Lundi 2 novembre 2009 1 02 /11 /Nov /2009 14:59

 Le passage d’un monde bipolaire à un monde multipolaire que nous avons pu observer au cours de ces dernières années s’est brusquement accéléré du fait de la récession que nous traversons. À court et moyen terme, ce nouveau scénario va imposer le changement de nombreux paradigmes. Dans ce nouvel ordre mondial, l’Europe ne pourra plus se contenter d’avoir une place à la table multipolaire. Et elle n’aura pas d’influence au niveau planétaire, ne pourra ni être indépendante, ni être une référence pour la stabilité ou un facteur déterminant pour la paix, si elle ne réussit pas à assurer sa propre défense avec des capacités autonomes et suffisantes. Peut-être aujourd’hui plus que jamais, afin de créer une telle capacité, est-ce l’idée de Jean Monnet qui nous vient à l’esprit, qui disait que l’Europe s’unifiait autour de grands projets spécifiques.  Sans une Europe de la défense solide, il n’y aura pas d’Europe politique. 
Au-delà des déclarations politiques enflammées proclamant l’esprit européen, ce que l’on peut réellement percevoir, ce sont des faits têtus qui nous racontent tout autre chose et montrent une grande inertie, une tiédeur apathique et des ordres du jour nationaux bien chargés. En fin de compte, les faits montrent un certain manque de leadership et de volonté politique pour s’engager de manière irréversible sur le chemin menant à l’Europe de la défense. C’est pour cela que nous avons besoin du Traité de Lisbonne, qui constituera, dès son entrée en vigueur, le fondement politique et juridique le plus solide pour l’avancée de l’Union européenne et de la PESD.

La structuration de l’Europe militaire est l’un des deux sujets qui demandent un traitement urgent (l’autre étant l’interopérabilité), si nous voulons sérieusement donner un élan substantiel et crédible à la PESD. Ces vingt dernières années, nous avons connu la création de quelques quartiers généraux, tels que l’Eurocorps et l’Eurofor, et de quelques unités, comme la Brigade franco-allemande, avec une base et une vocation purement européennes. Cependant, ces organisations n’ont pas de relations organiques entre elles et ne sont évidemment pas liées de façon structurée ou formelle à l’échelon militaire supérieur de l’UE (Comité militaire et État-major). Les relations entre les uns et les autres sont presque « clandestines », à l’exception de celle existant entre l’Eurocorps et la Brigade franco-allemande, qui est plus formalisée, encore que pas entièrement. Le projet consisterait par conséquent dans la création d’une structure capable de traiter tous les aspects militaires des missions conduites par l’UE lorsque cela est nécessaire. Pour réussir, de nombreux acteurs devront travailler ensemble. D’un côté, les États membres de l’UE, ou du moins leur noyau dur, pour apporter la crédibilité et la puissance nécessaires à l’ensemble du projet (la coopération structurée permanente évoquée par le Traité de Lisbonne pourrait jouer un rôle important dans cet effort). De l’autre, les États-Unis, car l’Europe de la défense, pour pouvoir progresser, a besoin au minimum de la non-opposition de ce pays. L’Europe de la défense doit se construire avec et non contre les Américains. Toute autre chose produirait de graves fractures au sein de l’Union.

Ce problème revêt fondamentalement trois aspects qui sont les suivants : la rationalisation des structures militaires de l’OTAN, qui devraient sûrement être revues à la baisse, la création d’une structure militaire européenne, même élémentaire pour initier les premiers pas, et un accord entre l’UE et les États-Unis afin de maintenir un niveau adéquat en termes de sécurité continentale pendant le processus de transformation.

L’un des objectifs intermédiaires majeurs de ce projet serait la création, une fois pour toutes, d’un quartier général européen de niveau opératif capable d’assurer non seulement la planification mais aussi la conduite des opérations placées sous commandement de l’UE, et qui intégrerait en son sein les différentes capacités de gestion de crise présentes dans l’Union (militaires, civiles, policières, etc.). Il faudrait subordonner les forces multinationales et les quartiers généraux « européens » ainsi que d’autres capacités, notamment policières, qui existent tous déjà, à ce quartier général pour éviter la création d’organisations entièrement nouvelles.

Et je ne considérerais pas cela comme une duplication, mais comme un besoin impératif qui se fonde sur la conviction que c’est bien l’Europe qui est en jeu. De mon point de vue, la duplication, c’est ce que décrivait le ministre français de la Défense, Hervé Morin, le 20 mars 2008 dans le journal La Croix: « L’OTAN doit s’atteler à une rationalisation : coût global, effectifs, nombre d’états-majors. Rappelons que l’OTAN, c’est un budget de deux milliards d’euros, plus de 22.000 personnes employées à plein-temps (pour 66.000 hommes en opérations !), près de 320 comités divers. » Il est difficile d’échapper à la tentation de mentionner toute la pléiade d’organisations semi-permanentes telles que les groupes ad hoc, les équipes de travail et d’autres « mentors » qui, chevauchant gaiement sur le dos du budget de l’OTAN, se déplacent incessamment sur le terrain des activités d’entraînement alliées. Vraiment, c’est tout cela que j’appellerais duplication
.


Nb : Cet article a été publié préalablement comme 'carte blanche' du numéro 256 d'EDD, le bulletin de l'Agence Europe sur la PESD et l'OTAN, en date du 29 septembre 2009
 
Sur ce même sujet, le lecteur pourra également prendre connaissance de la position de la Cour des Comptes de la République française telle qu'elle ressort d'un document intitulé : " La participation de la France aux corps militaires européens permanents " (cf. ci-joint 10-participation-France-corps-militaires-europeens.pdf 10-participation-France-corps-militaires-europeens.pdf )

 

 

Par De La Boisserie - Publié dans : UE, UEO, OSCE, sécurité & défense
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