Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 09:51

Le Collège interarmées de défense (CID), l’École nationale d’administration (ENA) et l’École des hautes études commerciales (HEC) se sont associés pour conduire une réflexion commune le 26 mai 2010 à  l'Ecole militaire (www.quellestrategiedactionpourlafrance.fr).

La Revue Défense nationale publie dans son numéro 05-2010 une série d'articles réalisés par des auditeurs et de ces établissements sur les thèmes abordés au cours de cette réflexion (cf. http://www.defnat.com/pdf/CID.pdf). En voici la teneur :

INTRODUCTION

Qu’il s’agisse de la politique de « pré carré » de Louis XIV ou de cette « certaine idée de la France » qu’a défendue le général de Gaulle, l’histoire de la nation française est marquée par des choix stratégiques majeurs qui lui ont permis de se construire une assise internationale de premier ordre. Alors même qu’elle possède, aujourd’hui, les attributs économiques et démographiques d’une puissance moyenne, la France n’a pas renoncé à cette ambition. Dans un monde qui a quitté le XXe siècle sans que l’on ne sache encore vraiment ce qui caractérisera le XXIe siècle, la France, comme d’autres acteurs de la scène stratégique, s’interroge sur sa stratégie d’action.

L’émergence de nouvelles puissances régionales voire mondiales, l’apparition de nouveaux acteurs — organisations internationales, organisations non gouvernementales, firmes multinationales, mais aussi opinions publiques transnationales et marchés — et de nouveaux enjeux souvent appréhendés au niveau mondial — développement durable, extension de la sphère du droit — confrontent la France et l’Union européenne à la compétition et à l’incertitude.

Dans un monde à la fois plus complexe, plus mobile et plus incertain, la France doit ainsi s’interroger sur les moyens dont elle dispose et sur la place qu’elle souhaite prendre sur la scène internationale, pour adapter ses objectifs et ses structures d’action. Les récents Livres blancs sur la défense et la sécurité ainsi que sur la politique étrangère et européenne de la France témoignent de cet effort.

Les futurs décideurs des armées, de l’administration et des entreprises — stagiaires du Collège interarmées de défense (CID), élèves de l’École des hautes études commerciales (HEC) et de l’École nationale d’administration (ENA) — ont souhaité participer à cette entreprise en conduisant une réflexion commune. Notre conviction est en effet que la stratégie d’action d’une nation ne saurait être conçue dans un cadre compartimenté. La compétitivité stratégique de la France dépendra notamment de la capacité de ses élites à réfléchir, débattre, décider et travailler ensemble.

Cette recherche d’efficacité géostratégique, ici qualifiée de compétitive, ne se réduit pas en effet au seul domaine économique et financier, mais elle a vocation à balayer tout l’éventail des occasions et des confrontations stratégiques modernes, notamment l’enjeu du développement durable.

Pour que la France conserve sa capacité d’influence à l’échelle du monde, sa stratégie doit reposer sur une analyse lucide de ses moyens. Son riche héritage historique, « civilisationnel » et ses savoir-faire uniques, fondent un rayonnement moral et culturel renouvelé par les nouveaux enjeux de notre époque. Il s’agit néanmoins de déterminer si ses capacités actuelles lui permettront de conserver sa posture universaliste afin de continuer à développer son attractivité dans tous ses champs de compétence, ou si elle devra, au contraire, se concentrer sur des domaines d’excellence et se focaliser sur certaines « niches » stratégiques.

 Comme le rappelle le président de la République dans la préface du dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, « le clivage traditionnel entre la sécurité intérieure et la sécurité extérieure s’est encore davantage effacé ». La problématique du rayonnement et de l’efficacité ne peut plus être dissociée de celle de la défense des intérêts des citoyens, tant sur le territoire national qu’en dehors de  ses frontières. La défense nationale se repositionne donc naturellement au coeur des problématiques stratégiques de la France.

 Il faut également mutualiser les compétences et les moyens du pays pour s’assurer que cette ambition permettra de construire une stratégie durable de gestion des enjeux de puissance. La cohésion de la société reste fondamentale pour s’assurer de sa résilience face à l’adversité. Elle s’accompagne d’une réflexion approfondie sur le rôle de l’État et des institutions face aux acteurs non-gouvernementaux dans un univers globalisé, influencé par de multiples réseaux transcendant les frontières traditionnelles.

Les avantages comparatifs de la France ainsi identifiés permettront de formuler les bases d’un projet géostratégique, qui se déclinera dans les domaines des valeurs qu’elle défend, des intérêts qu’elle protège et des responsabilités qui lui

incombent.  

NATION FRANÇAISE ET DÉFIS STRATÉGIQUES : L’APPEL DU LARGE ?

Renaud RONDET (CID) et Guillaume RAUFFET (ENA)

« Une nation mal dans sa peau ». Lorsque M. Hubert Védrine parle ainsi de la France, il suscite un sentiment ambivalent d’approbation et d’incompréhension.

Approbation, car il illustre bien le déclin qui semble affecter le pays et que chaque Français peut ressentir au quotidien. Incompréhension, car il ne correspond pas à ce sentiment typiquement national qui voudrait que la France ait quelque chose de spécifique à apporter au monde.

