Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 06:18

La France, comme ses principaux partenaires européens, poursuit ses offensives économiques et commerciales dans les différents secteurs d'activités stratégiques où ses entreprises, parfois multinationales et/ou multidomestiques, proposent des produits et technologies de pointe appartenant à des générations différentes.
Ses offres commerciales comportent de manière quasi systématique depuis plus de 20 ans des transferts de technologie doublés d'accords de fusion-acquisition, de 'joint ventures' et d' 'off sets'  permettant aux entreprises propriétaires de coproduire et/ou de cogérer les activités nouvelles générées à l'occasion de ces grandes opérations commerciales.
Qu'il s'agisse de l'aéronautique civile (Airbus) ou militaire (Rafale), de l'énergie nucléaire civile ou d'autres secteurs de pointe (trains à grande vitesse, technologies vertes), le transfert de technologie constitue désormais un argument de vente décisif en même temps que stratégique.
Le recours systématique à un tel 'intrument commercial' soulève évidemment un certain nombre de questionnements quant au risque qu'il fait peser sur l'avenir à moyen et long terme des activités technologiques, industrielles et économiques, domestiques. Le débat est ancien mais est-il clos pour autant ?
Le pari fait par les 'stratèges' technocratiques, financiers et industriels, car il s'agit bien d'un pari comme il en existe pour les produits dérivés associés aux marchés boursiers, réside dans l'hypothèse selon laquelle 'nous' (sic !) garderions toujours 'un coup d'avance' vis-à-vis de ceux avec qui l'on contracte !
Ce pari et cette hypothèse tiennent en fait en une croyance - qui confine de plus en plus au myhe si l'on se réféère aux observations in situ des DRH des mêmes entreprises exportatrices - selon laquelle nos nations, sinon ces mêmes entreprises dont l'avenir dépend non seulement de leurs performances sur les marchés mais également des choix stratégiques de leurs décideurs, parviendront toujours à produire et à protéger des innovations de pointe qui seront non seulement sources de produits de nouvelle génération dont les marchés seront 'indubitablement ' friands à moyen ou long termes, mais sources des emplois domestiques de demain  !
Ceci serait évidemment vrai si :
- les pays acquéreurs ne développaient pas eux-même des stratégies de RDT et des politiques industrielle offensives,
- les bureaux d'études domestiques ne se délocalisaient pas hors d'Europe tout en ouvrant leurs activités à des entreprises concurrentes,
- les systèmes de formation professionnelle et technologique, comme les systèmes de recherche et d'innovation et autres poles de compétitivité anticipaient réellement l'ensemble des évolutions des technologies et des marchés en produisant, dans nos territoires, les compétences techniques, professionnelles et organisationnelles et autres 'ressources humaines' indispensables aux bureaux d'études qui mettront au point les nouvelles générations de produits,
- le système financier, qu'il soit domestique ou international, acceptait d'investir encore longtemps dans les économies européennes,
- les sous-traitants industriels n'étaient pas soumis à des pressions fiscales et commerciales intenables,
- les logiciels de CFAO les plus élaborés n'étaient pas commercialisés tous azimuts 'hors zone', permettant à la fois à leurs acquéreurs de ne cesser de réduire leurs effectifs en raison de la nouvelle valeur ajoutée ainsi produite et de disposer du même instrument stratégique de conception et de fabrication que leurs adversaires dans la compétition internationale,
-etc.
Il suffit de participer aux Entretiens économiques européens qu'organise chaque année à Bruxelles par l'association Confrontations-Europe - cf. http://www.confrontations.org/spip.php?article681 aini que conclusion PH EEEdec09 conclusion PH EEEdec09 -, ou aux travaux menés actuellement par le Centre d'études et des rechechers franco-allemand (CERFA) - cf. Cycle franco-allemand sur les hautes technologies (IFRI - CERFA ) - pour mesurer le caractère non seulement factice des hypothèses initiales mais l'ampleur même du risque que de telles options stratégiques font courir sur la sécurité nationale de nos pays, les effets de la dualité potentielle des usages des technologies de pointe ainsi transférées ne jouant pas à plein uniquement en Iran !
