelles puissances…

Quelle évolution envisageable si l' "Europe des Nations" ne peut, par construction, être porteuse d'ambition européenne, faute d'être apte à assurer la solidarité collective et à promouvoir l'intérêt commun? On pourrait concevoir que les Européens confient – à leur insu parfois, de leur plein gré pas toujours—leur politique industrielle à la Chine, leur politique agricole au Brésil, leur politique de sécurité aux Etats-Unis et leur politique énergétique à la Russie…

Pour conclure sur une note optimiste, je terminerai par une question que se posait Coluche: "c'est quoi, moins que rien comme quantité" sur la scène internationale?

C'est l' "Europe des Nations, désormais" répondront d'un même élan, dans cinquante ans, les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Sud-Africains, et peut-être les Russes et les Américains (6).

 

(1) Inter alia, "Face au risque de déclassement, nous devons réagir" ( interview in La Tribune, 5.2.2010).

(2) "La Norme sans la Force. L'Enigme de la Puissance Européenne", Presses de Sciences Po., Paris, mai 2006.

(3) A l'hostilité d'un certain nombre de décideurs politiques à la création de l'euro s'est conjuguée la frustration d'un certain nombre de banques (à peu près les mêmes que celles à l'origine de la crise de 2008) de voir de nombreuses monnaies européennes, sur lesquelles elles faisaient de fructueuses et multiples opérations de swaps et autre manipulations, remplacées par une seule: ceci réduisait d'autant le champ de leurs "opérations".

(4) L'auteur de ce papier, avec un autre collègue, avait tenté –sans succès—d'attirer l'attention sur ces risques dans une note du 5.7.2006, Galileo and China, BEPA/CEH:PC D(2006)/435.

(5) "A 400M: quel avenir pour la coopération européenne en matière d'armement?", in Le Figaro, 26.1.2010.

(6) Les Américains, pour peu qu'ils trouvent enthousiasmant de "travailler plus, pour rembourser la dette" aux Chinois…

Les Russes, pour peu que leur population ne se soit pas réduite au point de les avoir contraint de céder à la Chine la partie pétrolière de la Sibérie…

On pourrait, par pure plaisanterie, ajouter les Britanniques fort marris de s'être fait refuser par les Etats-Unis le statut de "Xème" Etat membre de…la Fédération (le mot en "F") !!

PS : Cet article a été préalablement publié dans le numéro Hiver 2010 de la lettre d'information de l'Association des Français Fonctionnaires des Communautés européennes (AFFCE). Il exprime l'opinion de son auteur et n'engage en aucune manière l'AFFCE. Elle n'engage en aucun cas la Commission ni l'Union européenne




Par Paul Clairet - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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