Le monde a changé. Celui de la première moitié du XX e siècle avait encore besoin de la France. Celui de ce début du XXIe siècle ne l’attend plus dans la même mesure. C’est le monde qui lui fait défaut. Dorénavant, c’est l’Hexagone qui a besoin du monde. La France ne doit pas avoir peur du siècle à venir. Elle doit s’y adapter car elle aura besoin de lui si elle veut continuer à rayonner, à y diffuser ses valeurs et à y défendre ses intérêts. Ce malaise provient sans doute du décalage qui

existe entre une ambition française et la réalité de sa stratégie aujourd’hui.

L’ambition est claire : « rester dans le peloton des nations qui font l’histoire parce qu’elles ont refusé de la subir ». Par-delà les époques, la France s’est voulue universelle. Universelle lorsque les cours d’Europe parlaient sa langue, universelle lorsque ses valeurs se diffusaient partout dans le monde, universelle lorsque l’empire français s’étendait sur quatre continents. Par-delà les partis politiques, le pays s’est toujours voulu autonome par le nucléaire, les départements d’outre-mer ou encore par son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.

Aujourd’hui, la réalité de cette stratégie est plus difficile à percevoir. Dépassée par de nouveaux grands pays, concurrencée par l’émergence de nouveaux acteurs, la France peine à relever les défis d’une mondialisation qu’elle a davantage subie que souhaitée. Il semble que, le plus souvent, elle ne puisse plus peser seule : elle a besoin de l’Union européenne pour peser économiquement, elle a besoin de l’Otan pour peser militairement, elle a besoin de l’ONU pour peser diplomatiquement. Dans un contexte multilatéral, la France n’a plus depuis longtemps le monopole de l’universalisme et sa position est menacée de dilution. Pourtant elle persiste à vouloir apporter sa contribution à la plupart des sujets d’ordre international.

Dès lors, faut-il continuer à vouloir agir partout au risque de ne peser nulle part ? Ne faudrait-il pas repenser la stratégie du pays pour la mettre en adéquation avec ses moyens ? Ne faudrait-il pas renoncer à une stratégie globale et universelle pour se recentrer sur un leadership spécialisé et régional ? Mais concentrer ses efforts sur des pôles d’excellence comme le nucléaire, l’eau ou l’espace, c’est aussi renoncer à être une puissance globale. C’est accepter la dépendance. La France serait-elle finalement condamnée à choisir entre le déni de la réalité et le sentiment de trahir son destin, ou la poursuite de son ambition universelle sous de nouvelles formes et à travers de nouveaux relais ?  

Le poids de la société française dans la définition de la stratégie d’ensemble pourrait être appelé à se renforcer. Il faudra en tenir compte en dépit de ses paradoxes et de ses contradictions. Les Français ont en effet le sentiment que leur pays doit jouer un rôle particulier dans le monde. Du choc des Croisades à la diffusion des idées révolutionnaires, ils estiment à la suite du général de Gaulle que leur pays a « une destinée éminente et exceptionnelle ».

Pourtant, à l’instar des autres peuples, ils demeurent plus sensibles à leur sécurité immédiate qu’aux engagements lointains. Ils comprennent mal la justification et la signification des opérations extérieures. Et les engagements militaires et humanitaires sont d’autant mieux compris qu’ils sont proches des Français.

Proximité géographique lorsqu’ils visent à améliorer la sécurité ou à porter secours sur le territoire national, proximité émotionnelle lorsqu’ils visent à soulager les maux de peuples frappés par des catastrophes naturelles.

L’adhésion des citoyens aux grands choix du pays constitue un élément déterminant de la compétitivité stratégique française. L’accès instantané et sans intermédiaire à l’information, possible grâce aux nouvelles technologies, a renforcé le poids de l’opinion publique dans la vie des démocraties occidentales. Sans le soutien de l’opinion, il ne peut plus y avoir d’engagement dans la durée et donc de stratégie à même d’influer sur le cours des événements.

Il n’y aura pas de grande stratégie française sans le soutien et l’adhésion de la nation. Comment trouver les voies et les moyens de concilier cette aspiration casanière, même si elle est légitime, à s’occuper d’abord du territoire métropolitain tout en répondant à cet appel du lointain, à cette aspiration à une grande destinée ?

Avec la diminution de son poids relatif, le XXe siècle a vu la France passer du rang de principale puissance mondiale au rang de puissance mondiale moyenne. Si le pays ne peut plus être aux premiers rangs, sa voix doit continuer à compter sur l’ensemble des sujets internationaux. Elle ne peut pas se contenter, comme l’exprime Nicolas Baverez, d’user « des mots de la puissance sans les moyens de la puissance ».

Elle doit dépasser ses doutes existentiels pour repenser sa compétitivité stratégique.

Une politique rénovée doit être menée sans arrogance mais avec détermination pour se muer en force de projet. Fort de l’adhésion du pays, l’exécutif sera, dès lors, susceptible de fédérer, d’agréger des forces autour de ses propositions et de son action.  

