18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 11:05

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont annoncé le 17 août 2011 leur souhait d'instaurer une taxe sur les transactions financières dès septembre 2011, sans donner davantage de précisions sur les modalités de son application. A l'heure actuelle, le débat se polarise essentiellement sur les recettes que générerait une telle taxe.

Ainsi, elle permettrait de lever pas moins de 30 milliards d'euros par an au niveau européen en s'en tenant au seul marché des changes, et jusqu'à 500 milliards au niveau mondial pour l'ensemble des transactions financières. Les fonds récoltés permettraient ainsi le financement du développement des pays du Sud, la lutte contre le réchauffement climatique ou la réduction des déficits publics des pays industrialisés afin d'amoindrir la crise de dette souveraine que rencontrent actuellement la plupart des pays européens.

Ce point de vue occulte cependant les questions concernant ses effets sur le fonctionnement des marchés financiers – notamment des changes – et sur leur volatilité. Initialement, la proposition du prix Nobel James Tobin n'avait en effet pas pour but premier de lever des recettes, mais de réduire la volatilité des taux de change et de redonner davantage d'autonomie monétaire aux Etats. Cependant toute taxe constitue une source de distorsion sur les marchés et peut entraver son fonctionnement. Les opposants d'une telle taxe y voient ainsi un risque d'assèchement en liquidité des marchés et une perte d'efficience – la taxe réduirait bon nombre de transactions utiles permettant le partage nécessaire des risques – pouvant conduire à accroître de manière contre-productive la volatilité.

Ce débat sur les effets de la taxe n'est pas neutre. D'une part, il conditionne le niveau du taux de taxation qui serait appliqué. Actuellement, deux visions s'opposent. Si l'on considère que la taxe risque d'entraver l'efficacité des marchés et ainsi d'accroître leur volatilité, un taux de taxation faible à modéré est nécessaire. A l'inverse, si l'on adopte une vision purement spéculative des marchés, un taux de taxation élevé est jugé optimal pour réduire la spéculation.

D'autre part, une taxe sur les transactions financières aura tendance à réduire le volume des échanges et donc la base taxable. Une étude menée avec F. Bismans en 2008 montre que près de deux tiers du marché des changes mondial disparaîtraient si une taxe doublant les coûts actuels était appliquée. Il ne serait donc pas possible de lever des recettes substantielles durablement si le taux de taxation défini s'avérait trop élevé. En réalité, ces deux derniers points sont liés. C'est parce qu'elle impacterait le volume des échanges que la taxe pourrait entraver le fonctionnement du marché et accroître la volatilité. Tout réside en fait dans le lien entre volume des échanges et volatilité des taux de change. Or, ce lien n'est pas stable, pouvant être tantôt positif, tantôt négatif, donnant alternativement raison aux partisans et aux opposants de la taxe.

Le marché des changes est composé de traders stabilisateurs et de traders déstabilisateurs (en leur sein une part de spéculateurs) qui créent de la volatilité. Dans un régime dit normal, lorsque le volume du marché des changes est conséquent, les deux types de traders coexistent : l'effet de structure – proportion de stabilisateurs relativement plus importante que celle des autres traders, du fait de la taxe – l'emporte sur l'effet liquidité – baisse du volume total induite par la taxation. Dans ce cas, le volume est suffisant pour permettre au marché de fonctionner de manière efficace.

Une taxe est donc tout à fait susceptible de réduire la volatilité du marché des changes puisqu'elle diminue le nombre de traders déstabilisateurs tout en préservant une quantité suffisante de traders stabilisateurs nécessaire au partage du risque. A l'opposé, lorsqu'on se trouve dans un régime de bas volume de transactions, où le marché risque d'être asséché, il est nécessaire que le taux de taxation soit plus faible. En effet, dans ce cas, la contraction du volume peut être telle que l'effet liquidité l'emporte sur l'effet de structure : la taxe conduit à accroître la réduction du volume de transactions de telle manière qu'il n'existe plus suffisamment d'agents pour partager les risques, et la volatilité est alors susceptible de s'accroître.

Ainsi, une baisse du volume des échanges accroît la volatilité lorsque le marché n'est pas suffisamment liquide mais la réduit lorsqu'il l'est suffisamment. Certains travaux empiriques ont montré que des corrélations positives entre le volume et la volatilité sont généralement associées aux périodes de calme du marché des changes alors que les corrélations négatives sont plutôt constatées dans les périodes de turbulence. Au final, pour qu'une taxe Tobin permette de lever des recettes stables tout en réduisant la volatilité, un taux de taxation ajustable, dans la lignée de la taxe à double détente de Spahn, devrait être appliqué.

 

Olivier Damette est maître de conférences à l'université Paris-Est, chercheur à l'Erudite.

 

Voir également sur ce blog :

 * Taxer les flux financiers : une idée en vogue, un projet flou (Le Monde)

 * Le bien-fondé d'une taxation sur les transactions financières, par Fondation Jean Jaurès (Le Monde)

 * Propositions de la Commission européenne relatives au système des ressources propres de l'Union européenne

 * Alain Lamassoure fait valoir les exigences du Parlement européen en matière de ressources propres pour le budget de l’Union européenne

 * Europe for growth - For a radical change in financing the EU, by Jutta Haug, Alain Lamassoure & Guy Verhofstadt

 * Compensation et taxe Tobin de démocratie financière

 

 

 

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