Lors de l’annonce du nouveau pacte d’actionnaires signé début décembre, la
direction d’EADS avait affiché son ambition : devenir une entreprise normale. L’assemblée générale extraordinaire du groupe aéronautique, qui doit se tenir à Amsterdam le 27 mars, va permettre de
mesurer combien la société n’est plus à part, que le temps est bien fini où son seul rêve était de partir à la conquête du ciel et de l’espace.
Pour ses premiers pas dans sa nouvelle gouvernance, la direction
s’empresse de se conformer aux « bonnes pratiques » du capitalisme financier actuel : tout pour les actionnaires. Outre des dividendes en hausse, EADS s’apprête à les remercier en rachetant avec
sa trésorerie 15 % de son capital en vue de l’annuler.
C’est la promesse à laquelle s’est engagée la direction d’EADS lors de la
renégociation de son pacte d’actionnaires. Chacune des parties prenantes n’y a vu que des avantages. Les principaux actionnaires privés, Daimler et Lagardère, qui ont engrangé dividendes et
plus-values tout au long de leurs douze années de présence passive, sont assurés de se retirer avec des gains considérables. Utilisant son pouvoir de veto, Lagardère a même obtenu une garantie
totale de sortie : une tranche du rachat d’actions lui est spécialement consacrée pour reprendre 5,2 % du capital, sur les 7,5 % qu’il détient.
L’Allemagne, qui a porté sa participation à 9,7 % en décembre, après
l’acquisition de 7,5 % du capital des actions détenues par Daimler [Un élément multimedia s'affiche ici, dans ce même article en ligne sur Mediapart.fr.]pour 1,7 milliard d’euros, va pouvoir
monter à 12 % et se retrouver à égalité avec la France, sans bourse délier, par le simple jeu de la réduction de capital. La France, qui a entouré sa position d’une totale opacité depuis le début
au nom des intérêts supérieurs de l’État et de l’amitié franco-allemande, va pouvoir vendre quelque 2,7 % du capital d’EADS et ramasser une petite centaine de millions, tout en pouvant afficher
qu’elle n’a pas bradé les acquis français puisqu’elle détiendra toujours 15 %, dont 3 % parqués dans une fondation et dépourvus de droit de vote.
« Si vous sortez cet argent du capital des entreprises et que vous
l'investissez dans la recherche et le développement alors vous aurez fait énormément pour la compétitivité des entreprises françaises », a d’ailleurs recommandé aux sénateurs lors d’une audition
en février Tom Enders, le président d’EADS, militant de longue date de départ de l’État français du capital d’EADS.
En découvrant ce dispositif, nombre d’observateurs et de connaisseurs du
dossier s’émeuvent de ce pillage. Selon nos informations, le ministre des finances, Pierre Moscovici, a reçu plusieurs courriers pour s’alarmer des risques d’affaiblissement financier du groupe
aéronautique. Ces alarmes n’ont pas reçu de réponse. Encore moins d’explication officielle. Airbus peut donner lieu à quelque mise en scène à l’Élysée, à l’occasion d’un « contrat du siècle »
avec une compagnie aérienne inscrite sur une liste noire. Le sort du groupe et la renégociation du pacte actionnarial au détriment des intérêts français, en revanche, ne justifient pas que le
gouvernement s’en explique devant le Parlement.
« Quel est l’intérêt social d’EADS de payer de telles sommes pour sortir
ces grands actionnaires ? C’est en remerciement de leurs bons et loyaux services ? » ironise Colette Neuville, présidente de l’association des actionnaires minoritaires (ADAM), en se rappelant
les épisodes passés. Daimler et Lagardère, les deux principaux actionnaires, ont engrangé chacun plus d’un milliard d’euros de plus-values en 2006 dans des conditions douteuses (voir le cas
Lagardère décortiqué par l'AMF) sans parler des centaines de millions de dividendes.
« Toute cette opération devrait s’analyser en termes de biens sociaux,
poursuit-elle. L’entreprise va dilapider ses ressources pour maximiser ses rendements. N’a-t-elle mieux à faire de son argent, construire des avions, développer la recherche ? La responsabilité
du conseil d’administration est clairement en jeu dans cette affaire. Il cautionne un système qui n’est pas dans l’intérêt social de l’entreprise. »
Manipulation de cours
L’avertissement de la présidente de l’Adam est plus que justifié au vu de
ce qui se passe sur l’action EADS. Au moment de l’annonce du pacte d’actionnaires en décembre, l’action valait à peine 25 euros, aujourd’hui, dopée par la perspective de l’opération de rachat,
elle vaut plus de 40 euros, soit plus 60 % en quelques mois, sans lien avec ce qui se passe sur le marché.