REPENSER LES ENJEUX, RENOUVELER LA PUISSANCE ?

CBA Arnaud GOUJON (CID) et Gabriel FERRIOL (ENA)

Le mot « stratégie » ferait-il peur, qu’on ne le voit plus guère employé qu’appliqué à l’entreprise ou aux politiques sociales de l’État ? On peine en effet à trouver le terme dans nos Livres blancs sur la défense et la sécurité ou la lutte contre le terrorisme ; cette situation paradoxale est révélatrice de la difficile assimilation de cette discipline et de ses concepts par les décideurs politiques. Il existe en effet des désaccords profonds sur la manière de caractériser le système international qui émerge, et sur la nouveauté ou non de son articulation : aggravées par la perte de sens due aux effets de mode dans le discours public (soft power, multilatéralisme, environnement, désindustrialisation), ces divergences masquent de fortes incertitudes quant à une possible évolution des piliers traditionnels de la puissance.

Vouloir préciser les enjeux et les fondements de la puissance de la France au XXIe siècle implique donc de répondre aux deux questions que soulève cette situation. Les bouleversements géopolitiques, économiques et environnementaux en cours remettent-ils en question les fondamentaux de la puissance stratégique ?

Sans préjuger de la reconfiguration de l’ordre international, sera-t-il fondé sur de nouveaux critères de puissance ou confirmera-t-il le retour des fondements traditionnels de la puissance stratégique et politique ?

Analyser, sous l’angle de la stratégie, les bouleversements en cours

Il s’agit tout d’abord de dégager les conséquences des bouleversements économiques et politiques de la première décennie du XXIe siècle. La redistribution de la puissance et la possible évolution, à l’avenir, de l’ordre international, crée en effet une triple incertitude.

Incertitude, tout d’abord, sur les fins de la stratégie, son périmètre et sa place dans les relations internationales qui ne font pas consensus, malgré la fin des illusions du « nouvel ordre mondial » des années 90. Incertitude sur les moyens, ensuite, en raison du coût exponentiel de l’action militaire classique et de la difficulté à définir la menace, dont procède la définition des outils de la stratégie. Incertitude sur les voies, enfin, en raison de plusieurs évolutions profondes qui remettent en question la liberté d’action des acteurs : interdépendances multiples existant aujourd’hui à l’échelle mondiale, limitation des moyens qui contraint l’action en coalition, freins juridiques et médiatiques à la liberté d’action face aux acteurs non-étatiques.

Quid novi sub sole ?

Il semble difficile de distinguer les évolutions réelles des critères et fondements de la puissance, tant le prisme économique et financier devient dominant.

Il masque en effet les mouvements plus profonds, et donc moins visibles, des sociétés et de leurs conflictualités.

Il faut tout d’abord constater l’élargissement du champ de la stratégie qui, s’il n’est pas totalement une nouveauté, trouve actuellement un véritable aboutissement. Outre son développement spatial, avec son extension à l’Internet, elle implique un nombre croissant d’acteurs jusqu’ici étrangers à sa pratique. Il en résulte des dépendances et des vulnérabilités nouvelles qui doivent être prises en considération, qu’elles recouvrent des enjeux immatériels, comme la propriété intellectuelle ; ou physiques, comme l’apparition de nouvelles ressources stratégiques liées aux nouvelles industries ou l’ouverture de nouvelles routes commerciales suite au réchauffement climatique.

Ces nouveautés provenant de ruptures technologiques ou environnementales, la tentation est forte de vouloir considérer qu’une nouvelle approche stratégique est possible, sinon nécessaire. C’est le fondement de la tentation technologique qui a conduit aux excès de la RMA (Revolution in military affairs) des années 1990-2000, tentation dont la vanité a été mise en lumière par les échecs militaires successifs de la technologie à réduire des adversaires irréguliers : sans doute faut-il voir une vraie nouveauté dans cette prise de conscience de la nécessité de rompre avec les stratégies de moyens développées depuis la révolution industrielle, pour revenir à des stratégies de voies, plus en rapport avec les capacités à déployer par nos sociétés développées.

Réinventer la roue ?

Face aux incertitudes décrites plus haut et dans le contexte spécifique des difficultés afghanes, la question fondamentale qui se pose est donc de savoir si, dans leur course à la puissance, nos sociétés font face à un problème totalement nouveau ou si nous retournons à des critères et des rapports de puissances classiques et simplement habillés de neuf.

Pour distinguer le conjoncturel du structurel dans ce qui fonde la puissance stratégique moderne, il faut donc s’attacher à relever les facteurs de vraie nouveauté.

Également, identifier les fragilités nouvelles des sociétés développées, vulnérabilités à la fois technologiques et sociales que l’existence d’un dialogue politique désormais permanent et d’échelle mondiale peine à compenser. Il convient cependant de se dégager de l’histoire immédiate et des effets de mode pour mettre en lumière la persistance de vérités anciennes : fondements structurels de la puissance, dialectique des géopolitiques continentales et océaniques…

Le programme du colloque : CID-PGM CID-PGM 

 

 

Par ERASME - Publié dans : Analyses stratégiques, de sécurité et de défense
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