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Après dix huit mois de travail, le groupe de réflexion sur l’Europe 2030, présidé par Felipe
Gonzalez, a rendu le 8 mai 2010 son rapport à Herman Van Rompuy. Le voici :
rapport Gonzales.
Composé de douze personnalités (dont l'ancienne présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, l'ex-patron de Nokia, Jorma Ollila, l'ex-président polonais Lech Walesa et l'ancien commisaaire européen Mario Monti), le groupe a identifié 7 grands défis à l'horizon 2030-2030 auxquels l'UE soit se préparer dès maintenant (pour son mandat, cf. Coup de projecteur sur les travaux du groupe de réflexion sur l'avenir de l'Europe) : - la préservation de son modèle économqiue et social, - la sécurité énergétique, - le changement climatique, - les problèmes liés à l'évolution démographique et l'immigration, - la sécurité intérieure et extérieure, - le rôle de l'UE dans le monde, - la citoyenneté européenne.
Conformément au mandat que lui avait donné le Conseil européen de décembre 2007, le groupe ne s'est prononcé ni sur les questions institutionnelles, ni sur le réexamen des politiques actuelles (comme la politique agricole commune, par exemple), ni sur le prochain cadre financier pluriannuel de l'Union (à partir de 2014) !
En voici les principaux éléments tels qu'ils figurent dans la lettre accompagnant la remise du rapport au Conseil européen.
" Nos conclusions ne sont rassurantes ni pour l'Union, ni pour nos citoyens: une crise économique mondiale, des États venant à la rescousse des banques, une population vieillissante qui met en péril la compétitivité de nos économies et la pérennité de nos modèles sociaux, une pression à la baisse sur les coûts et les salaires, les problèmes causés par le changement climatique et une dépendance énergétique accrue, et un déplacement vers l'Est de la répartition mondiale de la production et des économies. À cela s'ajoutent les menaces que font peser sur l'UE le terrorisme, la criminalité organisée et la prolifération des armes de destruction massive.
L'UE sera-t-elle en mesure de maintenir et d'accroître son niveau de prospérité dans ce monde en mutation ?
Sera-t-elle capable de promouvoir et de défendre les valeurs et les intérêts de l'Europe ?
Notre réponse est "oui". L'UE a la possibilité d'être un acteur du changement sur la scène internationale, un créateur de tendances, plutôt qu'un simple témoin passif. Mais cela ne sera possible que si nous travaillons ensemble; les défis à venir sont trop importants pour qu'un pays européen, quel qu'il soit, puisse les relever seul. Notre capacité à exercer une influence hors de nos frontières dépendra elle-même de notre capacité à garantir une croissance et une cohésion interne solides sur notre territoire. Voilà la conclusion à laquelle notre groupe de réflexion est parvenu au terme de délibérations et de consultations approfondies avec nombre d'experts et d'institutions.
Tous les membres de notre groupe s'accordent sur un point essentiel: l'Europe se trouve aujourd'hui à un tournant de son histoire. Nous ne surmonterons les défis qui nous attendent que si tous, responsables politiques, citoyens, employeurs et salariés, nous sommes capables de nous rassembler autour d'une vision commune nouvelle, définie en fonction des impératifs de notre époque.
Depuis la création de notre groupe, l'Europe a connu plusieurs événements majeurs, dont la crise institutionnelle provoquée par le rejet du traité de Lisbonne et la récente crise financière qui a déclenché une récession mondiale.
La ratification du traité de Lisbonne nous a permis de mettre un terme à une longue période d'introspection qui avait détourné de l'Union des grands défis auxquels elle devra faire face à l'avenir.
Malheureusement, la crise financière, causée par des manquements dans le fonctionnement et la surveillance de nos établissements financiers, est encore d'actualité. La situation au sein de l'Union et, par conséquent, nos propres réflexions se sont largement ressenties des ramifications sociales, économiques et politiques de la crise. À ce stade décisif, il faut que l'UE agisse avec détermination et de concert, en évitant les tentations protectionnistes.