Pour des habitués des marchés boursiers, l’opération EADS a pris des
allures de manipulation de cours légalisée. « À partir du moment où EADS a annoncé des mois à l’avance son opération de rachat d’actions, cela devient un jeu d’enfant, même pour des débutants.
Chacun se positionne sur le titre, en attendant de ramasser la mise. Les volumes sont souvent très faibles, mais cela suffit pour que chaque jour faire monter le cours. On peut parier, sans grand
risque de se tromper, que l’action ira jusqu’au plafond de 50 euros fixé par le groupe », pronostique un connaisseur des marchés boursiers.
Cette spéculation, largement encouragée par l’entreprise et ses
actionnaires, a un coût, qui devient de plus en plus prohibitif. Lorsque la direction d’EADS a rendu publique son intention de racheter ses 15 % du capital, l’opération était estimée à 3,3
milliards d’euros. Au vu de l’envolée du cours, elle risque d’aller jusqu’à 6 milliards, soit la moitié de sa trésorerie.
Devant de tels chiffres, la question entourant la stratégie de ses
dirigeants ne peut que se poser. Car l’argent ne coule pas à flots dans l’industrie, encore moins dans une industrie qui demande de lourdes immobilisations capitalistiques et d’importants efforts
d’investissements de recherche.
Lors de l’année noire de 2007 pour le groupe, EADS avait ainsi lancé un
plan Power 8 pour réduire ses coûts, rationaliser ses structures, son outil industriel et ses investissements. Les efforts ont été largement portés par les salariés et les sous-traitants, au
point de pousser certains, comme Latécoère, à la faillite. Dans un entretien auxÉchos, en février, Fabrice Brégier, patron d’Airbus, faisait le point sur ce plan d’économies : « Pour rester
compétitif, Airbus doit apprendre tous les jours à être plus économe. Si nous n'avions pas réduit nos coûts de plus de 3 milliards d'euros depuis 2007, Airbus n'aurait pas été en mesure
d'investir dans de nouveaux programmes tels que l'A350. » Ainsi, en quelques semaines, le groupe est prêt à redistribuer à ses actionnaires le double d’un plan d’économie de trois
ans.
Mais il faut écouter la suite. Lors de son audition de février devant le
Sénat, Tom Enders mettait en garde sur les coûts du travail en France. « Pour ce qui est du coût du travail – je ne parle pas des salaires directs – mais des charges sociales, si
celles-ci continuent à augmenter, cela va nous poser un problème dans nos embauches en France. Le coût du travail en Europe conjugué au coût de l'énergie, comparé aux États-Unis, sont des données
importantes. Nous sommes une grande entreprise parce que nous sommes sur le marché mondial, et pour être sur ce marché, nous devons être compétitifs. »
L’avertissement était repris par Fabrice Brégier dans son entretien aux
Échos : « En comparant avec l'Allemagne, il y a en France un problème spécifique lié au poids des charges sociales. Et au-delà de ces coûts, inférieurs en Allemagne, les entreprises y sont
financièrement beaucoup plus saines, dégagent plus de résultats et ont aussi une capacité d'investissement très supérieure à celle des entreprises françaises. » La logique de l’entreprise normale
est clairement affichée : il y a des charges insupportables comme les impôts ou les charges salariales. Par contre, gaspiller l’argent de la société pour les actionnaires, cela relève de la saine
gestion.
Pas de nouveau lanceur pour Ariane
Le pire est que cette situation semble normale. Pas une voix dans ce docte
conseil d’administration, y compris des représentants de l’État, ne s’est élevée pour rappeler quelques évidences. La prospérité d’EADS est fragile. L’essentiel de ses 12 milliards d’euros de
trésorerie provient en grande partie des avances sur commandes, versées par les clients. Avec près de neuf ans de commandes dans ses carnets, Airbus se pense à l’abri de toute secousse. Les
déboires rencontrés par la plupart des compagnies aériennes occidentales devraient pourtant être un signal : l’avenir aérien n’est peut-être pas si rose que cela.
À voir le niveau de commandes historique chez Airbus comme chez Boeing,
les milieux financiers commencent à parler de l’existence d’une bulle sur les avions, comme il s’en est formé sur le blé ou sur l’or. Si les prédictions sont exactes, on sait ce qu’il advient des
bulles : elles éclatent, ne laissant que dégâts sur leur passage.
