Fondement du rayonnement de la puissance française, la défense est un outil de rayonnement économique pour les Allemands.
Troisième exportateurs mondiaux d’armes, ils n’ont pas la culture de l’intervention militaire.
La photo occupe la largeur de la page d’accueil du site internet du ministère des Affaires étrangères allemand. « Les
Européens apportent leur soutien au Mali », indique la légende. Des mots affirmés publiquement par la chancelière allemande 5 jours après le démarrage de l’opération Serval par les troupes
françaises.
Il s’agit de faire oublier la crise diplomatique qui a suivi l’abstention de Berlin au Conseil de sécurité des Nations Unies
sur l’initiative franco-britannique en Lybie, presque deux ans plus tôt. « Les Allemands se sentent un peu débiteurs », explique Jean-Pierre Maulny, chercheur à l’Institut en relations
internationales et stratégiques.
Mais il serait illusoire de croire à un changement de pied total. Pas question d’envoyer des hommes sur le terrain, l’aide
allemande sera logistique, notamment par le biais d’avions Transall.
« Ce n’est pas la peine de pousser les Allemands »
Ironie de l’histoire, cet engin de transport militaire, conçu par un consortium franco-allemand, a volé pour la première fois
en 1963, un peu plus d’un mois après la signature du traité de l’Elysée. En pleine guerre froide, ce texte avait pour vocation essentielle d’assurer une coopération dans le domaine de la
défense entre les deux ennemis d’hier.
50 ans plus tard, le bilan est pour le moins critiqué. Comme sur l’économie, les divergences entre Paris et Berlin sont
structurelles.
« Ils n’ont pas la culture de l’intervention. Les Français savent très bien que ce n’est pas la peine de pousser les
Allemands là-dessus », résume Yves Boyer, de la Fondation pour la recherche stratégique.
Les raisons sont d’abord historiques, avec le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à un arrêt de la Cour
constitutionnelle de Karlsruhe de 1994, la capacité d’intervention de la Bundeswher est limitée aux pays couverts par l’OTAN. Pour réduire les ambitions du général de Gaulle, le Bundestag a
d’ailleurs ajouté au préambule du traité une résolution sécurisant le lien du pays aux Etats-Unis en matière de défense.
L’Allemagne et les Balkans, la France et l’Afrique
Par ailleurs attachée au désarmement nucléaire, l’Allemagne ne comprend pas la position de la France sur le bouclier
antimissile américain, vu par Paris comme un outil supplémentaire, mais surtout inférieur à la dissuasion nucléaire.
Les divergences entre Paris et Berlin sont également institutionnelles. Décidée par l’Elysée et annoncée aux Français une fois
lancée, l’opération au Mali aurait dû faire l’objet d’un long débat au Bundestag.
L’utilisation de la force armée n’est pas fondatrice de l’identité internationale du pays, explique Ronja Kempin chercheur
pour un think tank allemand sur la sécurité et la défense. Depuis le début des années 2000, les forces allemandes sont intervenues militairement principalement dans les Balkans et 5000 hommes
ont été envoyés en Afghanistan. La France compte plus de 25 000 militaires dans le monde en missions temporaires ou permanentes. Professionnelle depuis 2011, l’armée allemande est également en
plein bouleversement.
Retard à l’allumage
« Si nous n’étions pas autant engagés en Afghanistan la question [du Mali] se poserait de façon différente », estime Andreas
Schockenhoff, en charge du groupe d’amitié France-Allemagne au Bundestag.
Troisième exportateur mondial d’armes, l’Allemagne coiffe désormais la
France. Mais pas question d’assurer aujourd’hui le service après-vente sur le terrain. Les Allemands perçoivent le développement de leurs capacités industrielles comme un moyen supplémentaire
d’affirmer leur puissance économique, nouveau fondement de leur reconnaissance dans le monde.
Après un retard à l’allumage, la France et l’Allemagne ont malgré tout pris différentes initiatives ensemble en matière de
défense comme la création d’une brigade commune, mise en place en 1989 par Mitterrand et Kohl. Les contingents français et allemands n’ont cependant jamais agi conjointement sur un terrain de
conflit. En Afghanistan, par exemple, les Français de la brigade ont été pilotés à l’Est, quand les Allemands évoluaient au Nord.
La divergence de vision stratégique sur la doctrine tactique d’emploi des forces constitue l’obstacle principal. Les Français
veulent aller au Tchad, les Allemands dans les Balkans…
Mais la difficulté de faire travailler des hommes sur le terrain est aussi liée à de multiples problèmes d’équipements,
d’harmonisation de la sécurité sociale, de la retraite etc, explique Jean-Pierre Maulny.
Autre innovation, le conseil franco-allemand de défense et de sécurité créé en 1988 pour coordonner l’action des ministères
des Affaires étrangères et de défense. Il a le mérite d’obliger les administrations à se parler régulièrement. Une feuille de route commune préparée en 2012 est également censée redonner un
coup de fouet à la coopération.
Berlin se méfie des intentions de Paris
Mais les succès sont surtout industriels. Après le Transall, les deux pays sont les principaux artisans et acheteurs de
l’A400M, nouvel engin de transport militaire. Sans oublier l’entreprise franco-allemande EADS, deuxième derrière Boeing en terme de chiffre d’affaires mondial. Même si l’échec attribué à
l’Allemagne de la fusion avec le Britannique BAE fait de l’ombre au tableau.
Comme sur de nombreux dossiers économiques, l’Allemagne n’hésite plus aujourd’hui à défendre ce qui relève de ses intérêts.
Une position qui explique en partie son refus d’intervenir en Lybie et au Mali. Mais Berlin se méfie également des intentions de Paris dans ces deux conflits, où la question des droits de
l’Homme pourrait dissimuler les visées économiques. Sans compter la rancoeur accumulée depuis le traité franco-britannique de Lancaster House.
« Ils se sont sentis trahis », explique Jean-Pierre Maulny. « Pour eux, ce traité est anti-européen, et depuis,
ils doutent de la sincérité de la France à vouloir construire l’Europe de la défense. »
Source : http://www.euractiv.fr/institutions/traite-de-lelysee-17785.html
Voir également :
* Les Enjeux du dialogue stratégique à l'échelle
franco-allemande (Note du Cerfa n°96 - IFRI)
* L'interaction civilo-militaire dans la
politique de sécurité allemande : le cas de l'Afghanistan, par Hans-Georg Ehrhart (Note du Cerfa n°91)
* La singularité allemande. La Bundeswehr,
une armée constitutionnelle, par Nicolas Gros-Verheyde (Bruxelles2.eu)
* http://www.polwiss.uni-erlangen.de/wir-ueber-uns/lehrkraefte-und-beauftragte/franz-josef-meiers.shtml
* Bâtir une défense commune pour assurer
l’autonomie politique et stratégique de l’Union européenne ! Du constat d’absence d’un tel projet politique dans l’agenda européen !
* Mettons en oeuvre une coopération
renforcée dans le domaine de la Politique étrangère et de sécurité commune de l'UE, condition sine qua non de l'établissement de la coopération structurée