Cette crise, qui trouve son origine outre-Atlantique, a touché plus durement l'Europe que toute autre région du monde en mettant au jour des faiblesses structurelles de l'économie européenne qui étaient connues depuis longtemps mais qui ont été trop souvent ignorées.
La crise a donc constitué un signal d'alarme, faisant prendre conscience à l'Europe de la nécessité de réagir face à un ordre mondial en mutation. Au même titre que toutes les évolutions, l'ordre mondial qui se met en place créera de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants. Si l'Europe ne veut pas rejoindre les rangs des perdants, elle doit porter son regard vers l'extérieur et engager un ambitieux programme de réformes à long terme pour les vingt prochaines années.
Il faut que les dirigeants de l'UE continuent d'adopter des mesures pour surmonter la crise actuelle, mais celles-ci doivent être liées aux réformes à moyen et long terme dont l'Union a besoin. Nous parlons d'Union en raison de notre marché unique, de notre monnaie commune et de notre pacte de stabilité et de croissance qui font que nous sommes interdépendants. Les Européens doivent s'attaquer ensemble à la crise, faute de quoi ils verront leurs initiatives respectives échouer.
Afin de sortir définitivement de la crise, nous devons continuer à mettre en oeuvre les mesures de relance budgétaire, jusqu'à ce que nos économies soient en mesure de fonctionner de manière autonome. En mettant trop rapidement un terme aux dépenses, nous pourrions enrayer la reprise. Notre principale priorité doit rester la création d'emplois et la croissance. Les États membres qui ne peuvent plus se permettre de consentir des dépenses en raison d'opérations de sauvetage onéreuses, de dépenses sociales en hausse et de la réduction de leurs sources de revenus devront s'en remettre à l'UE et à d'autres États membres pour prendre l'initiative de créer les conditions de la reprise économique.
Il nous faut renforcer d'urgence la gouvernance économique au sein de l'UE si nous voulons éviter les chocs asymétriques liés à la coexistence de l'union monétaire et du marché unique, d'une part, et de politiques économiques divergentes, d'autre part. Si l'origine de la crise n'a que peu de rapport avec l'euro et le pacte de stabilité et de croissance, ces mécanismes se sont révélés insuffisants pour assurer une convergence économique pendant la crise. L'UE doit trouver des solutions aux déséquilibres qui existent entre les États membres, en examinant et en corrigeant les
pertes de compétitivité mises en évidence par les déficits de la balance des paiements et de la balance des opérations courantes. Ces éléments doivent être pris en compte dans les critères de convergence de l'Union et un instrument destiné à garantir la stabilité monétaire doit être mis en place pour faire face à des crises imprévues.
Si l'UE veut éviter une répétition de la crise, elle doit engager sans attendre des réformes relatives au fonctionnement et à la surveillance de ses établissements financiers. À ce jour, ces établissements financiers n'ont guère modifié les pratiques qui ont conduit à la crise, si ce n'est qu'ils ont réduit de manière notable leurs prêts.
Il serait souhaitable que ces réformes soient coordonnées au niveau du G20 mais, d'ici là, l'UE doit définir ses propres normes réglementaires et mécanismes de contrôle et de surveillance. Nos citoyens ne toléreront tout simplement pas une autre opération de sauvetage aussi importante que celle que nous avons connue.
À l'horizon 2030, les Européens auront besoin d'une économie sociale de marché extrêmement compétitive et durable pour maintenir la cohésion sociale et lutter contre le changement climatique.
Pour ce faire, il faudra arrêter un programme de réformes ambitieux, assorti de priorités claires, et mettre en place des mécanismes de mise en oeuvre beaucoup plus efficaces que ceux que peut fournir la méthode ouverte de coordination.
À cet égard, nous partons du principe que la nouvelle stratégie "Europe 2020" de la Commission fera partie intégrante de cet effort majeur.
