Jeudi 5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 19:10

Si l'on en croit les nombreux eurobaromètres réalisés depuis une dizaine d'années, une très large majorité de citoyens européens semblent vouloir une autre Europe ! Comme le déplorent depuis plusieurs années des personnalités politiques de l'envergure de Jacques Delors ou de Michel Rocard, l'Europe qu'on leur propose aujourd'hui n'est pas celle qui est la mieux à même ni de répondre à leurs aspirations ni de faire face avec l'efficacité qu'ils en attendent aux défis d'un XXIème siècle soumis aux dynamiques aussi complexes que traumatisantes d'une globalisation stratégique poussée à son paroxysme.
Qui a voulu et bâti cette Europe là ?
Outre les puissants groupes d'intérêts économiques et sociaux et les obédiences nationales de tous poils qui agissent en lobbies organisés auprès de l'ensemble des institutions européennes sans apporter la preuve de leur engagement au service de  l'intérêt général et des choix collectifs européens, ce sont bien les chefs d'Etat et de gouvernement, les membres des gouvernements, leurs administrations et les groupes parlementaires européens majoritaires qui ont entériné les choix de la Commission européenne ainsi que sa stratégie politique, et approuvé l'ensemble des textes qui régissent le fonctionnement de l'Union européenne, de son économie, de son marché intérieur, de son commerce extérieur, etc. .
Ce sont eux qui ont participé à créer progressivement les conditions macroéconomiques et structurelles qui ont permis à un capitalisme spéculatif débridé et à un libre échange effréné de s'instaurer en modèle unique d'une économie mondiale libérée de toute tutelle politique véritable.
Ce sont encore eux qui, lors des conférences intergouvernementales dédiées aux réformes des traités, ont interdit les avancées institutionnelles indispensables pour qu'émerge une dynamique politique véritablement à même de faire de l'Union européenne cet acteur global capable d'opposer des réponses globales aux défis qui l'exigent en même temps que ce grand pôle régional de stabilité, de sécurité, de démocratie, de prospérité et d'influence souhaités par des populations qui ne reconnaissant plus aux Etats-nations la capacité d'assurer seuls les missions régaliennes et politiques qui leur incombent en vertu des constitutions et autres lois fondamentales nationales.
Les débats publics engagés à l'occasion des dernières élections européennes ont révélé la pauvreté de leurs arguments face à ceux, accablants, de leurs opposants, eurosceptiques déclarés, qui revêtent une acuité et une force bien plus grande au regard des constats que tout un chacun est en mesure de dresser aujourd'hui, que ce soit sur l'état de son propre Pays ou sur celui de l'Union elle-même dans un monde en proie aux vicissitudes et aux turpitudes de sa machine infernale : cette globalisation généralisée qu'aucun Etat, qu'aucun groupe d'Etats (pas plus le G20 que les G7 ou G8) et qu'aucune organisation internationale ne semblent en mesure de réguler !
Le Président de la République française, Nicolas Sarkozy, n'a-t-il pas affirmé, le 11 mars 2009, lors de la Conférence intitulée : " La France, la défense européenne et l'OTAN au XXIème siècle ", que : " On n'informe pas une grande nation démocratique par des mensonges. [...] On peut avoir toutes les convictions que l'on veut, et elles sont parfaitement défendables, mais mentir, c'est le contraire de la démocratie. "
La situation des Etats membres face à la gravité des crises en cours est telle qu'elle modifie la donne en profondeur  :
 - les niveaux des déficits et des dettes publics, la très grande variété, la complexité et le caractère souvent systémique des risques globaux rendent de plus en plus inexorablement inopérantes les stratégies et politiques nationales proposées pour les contenir ;