Sans parler de ces possibles menaces extérieures, EADS a ses propres défis
à relever. Les comptes de 2012 l’ont encore prouvé : le programme du gros porteur A 380 reste toujours très loin de l’équilibre. Les nouveaux problèmes de fissures sur les ailes découverts ces
derniers mois compliquent encore la situation. À peine vingt avions sont sortis l’an dernier.
Les déboires rencontrés par le dreamliner 787 de Boeing rappellent à
Airbus que le programme A 350, construit lui aussi partiellement en matériaux composites, est loin d’être sans risque. La direction d’Airbus a déjà annoncé que le programme serait à nouveau
retardé d’au moins six mois. Au mieux, le premier avion devrait voler au cours du second semestre 2013. Selon nos informations, compte tenu des retards déjà accumulés, il ne devrait pas voir le
jour avant 2014. Ces derniers jours, le responsable de la compagnie aérienne du Qatar, un des premiers clients d’Airbus, a annoncé que le groupe renonçait même à produire une version de l’A 350,
l’A 350-800, afin de faire des économies. L’information n’a pas été démentie par le groupe.
Mais le groupe est aussi en train de réduire toutes ses dépenses sur les
programmes d’avenir. Sa filiale, ATR, détenue à parité avec l’italien Finmeccanica, a besoin d’un milliard d’euros pour développer un nouveau programme d’avion de 90 places. Un créneau où il lui
semble indispensable de se développer pour confirmer sa place de numéro un mondial dans les avions de transports régionaux face aux Brésiliens et aux Chinois. Finmeccanica pousse le projet et est
prêt à débloquer les fonds nécessaires. EADS, de son côté, se pose encore des questions. Plusieurs centaines de millions pour un programme industriel, c’est là encore une dépense risquée par
rapport aux 6 milliards pour racheter ses actions.
De même, soutenir Arianespace pour développer un nouveau lanceur en
remplacement d’Ariane 5 ne semble pas une priorité. Là encore, il fallait mettre un milliard d’euros sur la table. La direction s’est pliée au diktat de Berlin qui refusait de mettre au pot. Au
mieux, on reparlera du nouveau lanceur en 2016-2017. En attendant, les bureaux d’études d’Arianespace aux Mureaux, systématiquement siphonnés ces dernières années par l’Allemagne, vont bientôt
tourner à vide. Mais est-ce vraiment si rentable d'aller dans l'espace ?
« Il faut se faire une raison », expliquent les observateurs raisonnables.
« EADS n’est plus un groupe d’ingénieurs qui ne rêvaient que de faire voler des avions et des fusées, sans se soucier du reste. » Mais si ce n’est pas cela, qu’est-ce qu’EADS ? Faut-il comprendre
que cette façon de piller les ressources du groupe, de renoncer à des programmes d’avenir pour la seule satisfaction de ses actionnaires, totalement disqualifiés par ailleurs, relève de la bonne
gestion et de la stratégie de l’entreprise ?
La facilité avec laquelle la direction s’empresse de distribuer ses
réserves financières, au détriment de l’intérêt social de l’entreprise, laisse à penser qu’elle a quelques arrière-pensées en tête. Outre la volonté de se débarrasser des actionnaires passés, ce
rachat d’actions esquisse la suite : à la tête d’un groupe désormais normal, la direction a bien l’intention de jouer à son tour au grand Monopoly financier et industriel, jeu auquel elle n’a pu
prendre part auparavant. Le rachat de ses actions lui permet de faire monter automatiquement son cours : les acquisitions en papier n’en seront que plus faciles ultérieurement.
Dans le Financial Times, Tom Enders reconnaît qu’il n’avait pas renoncé à
son opération de fusion avec le britannique BAE (voir les dessous du projet de fusion). Avec des structures simplifiées, et un cours élevé, ce grand meccano n’en sera à l’avenir que plus facile.
Le point d’équilibre du groupe pourra alors définitivement basculer vers les États-Unis comme les dirigeants d’EADS en rêvent tous.
En attendant, le groupe a tiré une dernière fois avantage de son statut
d’entreprise « pas tout à fait normale ». Il est ainsi prévu que l’ensemble des résolutions, y compris celles sur la nomination de ses administrateurs, présentées lors de son assemblée générale
extraordinaire de mercredi, soient liées et doivent être toutes adoptées : le rejet d’une seule entraînant celui du tout. Une vraie dissuasion nucléaire qui ne peut que marcher. Le groupe
justifie cette disposition, en invoquant les accords étatiques qui ont conduit les changements actionnariaux. Pour une fois, les États ont du bon. Ils permettent de couvrir ce grand
pillage.
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