L'UE doit par conséquent mettre en oeuvre sans plus tarder les réformes structurelles qu'il reste à accomplir au titre de la stratégie de Lisbonne. À cette fin, il sera nécessaire de réformer les mécanismes de mise en oeuvre de la nouvelle stratégie, au moyen d'un système plus efficace de mesures incitatives, afin que les objectifs fixés par le Conseil européen et d'autres institutions européennes soient effectivement atteints.
Le capital humain est l'instrument stratégique fondamental pour assurer le succès de l'UE dans l'économie mondiale. Pourtant, l'Europe a perdu beaucoup de terrain dans la course vers une économie de la connaissance. Pour rattraper son retard, il lui faudra coordonner ses efforts. Les États membres doivent mobiliser les ressources qu'ils ont accepté d'investir dans la R&D, avec l'aide du secteur privé, et réformer tous les aspects de l'éducation, y compris la formation professionnelle. L'Union doit également agir en utilisant ses propres instruments budgétaires révisés, tout en mettant mieux à contribution la Banque européenne d'investissement et le Fonds européen d'investissement. Enfin, elle doit envisager la possibilité de créer de nouvelles sources de revenus, par exemple en imposant une taxe carbone.
L'UE doit mettre en oeuvre une politique énergétique commune, aux dimensions à la fois interne et externe, qui lui permettra d'améliorer son efficacité énergétique, de réaliser des économies comme celles que préconise la stratégie
"Europe 2020" et de diversifier ses approvisionnements énergétiques en provenance de pays tiers. Les Européens doivent également engager une discussion approfondie sur la nécessité d'une énergie nucléaire sûre en Europe et esquisser un système permanent d'incitations pour le développement de sources énergétiques de substitution.
L'UE doit continuer de jouer un rôle moteur dans la lutte contre le changement climatique. Néanmoins, afin que notre action soit plus efficace et que nous puissions jouer un rôle plus important dans l'ordre mondial qui se met en place, nous devons éviter de répéter les erreurs commises à Copenhague. Il nous faudra élaborer une véritable stratégie de négociation commune, qui nous permettra de mieux défendre nos intérêts.
Les Européens doivent s'attaquer au défi démographique de l'Union. Si aucune mesure n'est prise d'urgence, nos sociétés vieillissantes feront peser une pression intenable sur nos systèmes de retraite, de santé et de protection sociale et compromettront notre compétitivité économique. Il faut, en priorité, accroître la proportion de femmes dans la population active, favoriser un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, réformer notre conception de la retraite pour qu'elle soit envisagée comme un droit et non comme une obligation et définir une politique de l'immigration plus anticipatoire, correspondant à nos besoins en termes de démographie et de main d'oeuvre.
L'UE doit consolider le marché unique afin qu'il résiste à la tentation du nationalisme économique et le compléter en y intégrant les services, la société numérique et d'autres secteurs, qui deviendront probablement les principaux moteurs de la croissance et de la création d'emplois dans un marché de 500 millions d'utilisateurs et de consommateurs. Le renforcement et l'achèvement du marché unique devraient s'accompagner d'une meilleure coordination fiscale.
Les Européens doivent réformer le marché du travail et moderniser leurs pratiques en matière de gouvernance d'entreprise. Si nous voulons exploiter pleinement le potentiel de la révolution technologique, nous devons modifier sensiblement les structures de nos marchés du travail. Certains États membres ont déjà mis en oeuvre avec succès des réformes reposant sur le modèle de la "flexisécurité". Nous devons tirer les enseignements de ces expériences tout en les adaptant à nos situations nationales respectives. Nous devons accroître l'employabilité de nos travailleurs et la flexibilité de nos entreprises dans le contexte d'une économie en mutation constante. L'amélioration de la productivité du travail doit devenir une priorité, et il faut faire en sorte que les gains de productivité soient directement proportionnels aux niveaux de revenus.
Il ne sera pas nécessaire de modifier le traité pour relever ces défis. Par ailleurs, conformément au mandat qui nous a été donné, notre rapport n'opère pas de distinction précise entre les différents niveaux de pouvoir, pas plus qu'il ne détermine clairement à quel niveau il convient d'agir. Nous nous sommes intéressés non pas à la question de savoir qui devrait agir mais plutôt à celle de l'action qu'il convenait d'engager, et ce, sans tarder.