Les gains financiers et industriels obtenus au travers de telles opérations toujours hautement médiatisées sont des gains de court, voire au mieux, de court-moyen termes !
Rien ne prouve qu'ils ne constituent pas au final non seulement de la poudre aux yeux pour les bénéficiaires d'aujourd'hui mais ce poivre dont les effets occulaires hélas bien connus se feront sentir sur les prochaines générations !
Pour autant, il ne s'agit pas de renoncer à recourir à tout coup à cette 'arme commerciale' efficace, mais de ne permettre que le recours à des transferts de technologie qui soient réellement 'responsables' en prenant acte que :
- plus que jamais, l'intelligence stratégique de nos Etats-nations ne doit pas se limiter aux seuls enjeux d'intelligence économique de court-moyen terme de nos entreprises ! Des entreprises qui n'existeront peut-être même (probablement) plus en l'état dans 10 ans du fait même de l'absence de modes de régulation appropriés des capitaux qui les financent !
- prendre des parts de marchés à des partenaires aussi stratégiques que ses voisins ne constituent en rien une victoire parce que cela participe à condamner l'ensemble des protagonistes de ces mêmes partenariats à terme ; ce qui est naturellement vrai pour les Pays membres de l'Union européenne qui prennent le parti de jouer la carte de leur intérêt strictement national sans s'être (nécessairement) posé la question des impacts de leur choix et de leurs actions sur l'intérêt commun - cf. notamment à cet égard l'étude suivante :  Penser_l-int-r-t_europ-en_-_P._H-rault.pdf Penser_l'intérêt_européen-Paul_Hérault.pdf -.
Plus largement encore, l'heure est venue pour les Etats stratèges européens comme pourles institutions européennes elles-mêmes de s'engager dans des exercices de prospective stratégiques, nationaux et européens, autour des grands défis globaux et leurs effets sur les nations et européennes autant que sur l'Union européenne elle-même. De tels exercices devront alors débuter par une validation / adaptation des hypothèses et analyses proposées dans les documents tels que ceux identifiés notamment par les experts du Global Risks Network dont les travaux font désormais référence dans les principaux cercles de réflexion à l'échelle internationale (cf. Global Risk Report 2010).
Sans de tels exercices et les suites qui devront leur être réservées, les politiques économiques, technologiques, environnementales, industrielles et sociales des Etats européens comme de l'Union européenne elle-même pourraient bien s'avérer inefficientes ! sans oublier qu'il en sera également ainsi de la politique monétaire de l'UEM, de la politique étrangère et de la politique de Sécurité de l'UE !
Au grand dam des Européens, naturellement, mais aussi de ceux qui, ailleurs dans le monde, comptent encore sur  leur éclairage et leur assistance pour faire face à ces défis globaux sans cesse plus nombreux, plus variés, plus étroitement corrélés, et plus menaçants.
Lorsque l'on prend le parti de soutenir le développement des financements alternatifs ou encore celui des nanotechnologies, des technologies agricoles ou des OGM, il va sans dire que cet appel au mouvement stratégique s'impose avec encore plus de force (cf. par exemple, sur ce blog, les articles de la rubrique Technologies et entreprises en action et en débat ) ! Sauf à en appeler à la fatalité .... ou à Dieu ! Ce qui n'est évidemment pas la vocation des décideurs politiques et économiques dans des démocraties libérales responsables !

Voir également sur ce blog : Intelligence économique : comment protéger l'information stratégique ?

 

PS : Cet article a été publié une première fois sur ce blog le 21 décembre 2009.

 

 























Par Jean Poche - Publié dans : Regards-citoyens.com analyse et propose
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