 - la méthode intergouvernementale sortant profondément affaiblie des expériences nombreuses qui ont produit tant de résultats médiocres, que ce soit au sein de l'Union européenne dans les domaines non communautarisés ou ceux qui, bien que communautarisés, ont été soumis à une procédure législative spéciale maintenant le principe du vote à l'unanimité, ou au sein du système des Nations (le dernier sommet en date, celui de Copenhague, suffit à en souligner les lacunes - cf. Ce qui s'est passé à Copenhague illustre la réalité des relations internationales, au-delà des effets de manche ! -), d'autres formes de gouvernance sont devenues indispensables pour que le monde ne sombre pas à nouveau dans le chaos, d'autant plus que la multipolarité est désormais ouvertement à l'oeuvre sous sa forme la plus complexe à l'heure de l'interdépendance : celle de l'interpolarité - cf. à ce sujet l'article intitulé Le monde interpolaire : un nouveau scenario ! (recension d'un ouvrage de Giovanni Grevi) ;
Dans ce contexte, qui peut douter un seul instant de l'utilité de la méthode communautaire ; une méthode communautaire qui serait rénovée de manière à ce qu'elle intègre davantage encore dans ses processus d'initiative, de proposition et de décision les représentants légitimes de la société civile ainsi que les Parlements nationaux, à l'instar de ce que la méthode Lamfallussy a rendu possible dans certains domaines clé de l'activité économique et financière (cf. La procédure Lamfallussy ).
Vouloir bâtir une Europe politique exige non seulement de reconnaître quelle est sa famille européenne mais de prendre toute la mesure de ce qu'emporte en exigences et en promesses le but même de l'Union européenne (But de l'Union européenne ! ) ainsi que la finalité première de sa politique étrangère (cf. à cet égard les articles suivants de ce blog : De la finalité première de l'action de l'Union européenne sur la scène internationale ! ainsi que Sécurité internationale : L'Union européenne n'est-elle pas entrain de se laisser entraîner dans une dynamique susceptible d'en briser l'élan ? - nouvelle édition - ) au-delà des sympathies, des pratiques et des réflexes " corporatistes " (cf. cet égard l'article de ce blog intitulé Les militaires européens souhaitent-ils vraiment une politique de sécurité et de défense commune européenne qui ne se limiterait pas à un 'simple' pilier européen de l'OTAN ? ) !
Celà exige également de s'affranchir de certaines des options politiques ou stratégiques retenues hier quand elles s'avèrent mauvaises ou tout simplement inadaptées à la nouvelle réalité du monde et des défis qui en résulte, mais d'opérer des réformes en profondeur au sein des Etats membres (cf. La démocratie européenne ne résistera aux chocs de la globalisation qu'au prix de profondes réformes au sein même des Etats européens ! (1) ainsi que La démocratie européenne ne résistera aux chocs de la globalisation qu'au prix de profondes réformes au sein même des Etats européens ! (2)) !
Celà exige aussi de rendre pleinement acte des interrelations et analogies étroites entre ces deux politiques de souveraineté que constituent la politique monétaire et la politique de sécurité ; et d'en tenir compte dans les choix stratégiques !
Celà exige enfin des innovations institutionnelles constantes, dont force est de reconnaître que la plupart sont à la disposition des gouvernants depuis la mise en oeuvre du traité de Lisbonne, y compris pour en générer de nouvelles (cf. la rubrique de ce blog intitulée Connaître et comprendre le Traité de Lisbonne).
Celà exige également de l'audace, de l'imagination, du courage, de la volonté, de la cohérence  et du talent de la part de ceux qui sont aujourd'hui "aux responsabilités" !
Sachons leur faire confiance et accordons leur le bénéfice d'un doute positif et constructif quand bien même l'Union traversera encore des moments difficiles en raison de postures et de manoeuvres qui puiseront longtemps dans des sillons anciens les ressorts de leur dynamique !
L'heure est plus que jamais au mouvement en Europe et pour l'Europe ! Elle est aussi à la rupture ! Une rupture raisonnée, naturellement ! En sachant parfaitement le but à atteindre et en ayant pris soin de le partager avec ceux qui en sont les destinataires légitimes autant que les promoteurs et les acteurs !

 

Cet article a été préalablement publié sur ce blog en janvier 2010.

 

  

 








Par Patrice Cardot - Publié dans : Réfléchir à l'Europe que nous voulons
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