Cela signifie également qu'il faut évaluer sans attendre les niveaux et priorités budgétaires actuels, y compris à la fois les fonds alloués par l'Union et ceux que les États membres ont affectés à la mise en oeuvre des priorités définies d'un commun accord au niveau de l'UE. Si nous poursuivons des objectifs ambitieux avec des ressources limitées et des mécanismes de mise en oeuvre peu performants, il y a de grandes chances que nous soyons déçus.
Si l'UE veut atteindre ses objectifs, le Conseil européen et l'Eurogroupe devront renforcer leur rôle de chef de file, en coordonnant leur action avec la Commission et le Parlement européen.
Pour mettre en oeuvre ces réformes, nous devons tirer pleinement parti des nouveaux instruments prévus par le traité de Lisbonne en vue de renforcer la participation des citoyens à l'Union, de mettre en place une politique de sécurité efficace sur les plans interne et externe, d'établir des relations plus solides avec nos voisins et d'être en mesure de défendre nos intérêts à l'échelle mondiale.
Le projet de l'UE devrait également devenir un projet pour ses citoyens. Les citoyens européens sont convaincus, et souvent davantage que leurs dirigeants si l'on en croit les sondages, qu'il est dans l'intérêt de l'Union et de ses États membres que l'UE joue un rôle plus important et mène une action plus efficace sur la scène internationale et qu'elle parle d'une seule voix dans le cadre des efforts qu'elle déploie pour promouvoir nos intérêts communs.
Les citoyens européens souhaitent une action européenne plus coordonnée dans la lutte contre la criminalité organisée
et le terrorisme car ils savent que c'est le seul moyen de s'attaquer à ces problèmes dans un espace où les personnes traversent librement les frontières.
Les citoyens européens sont conscients que notre bien-être, notre développement et notre sécurité dépendent de ceux de
nos voisins, avec lesquels nous devons établir une coopération particulièrement étroite pour servir nos intérêts communs.
Les citoyens européens savent que nos politiques étrangères auront plus de poids et seront plus efficaces si nous sommes capables d'agir de concert pour défendre nos intérêts au lieu d'afficher nos divisions, chaque État membre tentant de voler la vedette à son voisin comme par le passé.
Nos citoyens veulent que l'Union européenne serve leurs intérêts et s'attendent donc à pouvoir jouir de leurs droits sociaux, civils, familiaux et en matière d'emploi où qu'ils s'installent dans l'Union. C'est en garantissant la transférabilité des droits sociaux que l'Union acquerra davantage de sens pour nos citoyens.
Tout ce qui précède appelle un nouveau pacte entre les institutions européennes et les acteurs économiques et sociaux, ainsi qu'entre les différents niveaux de pouvoir – national, régional et local. Avant tout, la situation requiert une volonté politique forte, caractérisée par une capacité à mener un dialogue honnête et fructueux avec les citoyens et à gouverner en partenariat. Il sera essentiel de s'assurer l'adhésion des citoyens européens, non seulement pour que l'Union puisse résister aux conséquences sociales et économiques de la crise, mais également pour qu'elle engage les réformes structurelles qui s'imposent si elle veut être plus forte à l'avenir.
L'UE est plus qu'un marché commun. Elle est également une union de valeurs. Avec le soutien de ses citoyens, elle peut prendre la tête de l'action menée pour relever les grands défis mondiaux. Confrontés à une crise qu'ils n'ont pas provoquée, nos citoyens ne reprendront confiance dans le projet européen que si leurs dirigeants les informent en toute honnêteté de l'ampleur des défis à venir et s'ils sont invités à consentir des efforts comparables à ceux qui ont apporté la prospérité à l'Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. "
" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime ! " (Voltaire)
" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller
jusqu'au bout de sa pensée " (Léon Blum)